Appeler sur l’Église le souffle de l’Esprit

Joce-Lyne Biron 2François se dit « convaincu de l’urgence d’offrir des espaces aux femmes dans la vie de l’Église ». Trouve-t-on, dans le discours de l’Autorité ecclésiale, l’obligation d’accorder un « espace » aux hommes qu’ils n’occuperaient pas déjà? N’y a-t-il pas un seul baptême, « unigenre », non différencié dans l’Esprit Saint? Si j’étais cet Esprit, je me révolterais de la réduction imposé à la vocation et à la mission des femmes dans l’Église.

Il y a une trentaine d’années, les eucharisties présidées par des femmes et célébrées au cours de célébrations « underground » étaient considérées comme des « fantômes d’eucharisties »1. On pourrait dire qu’elles sont sorties du placard. Elles ne sont pas très répandues; là n’est pas la question. La question est plutôt : comment se fait-il qu’elles ne sont pas reconnues, qu’elles demeurent illicites. Les choses impensables à une époque ne peuvent-elles pas « advenir »? Songeons au « Mur de Berlin » qui est a été vaincu, en quelques heures, le 9 novembre 1989.

Il y a donc des décennies que, devant l’entêtement des autorités ecclésiales, des théologiennes ont perdu patience et n’attendent plus rien d’un Magistère et d’une hiérarchie dont plusieurs membres se voient obligés de jouer les répétiteurs. Ces femmes célèbrent l’Eucharistie, non pas par manque de prêtres, même si cela est aussi une réalité, mais parce qu’elles se sentent appelées par une communauté de frères et de sœurs qui leur reconnaissent un charisme de rassembleuses et de porteuses d’une Bonne Nouvelle. Ces petites cellules communautaires répondent à l’invitation du Christ à ses disciples : « Faites ceci en mémoire de moi », en vue de la justice, de la liberté et d’un engagement au cœur du monde. Pour ces communautés, l’excommunication constitue une usurpation de l’amour inconditionnel de Dieu.

Quant à la forme que cet envoi pour l’Évangélisation peut prendre, au cours des siècles et selon les civilisations, qui est-on pour en juger? En cette année de la Miséricorde, il convient de reconnaître que le jugement des hommes est prompt, mais l’acte de bénir se laisse douloureusement attendre.

En 2005, à la suite du colloque « Rompre le silence…Rompre le pain…», tenu à Ottawa, (commençant le jour de la fête liturgique de Sainte-Marie-Madeleine, – un hasard ?) et de l’ordination de femmes au diaconat et à la prêtrise qui a suivi cet événement, j’écrivais une Lettre à ceux que la conviction de posséder la vérité rend aveugles et sourds aux aspirations légitimes de leurs sœurs catholiques et dont la tentation de l’exclusion prend les apparences d’une ouverture à l’œcuménisme… en réponse à un conseil que je considérais comme surprenant de la part de Mgr Bertrand Blanchet, alors archevêque de Rimouski.

Le 13 août 2005, dans un article du journal Le Soleil, Mgr Blanchet suggérait aux femmes qui se sentent appelées au sacerdoce de joindre la communion anglicane; il avait abondé dans le même sens au cours d’une émission à la SRC, le 25 juillet 2005. Cette « invitation » à une sortie volontaire de l’Église constituait sans doute un pis-aller excusable et acceptable, dans le contexte où elles ne pouvaient être ordonnées dans leur propre Église. Dans les faits, plusieurs femmes ont joint l’Église anglicane à la suite de ce « conseil » ou de celui d’autres évêques et y ont été ordonnées.

Si des évêques reconnaissent ainsi la pertinence de l’appel reçu par les femmes qui aspirent à un ministère ordonné, ne pourraient-ils pas concevoir que les chemins à emprunter pour y répondre, selon les desseins du Maître de la moisson, se trouvent au sein même de l’Église? Ils devraient également reconnaître qu’il est de leurs responsabilité de les y accompagner, nonobstant la « Lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis du pape Jean-Paul II sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes » (22 mai 1994), et de l’interdiction d’en débattre. Pour autant, nos évêques ne peuvent plus nier l’existence de l’appel reçu avec humilité, dans la souffrance et le silence, ni qualifier ces femmes de marginales ni d’insoumises. Tout au plus se situeraient-elles aux portes des périphéries, mission relancée par François aux disciples de Jésus-Christ « appelés à proclamer les hauts faits du Seigneur » (1 Pierre 2,9), thème retenu pour la Semaine de prière pour l’unité chrétienne, 16-24 janvier 2016.

