La « blessure ontologique » de l’Église catholique

Table ronde lors de l’assemblée générale du Réseau des Forums André-Naud
Maison de la Madone du Cap de la Madeleine, le 19 octobre 2018
Le rôle de la femme dans l’avenir du christianisme au Québec
(en compagnie d’Élisabeth Garant et Johanne Philipps)

Introduction

Lorsque que l’on m’a communiqué le thème de cette table ronde (Le rôle de la femme dans l’avenir du christianisme au Québec), j’avoue que j’ai sursauté…

LA femme? Vraiment?

J’ai donc failli intituler ma communication : LA femme n’existe pas!

Je ne cherche pas ici à être provocateur…

Je crois simplement qu’un des grands problèmes avec le discours officiel de l’Église catholique, sur les femmes, se situe justement là.

On n’y parle pas des femmes concrètes, diverses, désirantes et incarnées; des femmes « sujets » de parole, de liberté et de volonté…

On y parle plutôt de LA femme abstraite… LA femme dans l’Église ou dans le Christianisme…

En parlant des femmes de cette manière, en réduisant leur diversité et leur réalité sous un terme générique (LA femme), on se piège!

Et je pense que c’est dans ce piège que tombe le titre donné à cette table ronde…

Symptôme de l’influence malheureuse qu’exerce sur nos pensées le discours du magistère catholique? Je pose la question…

Il faut s’y arrêter.

Car, dans ce discours typique du catholicisme, la dignité et la vocation de « LA femme » sont trop souvent interprétées unilatéralement, à la lumière de la dignité et de la vocation exceptionnelles de Marie, vierge et mère.

Cette rhétorique cléricale et ecclésiastique trahit une volonté de désincarner les femmes réelles, pour mieux les idéaliser dans l’imaginaire, là où elles ne sont pas « confrontantes ».

Il faut donc être bien attentif à cela, et critiquer cet essentialisme, ce discours abstrait qui n’est qu’une manière de « noyer le poisson », pour ne rien entendre des femmes réelles et concrètes…

Cette rhétorique cléricale, c’est une manière de ne rien remettre en question dans l’Église, malgré le fait que le féminisme soit, pourtant, un mouvement social incontournable du dernier siècle en Occident.

Cela étant dit, j’entre maintenant dans le vif de mon propos, en tant qu’homme laïc, Québécois, de 45 ans.

Une « blessure ontologique »

Je pose cette affirmation, qui est le cœur de ce que je veux dire : il n’y a pas d’avenir pour le christianisme, au Québec ou ailleurs, sans la pleine égalité entre les femmes et les hommes dans l’Église.

Pour moi, le rôle DES femmes dans l’avenir du christianisme (en général), et du catholicisme (en particulier), c’est donc de nous aider à dépasser ce que j’appelle une « blessure ontologique » dans notre vie d’Église.

Par blessure ontologique, j’entends ce qui blesse en profondeur notre être ecclésial.

Un être ecclésial qui devrait nous rassembler – en tant que personnes sexuées, i.e. créées hommes et femmes, à l’image de Dieu, et appelées à incarner ensemble l’humanité nouvelle sauvée par Jésus Christ…

Je parlerai surtout de la condition des femmes dans l’Église catholique – puisque c’est mon Église, comme la majorité d’entre vous je présume.

Cette condition des femmes dans le catholicisme, est pour moi – de même que pour de nombreuses personnes – la cause d’un grave scandale.

Je suis d’une génération pour laquelle l’égalité entre les sexes, de même que la non-discrimination sur la base du genre, sont des principes acquis et reconnus.

Bien que ces derniers ne soient pas encore totalement réalisés dans les faits, au sein de nos sociétés – et donc que le combat pour les incarner de manière encore plus authentique doive se poursuivre avec vigilance et fermeté –, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là de valeurs fondamentales dont la portée universelle est indéniable.

Pour reprendre une catégorie prisée dans notre Église, nous touchons, en cette matière de l’égalité des sexes, à quelque chose relevant du « droit naturel ».

