Des femmes à bord du navire ecclésial

Qu’est-ce que les femmes peuvent attendre de ce pape qui, à peine élu en mars 2013, a suscité bien des espoirs. Le choix du nom de François, la simplicité de sa tenue vestimentaire et le style de vie à SainteMarthe ont donné un signal d’un changement d’époque. Ses interventions spontanées, un vent de fraîcheur. Un discours sur la joie de suivre le Christ a repris ses droits. Sa réponse aux journalistes sur les homosexuels –« Qui suis-je pour juger? » – a fait le tour de la planète. Ère de détente annoncée à bord du navire.

Puis quand il s’est attaqué à la réforme de la Curie, le vent a commencé à tourner. On ne touche pas impunément aux institutions financières et administratives, lieux de l’exercice du pouvoir, sans que des résistances au changement ne se manifestent. François continue néanmoins à prendre des décisions difficiles pour mettre le navire à flot.

Un 1er test : le statut des religieuses américaines

Un an avant le début du pontificat du pape François, les relations femmes-Église étaient au plus sombre. Le 18 avril 2012, la Leadership Conference of Women Religious (LCWR) des États-Unis était mise sous examen par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF) suite à une « évaluation doctrinale ». On lui reprochait entre autres de traiter certains thèmes qui relèvent du féminisme radical, donnant une interprétation du patriarcat qui porte atteinte à l’interprétation des Saintes Écritures.

Grâce à une approche favorisant le dialogue, le contentieux s’est résolu en trois ans au lieu de cinq. Celles qui se trouvaient « dans l’œil d’un cyclone ecclésial » ont retrouvé leur espace de parole et rétabli leur crédibilité. Leur espoir? Que cette expérience encourage la création d’espaces dans l’Église catholique où leadership et membership puissent débattre sereinement des questions controversées1. Le pape François a tellement louangé les religieuses américaines lors du règlement final, qu’on imagine mal qu’il soit resté à l’écart de ce conflit.

Des nominations significatives

Dans ce contexte de relations tendues, le pape François a commencé à faire une série de nominations pour introduire des femmes à des postes de responsabilité, en cohérence avec ses déclarations favorables à « une présence plus incisive des femmes dans l’Église ». Il nomme cinq théologiennes à la Commission de théologie du Vatican, sur un total de 30 membres, pour le quinquennat 2014-2019, deux de plus que durant la période 2009-2014. Puis deux dames, Gabriella Gambano et Linda Ghisoni, entrent en 2016 au poste de sous-secrétaires du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie. Autre promesse réalisée le 2 août 2016, celle de créer une commission d’étude sur le diaconat pour les femmes, composée de six femmes et de six hommes. La parité dans une nouvelle instance qui relève du pape2.

Il accumule les premières : une consultante américaine à la réforme des institutions financières; une religieuse à la Congrégation pour l’évangélisation des peuples (2014); Lucetta Scaraffia au supplément féminin de l’Osservatore Romano (2017); et le 21 avril 2018, trois théologiennes deviennent membres de la Congrégation pour la Doctrine de la foi : Linda Ghisoni, qui a été juge pour les tribunaux ecclésiastiques romains et enseigne le droit canonique à l’Université pontificale grégorienne; Michelina Tenace, enseignante et directrice au département de théologie fondamentale de la même université; Laetitia Calmeyn, d’origine belge, membre du comité scientifique de la Nouvelle revue théologique, professeur d’anthropologie théologique et de théologie morale fondamentale au Collège des Bernardins à Paris. Retenons les noms de ces pionnières!

Il semble bien qu’en homme pragmatique, le pape François navigue à bord du gros navire en repérant tous les espaces où il peut introduire la participation de femmes compétentes. Il donne ainsi le signal de sa préférence : les actes et les relations comptent plus que les déclarations.

Les transformations profondes se font attendre

Les féministes qui soumettent les cinq années du pape François à l’épreuve des critères appliqués à ses décisions restent sur leur faim. Oui, les nominations de femmes à des postes de responsabilité sont un pas dans la bonne direction, mais cela ne change pas le système patriarcal dans lequel ces expertes vont travailler. Les réponses spontanées de François à des questions inattendues trahissent son ancrage dans une tradition théologique qui ne s’est pas confrontée au développement et aux critiques de la théologie féministe.

Le Vatican souligne depuis cinq ans la Journée internationale des femmes, lors d’un événement coordonné par Voices of Faith. En 2018, en plus du vibrant appel de Mary McAleese, des jeunes femmes invitées ont déploré la difficulté de se faire entendre dans l’Église. Elles comptent apporter leurs aspirations, leur foi, leurs doutes et leurs critiques au Synode 2018 sur les jeunes, la foi et les vocations.

L’une des voix entendues à Voices of Faith 2017, Dr Scilla Elworthy, déplore le manque « d’intelligence féminine » au Vatican. Tous en ont besoin pour affronter les défis liés à la construction d’un monde moins violent, habitable par tous et toutes3. Nous devons perdre la peur de l’autre, de la différence, ce qui exige de passer de la tête – les idées et les dogmes – au cœur qui écoute, accueille, et se rend capable de parler même avec l’ennemi.

Une chose est certaine : l’insistance du pape François sur l’importance de la rencontre pour « sortir de l’indifférence » pourrait devenir le lieu symbolique d’une meilleure relation homme-femme en Église, au-delà de toute idéologie. Cela demande, à bord du navire, la multiplication des tables rondes et des espaces de parole.

Texte publié dans RENCONTRE Le magasine du centre culturel chrétien de Montréal Juin – Juillet – Août 2018 vol.7 • no23 et reproduit avec les permissions requises.

NOTES

1 Statement of the LCWR Officers on the CDF Doctrinal Assessment and Conclusion of the Mandate(2015).Tiré de https://lcwr.org/media/statement-lcwr-officers-cdf-doctrinal-assessment-and-conclusionmandate

2 Aucune nouvelle n’a filtré de cette commission d’étude créée en 2016. Sur les enjeux du diaconat pour les femmes, lire Micheline Laguë, Le diaconat permanent pour les femmes: une question ouverte dans l’Église? http://femmes-ministeres.org/?p=218 , publié le 15 juillet 2011.

3 Vidéo à consulter sur https://www.youtube.com/watch?v=i0pY40jkBYs&feature=youtu.be&utm_source=Newsletter&utm_medium=email&utm_content= Mothers%2C+Daughters%2C+Women+-+Humans&utm_campaign=Newsletter+May+2017

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A propos Gisèle Turcot

Gisèle Turcot, sbc, est membre de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal dont elle est la supérieure générale depuis juin 2015. Elle a participé à la fondation du réseau Femmes et Ministères et elle est associée aux Antennes de la paix, groupe montréalais membre de Pax Christi International.

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