Dans la tourmente de ce temps… espérer

Texte publié dans Veilleux, M. (Dir.), (2008). Transmettre le flambeau – Conversation entre les générations dans l’Église. Montréal : Éditions Fides et reproduit avec la permission de l’éditeur.

marco-veilleux3Valete! Vous terminez votre lettre par une formule latine traditionnelle de salutation et d’adieu –que l’on peut traduire par « portez-vous bien! » Cette formule nous relie aux générations passées de chrétiens. Une telle volonté d’affirmer et de cultiver les liens entre les générations nous inscrit, en tant que croyants, dans une mystérieuse communion qui traverse l’espace et le temps. Elle donne à notre foi une profondeur historique et spirituelle.

Au nom de cette mystérieuse communion, je me souviens que le premier de ma lignée, arrivé en Nouvelle-France, se nomme Nicolas Verieul (le patronyme familial deviendra « Veilleux » après quelques générations). Originaire de Normandie, il a été baptisé à l’église Saint Jacques de Dieppe le 17 octobre 1632. Nous avons la certitude qu’il était arrivé au pays dès l’été 1656 – soit 48 ans après la fondation de Québec par Samuel de Champlain et 17 ans après l’arrivée de la Bienheureuse Marie de l’Incarnation, fondatrice des Ursulines de Québec. L’homme était matelot de son métier. Il a épousé Marguerite Hyardin (baptisée le 30 août 1645 à Joinville en Champagne), à Cap-Tourmente, en décembre 1665. Le couple aura neuf enfants. Nicolas est décédé, à Saint-François de l’Île d’Orléans, en 1714.

L’arrivée et l’installation de mes ancêtres – pour contribuer à l’édification de ce pays et de cette Église qui sont miens – précèdent de 18 ans la nomination de François de Montmorency de Laval comme évêque en titre de Québec1. Cette préséance est, pour moi, plus que chronologique. Elle a une signification sur le plan de ma foi. Elle illustre remarquablement le fait que les laïcs – comme l’était mes valeureux aïeux – « précèdent » l’autorité hiérarchique dans la fondation de l’Église de Dieu en Nouvelle-France, cette Église locale qui a partie liée avec le projet d’une société française en Amérique et dont je suis le fils et l’héritier. C’est ainsi que cette préséance historique rappelle continuellement à ma conscience de croyant une vérité théologique et ecclésiologique fondamentale : la dignité baptismale est absolument première dans le Corps du Christ. Le concile Vatican II explicitera clairement cela à travers son choix décisif de placer le chapitre sur « le peuple de Dieu » – c’est-à-dire l’ensemble des baptisés – avant celui sur « la constitution hiérarchique de l’Église » dans Lumen Gentium (la Constitution dogmatique sur l’Église).

La liberté baptismale

Je suis donc en profonde communion avec vous lorsque vous me parlez du baptême comme fondement de notre identité chrétienne. Pour ma part, j’ai découvert ce trésor vers la fin de mes vingt ans. Un combat intérieur, qui faisait rage en moi depuis quelques années, était alors à son paroxysme. J’étais en effet déchiré entre, d’une part, mon appartenance à l’Église catholique romaine comme figure incontournable de mon histoire nationale et terreau nourricier de mon identité religieuse et, d’autre part, le refus de mon intelligence et de ma volonté d’adhérer à certaines des positions officielles de cette Église – particulièrement en ce qui a trait à son discours moral et à sa structuration organisationnelle.