Que les femmes puissent avoir accès à toutes les fonctions et responsabilités dans la cité; qu’elles soient traitées sur un pied d’égalité avec les hommes dans toutes les institutions; qu’elles puissent occuper des postes de leadership et de décisions à tous les échelons du pouvoir dans la société… cela va de soi!

Toute prétention contraire apparaît maintenant irrecevable.

C’est pourquoi, lorsque que, sur la base de leur identité de personne sexuée, les chrétiennes de tradition catholique sont encore, de nos jours, exclues de la vocation ministérielle qui régit l’ensemble de la vie de leur Église, tant sur le plan magistériel et juridique, que sacramentel, il y a scandale!

Comme catholique de ma génération, comme baptisé et laïc, il m’est absolument impossible d’accepter cette exclusion des femmes des ministères ordonnés dans mon Église, de même que les justifications non convaincantes qui sont avancées pour la maintenir.

Ces prétendus arguments pour soutenir cette position ont largement été – et depuis longtemps – déconstruits par nombre de théologiennes et de théologiens, et par d’autres Églises chrétiennes.

Ils sont aussi durablement contestés par une forte proportion de fidèles dotés, depuis leur baptême et leur confirmation, de ce que l’on appelle le « sens surnaturel de la foi ».

Comme le disait la regrettée théologienne Élisabeth Lacelle (+2016), « aussi longtemps que la législation catholique romaine ne reconnaîtra pas les femmes baptisées comme des membres à part entière de l’Église, elle témoignera d’une humanité mutilée, non d’une humanité réconciliée en Jésus Christ »1

En fait, en excluant les femmes des fonctions officielles d’enseignement, de gouvernement et de sanctification, qui sont associées aux ministères ordonnés, notre Église se coupe de son humanité.

Cela a de graves conséquences sur son être.

À l’intérieur de son organisation hiérarchique et ministérielle, monopolisée par des hommes célibataires, les femmes sont structurellement bannies et ignorées.

Ainsi, la parole d’autorité, les instances de décisions et les rôles symboliques, constitutifs de la communauté ecclésiale, ne sont tenus que par des hommes clercs, qui demeurent entre eux et se « reproduisent » eux-mêmes.

Je dis bien des hommes clercs – ce qui exclut non seulement TOUTES les femmes, mais aussi les hommes laïcs!

Dans ce système clérical fermé, exclusif et auto-suffisant, la « spécificité » des femmes en particulier, et des laïcs en général, est d’autant plus exaltée, qu’ils et elles sont écartées des lieux où, justement, ils et elles pourraient « faire la différence ».

Cette incapacité structurelle à assumer véritablement la différence et la complémentarité des sexes, cette négation des femmes (et des hommes laïcs) en tant que sujets réels de parole, de pouvoir et de désir au sein de l’institution, est une « blessure ontologique » qui traverse notre Église.

Ce mal porte un nom : le cléricalisme; et il gangrène le corps institutionnel du catholicisme – et toute sa crédibilité.

Élisabeth Lacelle posait ainsi la question: « Comment, dans sa constitution actuelle, l’Église peut-elle témoigner d’une communauté qui rassemble des sujets pleinement reconnus dans leur identité personnelle sexuée? Comment sa parole magistérielle, exclusivement masculine et célibataire, peut-elle être reçue comme pertinente pour une humanité “créée homme et femme à l’image de Dieu”? L’Église catholique actuelle ne représente-t-elle pas plutôt une communauté en mal de son intégrité humaine? »

Une communauté en mal de son intégrité humaine… voilà justement ce que j’appelle « une blessure ontologique »! Nous vivons dans une Église en mal-être! Une Église malade dans son être! Une Église « désordonnée » dans son rapport à son humanité et à la sexualité!

Malheureusement, cette négation de l’intégrité humaine devient le ressort caché de pratiques ecclésiales et de discours moraux rigides, irréalistes, hypocrites et souvent aussi tordus que pervers.