Il y a plusieurs années, j’ai assisté précisément ce dimanche de l’unité des chrétiennes et des chrétiens, à une célébration eucharistique (et non une célébration de la parole) coprésidée par le curé d’une paroisse du diocèse et la « curée » d’une paroisse anglicane (qui, incidemment, considérait notre évêque comme étant aussi le sien). Pour tout dire, entre catholiques et anglican(e)s, il existe une communion véritable au-delà d’aspects doctrinaux particuliers. À la sortie de la messe, en attendant pour saluer la « curée », j’ai entendu une femme, en larmes, lui exprimer ses regrets que notre Église ne lui permette pas d’accéder à la prêtrise.

Un certain nombre d’obstacles parsèment le chemin de l’Unité dans une Ekklesia voulue par le Christ, par exemple la Primauté de la Chaire de Pierre, des interprétations doctrinales divergentes, des susceptibilités séculaires, et d’autres motifs qui n’intéressent pas les chrétiennes et chrétiens « ordinaires » appelés à témoigner de leur baptême, au cœur du monde, bien loin des préoccupations du Magistère. En effet, tous ces soucis ecclésiaux n’empêchent pas l’établissement de liens fraternels et sororiels pour la prière et divers engagements socio-communautaires.

L’interdiction de l’ordination à la prêtrise et l’excommunication qui s’ensuit, le cas échéant, voire l’interdiction d’en débattre, constitue un bien plus grand obstacle à la communion véritable entre les disciples du Christ professant un même baptême, particulièrement dans les sociétés occidentales où l’égalité entre les personnes sont inscrites dans les chartes et les constitutions.

L’Église elle-même y consacre des énergies et proclame haut et fort de beaux discours sur l’égalité, inspirés de l’Esprit certes, mais refuse d’entrouvrir la porte pour un discernement spirituel à celles qui osent prétendre avoir reçu un appel à servir leurs frères et sœurs, dans le sacerdoce ministériel, vocation particulière à l’égale des autres missions particulières. Toutes les manières de proclamer la foi en Jésus-Christ ne sont-elles pas singulières et uniques? Pour autant, c’est ainsi qu’elles contribuent à faire advenir la joie et la paix au plus profond du cœur de l’être humain.

Par le souffle de l’Esprit et dans la bienveillance divine qui ne saurait vaciller, souhaitons que le rêve de certaines de nos sœurs (partagé par un grand nombre de nos frères) ne demeure pas une utopie, et qu’un esprit de sagesse et de révélation soit accordé à ceux à qui est confiée la barque de Pierre en cette Année sainte de la Miséricorde.

Miséricorde aussi accordée aux missions dans les marges et les périphéries…

Joce-Lyne Biron,
Québec, le 1er janvier 2016

  1. Biron, Joce-Lyne (1980). Des fantômes d’eucharistie? L’autre Parole, 17, 24‑25, [en ligne].[http://www.lautreparole.org/articles/1056] (5 février 2016)
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A propos Joce-Lyne Biron

Responsable du dossier de l’insertion du personnel scolaire et de la valorisation de la profession enseignante au Ministère de l'Éducation, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche (Québec), Joce-Lyne Biron est l'auteure de nombreux documents en éducation. Membre du réseau Femmes et Ministères, elle prend régulièrement position sur des questions d'Église à travers des textes d'opinion.

5 réflexions au sujet de « Appeler sur l’Église le souffle de l’Esprit »

  1. Ça joue dans les deux sens, chère Joce-Lyne. Le 31 janvier prochain, j’ordonnerai au diaconat transitoire une femme anglicane qui est marginalisée dans sa confession chrétienne. Il est vrai qu’il y a beaucoup de femmes, ayant reçu le même conseil que celui offert par Mgr Blanchet, se sont tournées vers la Communion anglicane ou d’autres Églises protestantes. Mais maintenant qu’il y a une nouvelle communauté dans l’Église catholique qui ordonne les femmes, il y en a qui « reviennent », tenant à leur titre de baptisées dans l’Église catholique romaine. Nous sommes pionnières, il est vrai, comme les fondatrices de congrégations de vie active, hors du cloître, qui n’ont pas été d’emblée acceptées par la hiérarchie. Beaucoup de fondatrices ont été frappées d’interdit ou même d’excommunication… et ont plus tard été canonisées! Espérons qu’en cette Année de la miséricorde, le Pape François songera à lever l’excommunication des femmes qui ont enfreint le droit canonique pour obéir à l’Esprit.
    Solidarités en cette fête de Sainte Marguerite Bourgeoys,
    Marie Evans Bouclin,
    Évêque pour les Femmes prêtres catholiques du Canada