Cette tension interne m’enfermait dans un dilemme déchirant : ou bien rejeter le catholicisme pour me désolidariser de discours et de pratiques m’étant foncièrement inacceptables; ou bien taire mes critiques, nier ma conscience et ma responsabilité de croyant et, de ce fait, accepter la perte de crédibilité de l’institution ecclésiale dans ma culture et ma société. Cette lutte intérieure, entre des positions qui semblaient s’exclure mutuellement et contraindre au choix, était source d’une profonde souffrance spirituelle. Cette dernière étant partagée par plusieurs de mes coreligionnaires, il m’était possible d’en discuter avec des proches aux prises avec le même dilemme. Au fil de l’actualité, de mes engagements, des impulsions de ma vie personnelle et sociale, ce combat intime s’accentuait et prenait différents visages. Il minait peu à peu ma foi, mon espérance et mes capacités d’aimer. Comment résoudre une telle tension? Comment dépasser ce tiraillement entre l’option de quitter l’Église – et avoir ainsi la conviction de renoncer à mon héritage et à mon identité religieuse – et l’option d’y rester – et avoir ainsi la perception de devoir trahir mon intégrité?

C’est là, au cœur de cette guerre intérieure, que la grâce d’un « armistice spirituel » m’a été donnée. Ne pouvant me résoudre à choisir entre mon double enracinement – au sein du catholicisme et au sein de ma culture et de ma société –, une troisième voie s’est ouverte en moi : celle de la liberté baptismale.

Ce don merveilleux, cette voie de réconciliation-critique, c’est par la fréquentation assidue de la liturgie, particulièrement en son sommet qu’est le Triduum pascal, que j’ai pu le découvrir et l’accueillir. C’est ainsi que le texte de saint Paul aux Romains (6, 3b-11) – que nous proclamons au cœur de la Veillée pascale – est devenu la Magna Carta de ma vie de croyant : « Nous tous, qui avons été baptisés en Jésus Christ, c’est dans sa mort que nous avons été baptisés. » La mort n’est donc plus à venir; elle est, « sacramentellement parlant », derrière nous. En effet, par notre baptême dans le Christ, la mort est une expérience déjà traversée. Si elle continue de nous atteindre de multiples façons, elle ne peut plus nous détruire radicalement, puisque la vie éternelle est déjà engagée au cœur de notre existence. « Si par le baptême dans sa mort, nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, de même que le Christ, par la toute puissance du Père, est ressuscité d’entre les morts. » Notre configuration au Fils nous inscrit dans sa filiation au Père et nous donne part à l’Esprit, cette force d’amour et de vie qui les unit. Nous pouvons donc vivre dans l’espérance de notre propre relèvement et du relèvement définitif du monde. « Car, si nous sommes déjà en communion avec lui par une mort qui ressemble à la sienne, nous le serons encore plus par une résurrection qui ressemblera à la sienne. » Notre véritable « naissance » est devant nous!

Par le baptême, nous avons également confiance que le péché – ce « manque » qui fait de nous des êtres inconstants dans le bien, complices des structures d’injustices, enclins à l’égoïsme, à la violence et au mal – ne nous asservira pas définitivement. « Nous le savons : l’homme ancien qui est en nous a été fixé à la croix avec [le Christ] pour que cet être de péché soit réduit à l’impuissance, et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché. Car celui qui est mort est affranchi du péché. »

À la fin de la vingtaine, mon baptême m’est donc clairement apparu comme une participation – par le truchement d’une grâce inouïe – au mystère pascal du Christ. Il s’est révélé à moi comme une inscription, par le Fils, dans la communion trinitaire – c’est-à-dire dans cette vie que notre tradition chrétienne appelle « théologale ». « Et si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. » Ainsi, puisque « le Christ ne meurt plus » et que « sur lui la mort n’a plus aucun pouvoir », nous pouvons penser « que [nous sommes] morts au péché, et vivants pour Dieu en Jésus Christ ».

Le baptême, en nous plongeant et en nous faisant traverser les eaux du mystère pascal du Christ, fait de nous des fils et des filles du Père, doté(e)s de son Esprit et, de ce fait, sujets libres et responsables dans la foi. Il nous habilite pleinement – avec le sacrement de la confirmation qui lui est associé – à discerner, pour nous-mêmes et en l’Église, les voies inédites qu’emprunte le salut de Dieu dans le contexte qui est le nôtre. Ce baptême, de plus, nous ouvre à une espérance qui nous porte au long des jours et des nuits de notre existence. Il nous engage enfin – soutenus par la méditation de la Parole, nourris par l’eucharistie et ranimés pas le sacrement du pardon –, à mettre en pratique cette charité agissante qui trouve sa source en Dieu lui-même, véritable force qui nous pousse à construire une société plus juste et un monde meilleur.