Ces pratiques et ces discours accablent, en plus des femmes dans l’Église catholique, des couples dans leur vie conjugale, des personnes divorcées, des personnes homosexuelles qui décident de vivre leur réalité sans se cacher – et même certains prêtres ou évêques qui sont plus « allumés »…

Tous ces baptisé(e)s devenant, en quelque sorte, les boucs émissaires sur lesquels on se décharge du poids de cette « blessure ontologique », et du joug de ce « désordre sexuel » qui divise l’Église catholique… et que ses autorités refusent d’admettre.

Ainsi s’explique l’obsession de l’institution à dénoncer sans relâche « la paille » dans l’œil de autres, sans voir « la poutre » qui est dans le sien – pensons ici, évidemment, aux nombreux scandales sexuels qui font sans cesse les manchettes, symptôme douloureux que quelque chose est vraiment pervertie et pourrie au sein du royaume catholique!

Cette « chose pervertie et pourrie », c’est ce rapport problématique au corps et à la sexualité, directement lié à ce déni des femmes (qui représentent pourtant 50% de l’humanité et du Peuple de Dieu)…

Cette non-reconnaissance des femmes, dans les discours et les pratiques organisationnelles de notre Église est, nous le savons, au cœur et à l’origine de la multitude de nœuds et d’impasses qui minent, depuis des années, l’institution catholique.

C’est pourquoi elle concerne aussi directement les hommes laïcs – dont je suis.

Défaire ces nœuds, et sortir de ces impasses, seraient alors une vraie libération –pas seulement pour les femmes, mais aussi pour les hommes (clercs et laïcs)!

Comment sortir de l’impasse?

Alors, comment commencer à dénouer ces nœuds? J’évoque trois pistes…

1) Premièrement, rappeler sans cesse que LA femme n’existe pas (pour reprendre la boutade du début de mon exposé)…

Il n’existe que des femmes concrètes, diverses, et non réductibles à une idée abstraite que l’on pourrait manipuler dans de beaux discours – évitant ainsi de changer quoi que ce soit dans nos pratiques.

Donc, refuser les discours essentialistes, de même que les arguments sans fondement et hypocrites ne servant qu’à maintenir le statu quo dans l’institution catholique.

2) Deuxièmement, revisiter et rediffuser la longue et riche tradition féministe que recèle l’histoire de l’Église du Québec.

Trop de personnes ont oublié (ou veulent oublier) que des générations de femmes croyantes, au Québec, ont travaillé à construire un discours alternatifs et des structures de dialogue pour « challenger » l’institution.

Je donne un exemple :

Qui se souvient encore que l’ancien archevêque de Québec, Mgr Louis-Albert Vachon (1912-2006), poussé et soutenu par des femmes, avait dénoncé, au cœur du Synode romain de 1983, « l’appropriation masculine de l’Église »?

Interpellant l’assemblée synodale et le pape, il était allé jusqu’à dire: « Reconnaissons les ravages du sexisme et notre appropriation masculine des institutions ecclésiales et de tant de réalité de la vie chrétienne. […il invitait ensuite à] dépasser les concepts archaïques de la femme tels qu’ils nous furent inculqués pendant des siècles. »

Et en guise de recommandation, il demandait que toutes les communautés chrétiennes « mettent en place des structures de dialogue qui soient des lieux de reconnaissance mutuelle et de mise en œuvre effective de nouveaux rapports d’égalité “hommes et femmes” dans l’Église ». (L’Église canadienne, 20 octobre 1983, p. 101-102)

Il faut garder vivante la mémoire de ce genre de chose, et surtout la transmettre aux plus jeunes générations. (À ce sujet, voir la brochure d’Annine Parent, « Devoir de mémoire », publiée par Femmes et Ministères en 2013.)

3) Troisièmement, je crois qu’il faut oser dire clairement ce que l’on pense et prendre position, en cessant d’avoir peur de déplaire ou de « faire de la peine ».