  2. Bonjour Madame Marie Evans Bouclin,
    Évêque pour les Femmes prêtres catholiques du Canada

    (Simplement d’écrire votre titre me procure un doux plaisir!). Merci à vous pour votre commentaire sur l’article de Madame Joyce-Lyne Biron.

    Bien que terminant un diplôme universitaire en théologie à l’Université Laval de Québec cette année (2016), je ne savais pas que nous pouvions d’ores et déjà pratiquer la prêtrise dans notre église, l’Église catholique romaine. Où peut-on le faire? Et comment fait-on pour pouvoir pratiquer et célébrer Sa Parole dans notre église, l’Église catholique, dès maintenant?

    Est-ce possible? Le cas échéant, j’aimerais bien que vous me laissiez savoir les étapes pour pouvoir être ordonnée prêtresse dès maintenant dans mon Église, car c’est pour cela que je me prépare depuis plusieurs années. Moi aussi, je suis Son Appel. Cette année en sera une grande, j’en suis certaine! Les voix féminines se feront entendre bientôt dans toutes les églises pour le bien de tous.

    Dernièrement, j’ai aussi été « excommuniée » d’un groupe chrétien de Montréal à cause de cela et à cause de mes aspirations spirituelles.

    Est-ce adéquat de penser recevoir de vos nouvelles bientôt à ce sujet?

    Merci bien d’avance Madame Marie Evans Bouclin

    Marie-France L’Amoureux
    Étudiante en théologie, UL
    Pour Sa Parole

  3. Bonjour,
    Merci pour cette article et pour les commentaires, qui montrent une belle activité au Canada pour l’accession de femmes catholiques au diaconat et à la prêtrise. Je regrette qu’en France, malgré le travail remarquable et la volonté de la CCBF (Conférence catholique des baptisés francophones), nous soyons plus frileux.
    Un point me gêne toutefois dans votre argumentation : vous semblez identifier l’église catholique avec l’Eglise, comme si les anglicans (de même que les protestants, les orthodoxes, et même ceux que Karl Rahner appelle « les chrétiens anonymes ») n’appartenaient pas à une même et unique véritable Eglise, laquelle n’est pas plus romaine que byzantine ou londonienne, de mon point de vue ! Bien sûr, cela n’empêche pas de militer au sein du catholicisme, la plus sexiste de toutes les confessions chrétiennes, mais de grâce considérons que le Corps du Christ est bien plus grand que cela. Par ailleurs, je découvre dans votre article ces célébrations que vous appelez « underground », et dont j’ignorais qu’elle fussent illicites. Quand j’étais aumônier en hôpital, nous avions souvent des célébrations en absence de prêtre, et personne ne voyait d’inconvénient à ce que nous disions les prières, fassions les lectures, l’homélie, et distribuions la communion : hosties consacrées précédemment par un prêtre, soit, mais pour le reste l’évêque même ne voyait rien à redire. C’est moins le cas aujourd’hui, hélas. Mais mon point de vue est que rien ne se fera en attendant la permission de tel ou tel prélat. Et je m’étonne encore que nous les femmes ne prenions pas davantage d’initiatives. Pourquoi, par exemple, ne pas développer les églises domestiques, telles celles des 1ères communautés chrétiennes, présider certaines d’entre elles, méditer là les Ecritures, bénir le pain et le vin, le partager, chanter, rendre grâces ensemble ? Je ne vois rien dans cette dynamique nouvelle qui empêcherait l’église-institution-romaine de poursuivre son mode de fonctionnement limité ; en revanche : quel Souffle pour de nombreux chrétiens « égarés », déçus, découragés ! quelles liberté et créativité pour de nombreuses jeunes femmes d’aujourd’hui, quelle occasion pour elles de retrouvailles avec la Présence, avec la Source, toute cette part du Divin au féminin qui demeure méprisée ! Bon courage.

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