Dans l’Église

La méditation de ce don de la grâce baptismale, et sa célébration au cœur de la liturgie, ont ainsi complètement renouvelé ma vision et transformé ma compréhension de l’Église. En effet, si par notre baptême dans le Christ nous sommes incorporés à son mystère pascal, si nous participons – par lui, avec lui et en lui – à la vie trinitaire et si, de ce fait, nous devenons membres à part entière de son Corps, eh bien cela a de profondes conséquences! Dès lors, l’Église ne peut plus être vue comme un « club d’affinités », une simple organisation sociale ou encore un parti politique que nous n’aurions qu’à quitter dans l’éventualité de notre désaccord avec certaines de ses orientations ou prises de position de ses leaders.

L’Église apparaît plutôt comme notre « maison ». Une demeure dont nous devenons, par grâce, héritiers et résidents de plein droit. En effet, de par notre dignité baptismale, nous avons dans l’Église la faculté de vivre, de parler et d’agir en sujets libres et responsables. Ce droit, au sein du peuple de Dieu, est inaliénable : impossible d’en être expropriés. Comme vous le dites si clairement : « Cette Église des baptisé(e)s, peuple de Dieu, Corps de Jésus Christ, c’est toi, c’est nous! Aucune puissance ne peut nous enlever la grâce de cette identité baptismale. » Cela fonde l’unité, l’égalité et la communion des baptisé(e)s. Le Concile l’affirme d’ailleurs au numéro 32 de Lumen Gentium : « Le peuple élu de Dieu est donc un : “Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême” (Ephésiens 4, 5). La dignité des membres est commune à tous par le fait de leur régénération dans le Christ; commune est la grâce des fils [et des filles], commune la vocation à la perfection, unique est le salut, unique est l’espérance et indivise la charité. Il n’existe donc pas d’inégalité dans le Christ et dans l’Église en raison de la race ou de la nation, de la condition sociale ou du sexe, car “il n’y pas plus ni juifs ni gentils, il n’y a plus ni esclaves ni hommes libres, il n’y a plus ni hommes ni femmes : vous êtes tous un dans le Christ Jésus” (Galates 3, 28; cf. Colossiens 3, 11). »

Approfondir constamment ce mystère, me laisser imprégner par lui, m’a fait comprendre que plus jamais il ne saurait être question, pour moi, de songer à quitter l’Église. Pas plus qu’il ne saurait être question, pour y demeurer, de renoncer à mon intelligence critique, à mon autonomie de jugement et à ma volonté d’engagement lucide et solidaire dans le monde de ce temps. La conscience d’une liberté et d’une responsabilité radicales, en tant que baptisé, s’est installée très fermement chez moi. J’ai été saisi « de l’intérieur » par la révélation que l’Église, c’est chacun de nous! J’ai alors compris, comme vous l’écrivez si bien, qu’en tant qu’« enfant de Dieu, le Christ vit en moi – comme le dit saint Paul –, inséparable de l’Église, son Corps dont je suis membre. J’ai part entière à l’être de l’Église, à son envoi au service du don de la grâce. L’Église m’habite et, en ce sens, je suis l’Église; elle est en moi, moi en elle, par tout ce que je vis ».

« Être l’Église », c’est se savoir l’humble porteur de la présence du Christ, partout dans ces lieux sociaux où il nous est donné de vivre et d’agir. C’est aussi être habité par son Esprit pour lire et interpréter, à sa lumière, les « signes des temps » qui traversent notre époque tourmentée et complexe. C’est, enfin, assumer pleinement sa responsabilité de prendre une part active au discernement du « sens de la foi » pour aujourd’hui, discernement qui se réalise au sein d’une communauté de croyantes et de croyants « réellement et intimement solidaire – comme le dit Gaudium et Spes2 – du genre humain et de son histoire ».

