J’ai besoin du féminisme

Sabrina Di MatteoUn soir d’automne 2011. Des tasses de café et de thé pêle-mêle sur la table devant nous. Quatre copines au tournant de la trentaine, calées dans les divans. Nous nous connaissons depuis nos études en théologie et en sciences des religions à l’Université de Montréal. Diplôme en poche, nous sommes sur le marché du travail : services diocésains, organismes communautaires, banque, counseling et massothérapie… Rome mène à tous les chemins! Au fil des ans, malgré la distance et les disponibilités qui rétrécissent, nous nous donnons rendez-vous. Anniversaires, Noël, déménagements, camping, bébé à rencontrer – tout est bienvenu pour se revoir, (avec nos amoureux aussi!), nourrir l’amitié et échanger des nouvelles. « On n’a jamais assez de temps pour se parler! » est devenu le running gag.

Et ce soir, nous sommes au rendez-vous pour parler d’engagement et de féminisme. Au milieu des tasses sur la table, nous avons posé nos exemplaires de la revue Relations. Un guide d’animation accompagnant le numéro « Jeunes voix engagées »  guide nos échanges. Nous parlons féminisme, politique, foi et spiritualité.

« Toi, t’es-tu toujours identifiée comme féministe? »

L’une dit oui, absolument, impliquée qu’elle a été dès sa jeune adolescence dans les campagnes d’Amnistie et d’Oxfam. Une autre dit que son cheminement a été progressif, passant de la certitude des acquis féministes à l’éveil du chemin encore à faire. Une autre souligne son malaise vis-à-vis de certaines attitudes féministes durcies – souvent chez des militantes plus âgées – qui ont pour résultat d’aliéner les jeunes générations qui ne parviennent pas à s’y identifier.

Nous développons notre féminisme à tâtons, au gré de nos expériences dans la vie associative, les mobilisations politiques, le travail, le cheminement spirituel. Notre génération est passée de l’adolescence à l’âge adulte en même temps que s’est développé l’Internet. Notre féminisme est local et international, plus que jamais. Et plus que jamais, nous avons besoin du féminisme.

« J’ai besoin du féminisme parce que… »

Récemment, une initiative de groupes féministes, sur les réseaux sociaux, a lancé une mode de femmes et d’hommes se prenant en photo et tenant une pancarte arborant une raison pour laquelle elles et ils avaient besoin du féminisme. On peut en voir des centaines par Google Images : http://bit.ly/14vA0x6.

Pourquoi ai-je besoin du féminisme? Bonne question. À 31 ans, québécoise d’origine italienne, francophone/anglophone/allophone (je ne sais jamais quoi cocher!), catholique engagée qui exerce une profession en Église depuis 6 ans : ai-je besoin du féminisme? Je suis celle qui chemine progressivement en tant que féministe. Je me dis par moments que « je l’ai eue facile » et qu’à avoir tant reçu sur un plateau d’argent, je vois trop les acquis au détriment des luttes encore à mener ou des glissements qui nous guettent.

Heureusement, des expériences que je fais et des femmes que je côtoie me font prendre conscience de la nécessité du féminisme dans ma propre vie et pour faire face aux enjeux de notre société.

J’ai besoin du féminisme parce que cela me donne une grille d’analyse dans des situations sociales, religieuses et personnelles. Ce que je pourrais nommer naïvement « malaise » dans une réunion ou un processus se colore autrement d’un point de vue féministe. Quand je peux dire plus précisément « dénigrement », « sexisme » (aussi léger soit-il et parfois conduit par des blagues en apparence anodines), « discrimination systémique », alors je peux mieux identifier les défis auxquels faire face et les stratégies d’opposition et de résistance à mettre en œuvre.

J’ai besoin du féminisme parce que je suis parfois ma pire ennemie. Je me mets encore trop souvent en doute et j’ai la fâcheuse habitude « d’excuser » ma lucidité et mon intelligence. À preuve, une réunion dans un conseil d’administration ou j’insistais pour clarifier les objectifs d’un projet, y allant à coups de « Je m’excuse, je ne veux pas nous faire perdre du temps avec mes questions » et « Je sais, je suis fatigante, mais… ». Rapidement, une autre membre a vite mis fin à ma ritournelle en valorisant mes questions essentielles et en me faisant comprendre que je n’avais pas à m’en excuser. Dans ce C.A. majoritairement composé de femmes, cette attention et cette relecture précisément féministe m’ont fait prendre conscience des pièges que je me tends moi-même. J’en sors changée. Je sais que je vivrai autrement mes prochaines prises de parole, là ou ailleurs, et que j’écouterai et j’animerai différemment…