Ici, j’ose vous partager un exemple personnel…

En juin dernier, je recevais une invitation de Pierre-Olivier Tremblay, pour son ordination épiscopale du 22 juillet, ici même, à la basilique…

Je vous partage un passage de la réponse que je lui ai faite :

Cher Pierre-Olivier,

Merci pour ton invitation! […]

Malheureusement, je n’irai pas à ton ordination épiscopale. Pour la simple et bonne raison que j’ai récemment décidé de ne plus jamais retourner à une ordination (presbytérale ou épiscopale) tant que les femmes ne seront pas admises aux ministères ordonnés dans l’Église catholique (ce qui semble encore bien loin!), et tant que les laïcs continueront d’être des figurants parfaitement insignifiants dans ces ordinations (tout autant que dans le processus de sélection des évêques).

L’une des pistes à investir me semble donc être celle d’oser entrer dans des pratiques de boycott de la logique d’exclusion cléricale.

Pour l’illustrer encore, je me réfère maintenant à un article publié dans Le Devoir du 1er août dernier, intitulé Sœur Nicole Jetté, féministe tant qu’il le faudra.

On pouvait y lire le passage suivant :

« …Cette religieuse […] a demandé qu’à sa mort, aucune célébration eucharistique ne soit donnée, à moins que celle-ci puisse être célébrée par une femme. Cela signifie que si, comme c’est le cas actuellement, […] l’eucharistie […] reconnue par l’Église [catholique] ne peut se donner que par un prêtre ordonné, une telle célébration n’aura pas lieu. C’est sans doute sa façon à elle de militer pour une place plus équitable pour les femmes dans [son] Église. »

Je conclue!

Je crois qu’il n’y aura pas d’avenir, au sein de christianisme et du catholicisme d’ici, tant que nous n’oserons pas prendre clairement position et boycotter de l’intérieur le système sexiste et clérical – tout en exprimant clairement et calmement pourquoi nous le faisons.

Femmes, hommes laïcs, et clercs « voyant clair » (il y en a quelques-uns!), doivent enfin oser dire : ça suffit! On ne tolère plus l’intolérable!

Et poser des gestes concrets en conséquence!

Merci de votre attention.

P.S. Tout ce que j’exprime ici est assez banal: ça fait plus de 30 ans que les théologiennes féministes expliquent cela en long et en large… Comment se fait-il que notre Église n’ait pas encore voulu le comprendre?

[1]- Les citations d’É. Lacelle sont tirées de Transmettre le flambeau – Conversations entre les générations dans l’Église, livre sous ma direction (publié en 2008 aux éditions Fides).

Publié avec la permission de l’auteur

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A propos Marco Veilleux

Diplômé en théologie de l’Université Laval, Marco Veilleux poursuit une maîtrise en théologie pratique, option Spiritualité et santé, à l’Université de Montréal. Il a été membre de l’équipe du Centre justice et foi et rédacteur en chef adjoint de la revue Relations, deux œuvres fondées et soutenues par les jésuites; puis délégué à l’apostolat social et adjoint aux communications pour la Province jésuite du Canada français.

2 réflexions au sujet de « La « blessure ontologique » de l’Église catholique »

  1. Merci,
    belle prise de conscience,
    le constat est clair et surtout pertinent dans l’attitude expliquée aux personnes pleinement concernées.
    Cette audace, deviendra plus courante, je le souhaite, car les énergies gaspillées à proposer gentiment et attendre , semblent se mourir…en douce.

    Les générations des aînés tiennent timidement encore un brin, les Signes des Temps indiquent que le ‘modèle’ social passe par d’autres avenues, d’autres portes, par des prises de parole comme celle-ci et c’est fort heureux, puisque: être réduite au simple état de laique ne constitue plus une menace puisque nous sommes fiers de vivre authentiques et fervents.

    Revenons aux richesses naturelles: nos enfants, qui reçoivent et méritent la considération de devenir partenaires devant les grands enjeux et qui savent si bien NOUS faire avancer en formulant les bonnes questions. Osons écouter et répondre humblement par une sage inclusion de leurs désirs.

  2. MERCI Marco Veilleux. Pour votre intelligence et votre courage ( c’est très rare) et pour ce courage calme (encore plus rare). Très cordialement, Anne Pasquier (Québec).

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