Rappeler vigoureusement cette vérité théologique et ecclésiologique fondamentale selon laquelle la dignité baptismale est première dans le Corps du Christ, ce n’est évidemment pas ignorer la constitution hiérarchique de l’Église catholique romaine. C’est toutefois en tirer les conséquences, dont la première est de remettre cette hiérarchie à sa juste place et dans ses justes limites. Si, en tant que catholiques, notre discernement du « sens de la foi » pour aujourd’hui ne peut se faire en dehors d’une sincère recherche de communion avec nos pasteurs, cette communion ne saurait se confondre avec une unanimité factice imposée de façon autoritaire. Elle ne saurait non plus se confondre avec une volonté d’étouffer les débats ou de nier les inéluctables tensions inhérentes à la légitime diversité du peuple de Dieu.

Ainsi, pour être authentique – c’est-à-dire digne de l’Évangile et de la grâce du Christ –, la communion ne peut s’imposer arbitrairement du « haut » vers le « bas ». Elle est plutôt le fruit de cet Esprit de vie et de vérité que nous partageons toutes et tous, en tant que baptisé(e)s. Elle s’édifie donc par l’écoute de l’Évangile et la circulation de la parole, dans le respect mutuel et le discernement spirituel au sein du peuple de Dieu – c’est-à-dire entre les fidèles et leurs pasteurs, de même qu’entre les Églises locales répandues à travers le monde et l’Église de Rome. Sinon, vous le soulignez judicieusement, « on aura beau dire de l’Église catholique qu’elle est une communion, elle ne sera ni perçue ni crue comme telle tant que les Églises locales ne seront pas reconnues comme Églises sujets de cette communion; et leurs baptisés – femmes et hommes –, véritablement coresponsables de la communion ».

C’est pourquoi, lorsque les autorités ecclésiastiques – et particulièrement les autorités romaines – agissent comme si elles étaient les seules dépositaires du véritable « sens de la foi » et les seules autorisées à l’interpréter, il faut contester ce fonctionnement qui dénature l’Église. Lorsque cette hiérarchie cherche à contraindre l’intelligence et la volonté des fidèles, en refusant de les entendre et d’établir avec eux un véritable dialogue, le dissentiment s’impose. En effet, au nom de la dignité baptismale, lutter contre ce que vous appelez – avec une formule très juste – « la parole ligotée » dans l’Église, est une exigence de la foi. Et vous ajoutez, avec raison : « Ce qui devrait nous affliger et nous indigner le plus, en tant que disciples de Jésus Christ, c’est de voir des baptisé(e)s, membres de son Corps, privé(e)s de parole : leur parole niée ou ligotée, individuellement et en groupes, voire en Églises locales. Les effets de cette aliénation minent l’ensemble de l’existence ecclésiale, de la même manière que la violence entretenue et non dite sape une communauté humaine. » Cette aliénation, comme vous, je la ressens particulièrement en ce qui concerne la place et le rôle des femmes dans notre Église.

Une « blessure ontologique »

La condition des femmes dans l’Église catholique romaine est pour moi, de même que pour nombre de croyant(e)s et de non-croyant(e)s, la cause d’un grave scandale. Je suis, en effet, d’une génération pour laquelle l’égalité entre les hommes et les femmes, de même que la non-discrimination sur la base du genre sexuel, sont des principes acquis et reconnus. Bien que ces derniers ne soient pas encore totalement réalisés dans les faits, au sein de nos sociétés occidentales – et donc que le combat pour les incarner de manière encore plus authentique doive se poursuivre avec vigilance et fermeté –, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là de valeurs fondamentales dont la portée universelle est indéniable. Pour reprendre une catégorie prisée dans l’Église, nous touchons, en cette matière de l’égalité des sexes, à quelque chose relevant du « droit naturel ».