Féminisme catholique, œcuménique et interreligieux

Dans mon Église catholique, j’ai besoin du féminisme parce que ces femmes que je lis et que je rencontre m’interpellent, me tirent des dérives de la complaisance quand je me rassure sur la place des femmes… oui, présentes dans tel comité important ou telle instance de consultation, mais si vite écartées pour des rôles de leadership, de  gouvernance et de formation. Je ne parle même pas ici d’accès aux ministères ordonnés. Quand arrêtera-t-on de « flanquer » d’autres nominations et responsabilités « sans préjudice » à des prêtres, alors que des femmes fort bien qualifiées (pour ne pas dire plus qualifiées, dans plusieurs cas) pourraient se faire confier ces rôles et y faire rayonner tant de potentiel? Au lieu de cela, des projets et des dossiers d’importance en Église, au plan de la formation des baptiséEs et de la préparation d’une relève chez les générations montantes, pâtissent parce que des clercs se retrouvent avec une surcharge de travail. Ce n’est pas l’Église que je veux.

J’ai besoin du féminisme dans mon Église parce qu’autrement, je craindrais de n’avoir jamais découvert pleinement son histoire et son héritage. L’Histoire avec son grand H m’aurait occulté l’apport énorme de théologiennes, historiennes, militantes et journalistes québécoises, qui ont marqué la société civile et le mouvement féministe, et qui importent profondément dans l’histoire de l’Église parce qu’elles s’y sont formées, notamment dans les mouvements d’Action catholique, et qu’elles ont transposé l’Évangile dans leurs engagements civils et professionnels – l’incarnation de l’apostolat laïque. Ces mêmes femmes, que j’ai le privilège de rencontrer et d’interviewer de temps à autre, m’en apprennent sur notre histoire collective, et me font aussi connaître des évêques québécois qui, il n’y a pas si longtemps, portaient dans leurs priorités la justice sociale et la cause des femmes, dans la société et dans l’Église.

Plus récemment, je m’enrichis d’une riche initiative du Centre Justice et Foi : un groupe de dialogue féministe rassemblant des chrétiennes et des musulmanes. Intergénérationnel, interspirituel, ce groupe, actif depuis environ deux ans, rassemble une trentaine de femmes du grand Montréal. Nos trois ou quatre rencontres annuelles nous donnent l’occasion de nous offrir de la formation, mutuellement, sur nos traditions religieuses respectives, et de réfléchir ensemble à des thèmes tels la laïcité, le dialogue interreligieux, les enjeux médiatiques autour des religions et des femmes…

J’ai besoin d’elles…

J’ai besoin du féminisme de Leïla, d’Asmaa et de Samia pour percevoir avec plus de justesse les enjeux touchant les femmes et l’islam. J’ai besoin du féminisme d’Hélène, de Denise, de Pauline, de Rolande, de Solange, d’Annine, d’Élisabeth et de tant d’autres pour grandir comme chrétienne debout et pleinement femme. J’ai besoin du féminisme de mes amis, ces hommes solidaires dont le regard me surprend, et qui me parlent du ministère que j’accomplis. J’ai besoin du féminisme d’Angela, de Nathalie et de Charlotte, parce qu’elles cheminent avec moi.

J’ai besoin du féminisme. J’ai besoin d’elles. Elles sont mes sœurs, elles sont mes amies. Et nous sommes toutes Apôtres d’un Évangile d’amour et de justice.

Le 28 juin 2013

Sabrina Di Matteo
Directrice
Centre étudiant Benoît-Lacroix
Communauté chrétienne universitaire
Montréal

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A propos Sabrina Di Matteo

Diplômée en théologie, Sabrina Di Matteo est directrice de l'Espace Benoît-Lacroix, un organisme à but non lucratif affilié à l'Université de Montréal offrant de l'animation catholique, œcuménique et des initiatives interreligieuses sur le campus. Elle a travaillé en communications et en formation pour le diocèse catholique de Montréal. Ancienne présidente de Communications et Société, elle a contribué à la mise sur pied de Présence : Information Religieuse. Elle participe au groupe de dialogue féministe Maria’M.

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