La lingère d’Acquaviva, Roman historique – recension

Une recension du livre de Rita Amabili-Rivet. La lingère d’Acquaviva, Roman historique, Éditions Guido-Amabili, 2019, 452 pages par Gisèle Turcot. 

Rita Amabili-Rivet ne cesse de nous surprendre. Son 7e roman touche à la fois les structures sociales d’une cité médiévale en Italie, les mouvements spirituels de l’époque et le discours émergent de la conscience féministe incarné par son héroïne. On ne peut que saluer l’ampleur du travail de recherche que l’auteure s’est imposé pour introduire son public dans une atmosphère de croisade où les saints croisent les brigands.

En 1234, la lingère en service au domaine d’Acquaviva Picena, Benedetta, début vingtaine, bénéficie de l’affection de Forasteria, l’aînée de famille au château qui, à 18 ans, est mariée sans son consentement à Rainaldo de Brunforte, 48ans, neveu du vicaire de Frédéric II, empereur du Saint Empire romain germanique. Esprit curieux, Benedetta examine le monde qui s’agite à Acquaviva. Ses allées et venues se déroulent paisiblement jusqu’au jour où elle bute sur un sac un peu lourd qu’elle décide d’emporter. Avec elle, le lecteur pénètre au couvent franciscain où les grands et les petits vont consulter Balbina, abbesse réputée pour la sagesse de ses conseils, qui préside les célébrations religieuses auxquelles Benedetta sera bientôt admise.

Au château d’Acquaviva, la châtelaine s’ennuie. Itinérants et pauvres n’y sont pas admis. La nouvelle mariée ira les trouver, accompagnée par sa lingère, chez les jumeaux Maurizio et Gianfrancesco, héritiers du domaine familial qui leur permet de laisser s’installer les pueri. Tandis que Forasteria se rapproche de Marco, le chantre de leurs aspirations, Benedetta s’attache aux pinzochera, ces béguines qui viennent au secours des laissés-pour-compte.

Parmi eux, Aurora, type de la mère seule et prostituée par nécessité pour nourrir son fils de cinq ans, Fiorentino, atteint de la lèpre. L’auteure, infirmière de première profession, nous introduit à la mini-société de la léproserie mais plus encore à l’univers intime d’un enfant. Réalité perçue avec les yeux d’une tendresse maternelle inouïe, capable de saisir les traces de « madame la Présence », expression d’un désir de transcendance mêlé à la solitude d’un enfant privé de sa mère. Douteuses pratiques sanitaires de l’époque et modes d’exclusion paraissent au grand jour.

Dans cet univers où se croisent et se détestent les mendiants, les rentrés de croisade et les attachés du podestat, on tend des pièges à ceux qui sont gênants. Depuis la perte involontaire du sac contenant des reliques dont il fait le commerce, Gioacchino veut à tout prix le récupérer. Le stratagème qu’il élabore remonte la chaîne des femmes possiblement impliquées : Benedetta et Forasteria, la pinzochera Pasqualina devenue le mentor de la lingère, et jusqu’à Balbina, l’abbesse qui sait tout. Les embûches se multiplient, jusqu’à la mort de l’abbesse.

L’intrigue du roman se joue donc autour de la montée dérangeante du mouvement d’émancipation des femmes qui vivent sous l’emprise des hommes, seuls maîtres des affaires civiles et religieuses. Les plus visées sont celles qui avaient poussé l’audace jusqu’à participer à une expédition à Jérusalem pour aller rendre hommage à la diaconesse Saffia femme de Smyrne – héroïne d’un autre roman historique de Rita Amabili-Rivet (2007).

Arrêtons-nous ici à une originalité de l’écriture de l’auteure qui en surprendra plusieurs. Son propos est d’illustrer que le renouveau de la foi, au Moyen-Âge, est venu par des femmes provenant de toutes classes sociales, pauvres et aventurières, châtelaines et béguines qui ont reçu des monastères et du mouvement franciscain quelques clés pour lire les Évangiles. Elle emploie deux procédés : les réflexions intimes de femmes intuitives, à l’intelligence pénétrante, souvent éveillées aux inégalités et injustes traitements; et le partage de leur vie intérieure en groupes secrets d’où émerge une nouvelle image de Dieu. La citation textuelle de certains récits privilégiés de l’Évangile émaille leurs découvertes personnelles.

Tout comme la théologie contemporaine est redevable d’un certain essor dû aux méthodes exégétiques de relecture des Écritures, l’auteure fait le pari qu’un mouvement précurseur a émergé à l’époque médiévale. Toutefois, ce qui étonne c’est de retrouver dans la bouche de ses protagonistes les analyses et les discours exprimés dans le langage employé aujourd’hui, comme si les propos actuels n’avaient rien à envier à l’expérience des femmes croyantes de tous les temps.

Œuvre d’une théologienne sensible aux inégalités sociales, le roman est structuré en courtes séquences qui se prêteraient bien à une mise en scène cinématographique. La bibliographie présentée en annexe démontre le souci de vérification de l’auteure pour assurer la crédibilité de l’ouvrage. La lingère d’Acquaviva témoigne de sa capacité humaine de traverser les frontières de genre, de religion et de culture. Le roman se termine d’ailleurs par une lettre amicale de Benedetta à Asmae, la jeune hôtesse musulmane qui avait accueilli les pèlerins en route vers Jérusalem. Comme si nous étions promis à un monde qui répare les brèches et rassemble les chercheuses et chercheurs de Dieu avides de relations humaines harmonieuses.

Gisèle Turcot
Montréal, le 22 juin 2020

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A propos Gisèle Turcot

Gisèle Turcot, sbc, est membre de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal dont elle est la supérieure générale depuis juin 2015. Elle a participé à la fondation du réseau Femmes et Ministères et elle est associée aux Antennes de la paix, groupe montréalais membre de Pax Christi International.

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