Que les femmes puissent avoir accès à toutes les fonctions et responsabilités dans la cité, qu’elles soient traitées sur un pied d’égalité avec les hommes dans toutes les institutions, qu’elles puissent occuper des postes de leadership et de décisions à tous les échelons du pouvoir dans la société, cela va de soi. Toute prétention contraire apparaît maintenant irrecevable. J’ai grandi, ai été éduqué et vis dans une culture où cette égalité de principe, entre les hommes et les femmes, est poursuivie de manière irréversible, tel un idéal d’équité et de justice à mettre en œuvre au sein de notre humanité.

C’est pourquoi, lorsque vous rappelez que « sur la base de son identité de personne sexuée, la chrétienne de tradition catholique romaine est [encore de nos jours] exclue de la vocation ministérielle qui régit l’ensemble de la vie de l’Église, tant sur le plan magistériel et juridique que sacramentel et pastoral », il y a scandale. Comme catholique de ma génération, comme baptisé et laïc, il m’est absolument impossible d’accepter cette politique d’exclusion des femmes aux ministères ordonnés dans mon Église, de même que les justifications non convaincantes qu’avance le magistère romain pour la maintenir. Les prétendus arguments pour soutenir cette position ont été largement – et depuis longtemps – déconstruits par nombre de théologiennes et de théologiens et par d’autres Églises chrétiennes. Ils sont aussi durablement contestés par une forte proportion de fidèles dotés, depuis leur baptême et leur confirmation, de ce « sens surnaturel de la foi » qui ne se réduit pas – n’en déplaise à certains – à une « chambre d’enregistrement » des diktats de la curie romaine.

Dans votre lettre inspirée par toute une vie de recherches et d’engagements théologiques, vous démontrez avec force combien cette exclusion des femmes défigure et mutile le mystère de l’Église en tant que « communauté de femmes et d’hommes “graciés” en Jésus Christ ». Et ce qui est le plus riche, c’est que vous ne le faites pas d’abord sur la base d’arguments sociolopolitiques – pouvant toujours être contestés par ceux qui ont la mauvaise foi de prétendre que les sciences humaines et les mouvements sociaux n’auraient aucune pertinence dans notre quête d’intelligence de la Révélation chrétienne. Vous le faites plutôt sur la base d’une rigoureuse théologie baptismale, c’est-à-dire d’une anthropologie de la grâce et du salut qui est, elle-même, enracinée dans une profonde spiritualité de l’Église en tant que Corps mystique du Christ. Pour vous, « l’Église est au service d’un ministère de réconciliation, de création nouvelle, partout où il y a des humains en attente, non de jugement et d’exclusion, mais de délivrance ». Or, ce ministère de réconciliation – vous en êtes convaincue – passe par une pleine reconnaissance, dans l’Église catholique romaine, de cette « humanité intégrale d’hommes et de femmes, cohumanité à l’image de Dieu » et par « la reconnaissance mutuelle des Églises » selon l’Esprit qui anime le mouvement œcuménique. C’est pourquoi – vous avez raison de le dire –, « aussi longtemps que la législation catholique romaine ne reconnaîtra pas les femmes baptisées comme des membres à part entière de l’Église, elle témoignera d’une humanité mutilée, non d’une humanité réconciliée en Jésus Christ ».

En fait, en excluant les femmes des fonctions officielles d’enseignement, de gouvernement et de sanctification qui sont associées aux ministères ordonnés, notre Église se cantonne dans une structure qu’il faut bien qualifier d’« homosexuée ». À l’intérieur de son organisation hiérarchique et ministérielle, monopolisée par des hommes célibataires, les femmes sont structurellement bannies et ignorées. Ainsi, la parole d’autorité, les instances de décisions et les rôles symboliques constitutifs de la communauté ecclésiale ne sont tenus que par des hommes, qui demeurent entre eux et se « reproduisent » eux-mêmes. Dans ce système fermé et autosuffisant, la « spécificité » des femmes est d’autant plus exaltée3 que ces dernières sont écartées des lieux où, justement, elles pourraient « faire la différence ».

Cette incapacité structurelle à assumer véritablement la différence et la complémentarité des sexes, cette négation des femmes en tant que sujets réels de parole, de pouvoir et de désir au sein de l’institution, est une « blessure ontologique » qui traverse notre Église. Ce mal gangrène son corps institutionnel, au risque d’atteindre son âme. En rejetant les femmes – par sa structuration organisationnelle – dans une « altérité » radicale, l’institution catholique romaine se fixe dans une « politique du même » que ses protagonistes et bénéficiaires prétendent de constitution divine. Ces prétentions ne servent toutefois qu’à mieux refouler cette structuration « homosexuée » qui mine, pervertit et discrédite son fonctionnement, son discours et sa mission. Comme vous l’écrivez : « Comment, dans sa constitution actuelle, l’Église peut-elle témoigner d’une communauté qui rassemble des sujets pleinement reconnus dans leur identité personnelle sexuée? Comment sa parole magistérielle, exclusivement masculine et célibataire, peut-elle être reçue comme pertinente pour une humanité “créée homme et femme à l’image de Dieu”? L’Église catholique actuelle ne représente-t-elle pas plutôt une communauté en mal de son intégrité humaine? »

Ce refus structurel du système hiérarchique catholique d’assumer notre humanité intégrale – c’est-à-dire constituée de sujets sexués – est un grave péché institutionnel. Par rapport à notre création (hommes et femmes à l’image de Dieu), et par rapport à l’égalité fondamentale de grâce inhérente à notre baptême commun dans le Christ, ce refus est « intrinsèquement désordonné ». Aussi, cette dénégation de l’intégrité humaine devient-elle le ressort caché de pratiques ecclésiales et de discours moraux rigides, irréalistes, hypocrites et souvent méprisants. Ces pratiques et ces discours accablent, entre autres, des femmes, des couples, des personnes divorcées ou homosexuelles, et même des prêtres et des évêques. Tous ces baptisé(e)s devenant, en quelque sorte, les boucs émissaires chargés de porter l’odieux de cette « blessure ontologique » qui divise l’Église catholique romaine et que ses autorités refusent d’admettre. Cet aveuglement empêche de reconnaître que le véritable « désordre » n’est pas d’abord au cœur des personnes sexuées, désirantes, complexes, pécheresses, en recherche et en manque que nous sommes toutes et tous. Il est plutôt dans cette obsession de l’institution à dénoncer sans relâche « la paille » dans les yeux de tant de ses fidèles, sans voir « la poutre » qui est dans le sien. Le système hiérarchique catholique refoule ainsi son propre mal en le projetant sur celles et ceux qu’il rejette ou condamne. Ce mécanisme de défense, s’il est typique de toutes les organisations, apparaît toutefois particulièrement délétère pour une institution chargée de témoigner d’une humanité réconciliée en Jésus Christ. Or, comme l’écrivait Fernand Dumont : « [T]ant que les incertains, les divorcés, les mal-aimés, tous ceux qui contreviennent ou cèdent aux idéologies de ce monde se sentiront à l’écart de l’Église, on aura manqué à l’Évangile. Au ras du sol, des communautés chrétiennes et des pasteurs l’ont compris depuis longtemps; souhaitons que, sous sa figure officielle, l’Église le professe aussi ouvertement. »4

Et pourtant, espérer!

La reconnaissance pleine et entière des femmes en tant que sujets, dans les discours et les pratiques organisationnelles de notre Église, m’apparaît donc comme une exigence incontournable de l’Évangile, de la vérité et de la foi. Cet enjeu est, en effet, au cœur et à l’origine de la multitude de nœuds qui ligotent présentement la liberté de parole et de discernement des baptisé(e)s au sein de cette institution. Toutes les détresses que vous identifiez dans votre lettre en découlent. L’Église ne pourra légitimement prétendre au titre d’« experte en humanité » que le jour où elle reconnaîtra enfin, dans les faits, l’intégralité de cette humanité constituée d’hommes et de femmes sauvé(e)s, sujets libres et égaux, formant ensemble l’image complète et véritable de Dieu. Tant que cette reconnaissance de la réalité sexuée des humains lui fera défaut, l’Église catholique romaine continuera d’apparaître, pour un nombre croissant de personnes, dénuée de sagesse et de pertinence – particulièrement en ce domaine de fécondité et de vulnérabilité, d’errance et de communion qu’est l’expérience humaine de la sexualité. En cette matière, ses autorités continueront de ressembler à ceux qui « lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens, mais ne veulent pas les remuer eux-mêmes du doigt » (cf. Matthieu 23, 4).

À cause de tout cela, et inspiré par votre vie d’engagement ecclésial, de recherches théologiques et œcuméniques, je veux reprendre ce flambeau que vous nous transmettez à travers votre lettre. Je m’engage, avec d’autres de ma génération, à poursuivre votre combat pour la crédibilité du témoignage de notre Église en tant que « communauté de femmes et d’hommes intégralement sauvés en Jésus Christ, dans l’histoire et au cœur de la création ». Une communauté véritablement au service d’un ministère de réconciliation auprès « d’humains en attente, non de jugement et d’exclusion, mais de délivrance [et de salut] ». Comme baptisé laïc et homme dans la trentaine, je reçois cette part « d’espérance et d’émerveillement, de souffrance et de détresse aussi » qui a accompagné votre aventure de croyante, de théologienne et de pionnière du combat pour la reconnaissance institutionnelle des femmes au sein de cette Église locale dont je suis le fils et l’héritier.

Je sais aussi que la « blessure ontologique » qui défigure notre tradition catholique romaine vous a personnellement atteinte et meurtrie. Vous en avez particulièrement fait l’épreuve – comme vous le relatez dans votre lettre – lors de ce comité ad hoc mis sur pied par l’épiscopat canadien et que vous avez présidé au début des années 1980. Cet événement, parmi tant d’autres, illustre de façon dramatique la résistance de l’institution à reconnaître ce mal de l’inégalité des sexes qui la ronge. Vous nous rappelez toutefois qu’il ne faut jamais désespérer de l’Esprit puisque, à cette même époque, un pasteur de l’envergure de Mgr Louis-Albert Vachon – de vénérée mémoire – avait dénoncé, au cœur du Synode romain de 1983, « l’appropriation masculine de l’Église ». Interpellant l’assemblée synodale et le pape, ce leader libre, clairvoyant et courageux était même allé jusqu’à dire : « De notre côté, reconnaissons les ravages du sexisme et notre appropriation masculine des institutions ecclésiales et de tant de réalité de la vie chrétienne. […] La reconnaissance en Église de notre propre déformation culturelle nous permettra de dépasser les concepts archaïques de la femme tels qu’ils nous furent inculqués pendant des siècles. » Et en guise de recommandation, il demandait que toutes les communautés chrétiennes « mettent en place des structures de dialogue qui soient des lieux de reconnaissance mutuelle et de mise en œuvre effective de nouveaux rapports d’égalité “hommes et femmes” dans l’Église ».5

Combien de temps faudra-t-il attendre pour qu’adviennent ces structures effectives de dialogue et que notre Église soit finalement guérie « des ravages du sexisme », des détresses et des perversions qui en découlent? Encore longtemps, je le crains… Et je ne verrai peut-être pas cette pleine guérison de mon vivant! Je me tiens donc, comme croyant, dans le « fossé qui se creuse – comme vous dites – entre des ecclésiastiques à Rome et nos Églises locales avec leur grand nombre de baptisé(e) que ces détresses dispersent de plus en plus ». Je consens à me tenir dans cet écart, déchiré mais serein, parce que convaincu que la pleine reconnaissance des femmes dans l’Église catholique est inéluctable. Elle finira nécessairement par advenir un jour : dans vingt-cinq, cinquante ou peut-être cent ans… qui sait?

D’ici là, assuré de cette mystérieuse « communion transgénérationnelle » qui nous unit dans le Corps du Christ, je porte la mémoire de mes ancêtres, Nicolas Verieul et Marguerite Hyardin, et je tourne mon regard vers les baptisé(e)s qui formeront l’Église de demain. Porté par ce grand fleuve de l’Évangile qui traverse l’histoire de mon pays, je « résiste », solidaire de mes sœurs dans la foi6. Comme vous et avec d’autres, fort de ma liberté baptismale, j’affirme résolument – devant ceux qui s’en prétendent les propriétaires ou les seuls légitimes occupants – que je suis « aussi » l’Église. À votre suite, je crois fermement que, malgré tout, « nous pouvons communier à l’Esprit qui nous fait sujets de la foi par notre baptême et nous confirme, par la grâce qui en découle, en sujets responsables en Église et dans le monde ». C’est pourquoi, dans la tourmente de ce temps, je conserve la joie et l’espérance.

Le jour viendra où cet héritage de labeurs qui est le vôtre – et qui devient le nôtre par ce témoignage que vous en faites et que nous recevons – trouvera son accomplissement. À l’exemple de sainte Catherine de Sienne, vous avez porté, en gestation, la réconciliation dans l’Église. Soyez assurée que des membres de ma génération poursuivront fidèlement ce « ministère » afin que d’autres, en des temps et des lieux qui nous dépassent, en récoltent les fruits. Dans l’attente de cette renaissance, demeurons dans la joie et l’espérance, puisque « si quelqu’un est en Jésus Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est né. Tout cela vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné pour ministère de travailler à cette réconciliation » (2 Corinthiens 5, 17-18).

Gaudium et Spes!

Marco Veilleux
le 16 septembre 2007

NOTES

1 Ce dernier, nommé vicaire apostolique en Amérique du Nord en 1658, ne recevra le titre d’évêque de Québec qu’en 1674, au moment de l’élévation du vicariat apostolique de la Nouvelle-France au rang de diocèse. Nicolas Verieul sera confirmé par Mgr de Laval, à Château-Richer, 2 février 1660.

2 Constitution conciliaire L’Église dans le monde de ce temps, no 1.

3 Pensons aux nombreux discours du magistère romain où la dignité et la vocation de « la femme » sont interprétées unilatéralement à la lumière de la dignité et de la vocation exceptionnelles de Marie, vierge et mère. Cette rhétorique ecclésiastique trahit une volonté de désincarner les femmes réelles pour mieux les idéaliser dans l’imaginaire, là où elles ne sont pas confrontantes.

4 Une foi partagée, Bellarmin, 1996, p. 262.

5 Voir L’Église canadienne, 20 octobre 1983, p. 101-102.

6 Cette solidarité ne relève pas d’une vague « sensibilisation » ou d’une « sympathie » superficielle – à la manière dont l’on « condescend » à s’intéresser à une problématique extérieure à soi-même. J’espère avoir su montrer qu’au contraire, la « question des femmes en Église » n’est justement pas qu’un enjeu « de » femmes. C’est plutôt une question radicale et transversale qui concerne et met « en jeu » chaque baptisé, homme ou femme, par rapport à une anthropologie théologique fondamentale.

Une réflexion au sujet de « Dans la tourmente de ce temps… espérer »

  1. Le fait que l’autorité ecclésiastique refuse entre autre l’ordination des femmes est révélateur de l’inégalité entre les enfants de Dieu au sein même de l’Église que nous formons. Comme le dit Alberto Maggi osm dans son homélie du 22 janvier 2017, «les puissants ne veulent pas changer, mais conserver». C’est comme si la valeur des témoins de l’Évangile variait selon sa position dans l’Église.
    D’autre part, ce n’est pas en quittant l’Église qu’on peut influencer le changement. C’est en persistant à défendre une cause juste que la vérité finit par triompher.

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