L’histoire clarifie et l’histoire remet en question

Une conversation :

C’était une étrange conversation. Un ami, qui était alors archevêque américain, m’avait félicité pour une promotion universitaire. Il m’a donné une tape dans le dos comme il lui arrivait de le faire et m’a dit : « Tu es un gars intelligent, un théologien, mais souviens-toi que j’ai quelque chose que tu n’as pas. »

« J’ai un pouvoir sacré », a-t-il poursuivi. « Je prononce les paroles sur le pain et le vin. Et aussitôt, bingo, Jésus-Christ est juste là sur l’autel devant moi. Nous, évêques, appelons cela la succession apostolique. J’ai un pouvoir sur le pain et le vin. J’ai aussi du pouvoir sur les gens. Je peux exclure des laïcs, même des théologiens comme toi, si je pense qu’ils sont hérétiques ou désobéissants. Juste comme ça; je dis un mot et bingo, ils sont dehors et c’est fini. » Il m’a donné une autre tape dans le dos et a ri. J’étais sidéré… et très heureux de ne pas travailler dans son diocèse. Le sens du pouvoir de l’archevêque résonnait bien plus chez Constantin l’empereur que chez Jésus le Christ.

Constantin & Hélène :

Constantin (vers 272-337) et Hélène (vers 246-330), sa mère, également connue sous le nom de « Sainte-Hélène » ont laissé de grandes traces dans la chrétienté. La plupart de ces marques étaient loin d’être des bénédictions. Grâce à Constantin, l’autorité et le pouvoir dans l’Église ont pris un sens très différent, très loin de ce qu’ils avaient signifié pour le Jésus historique.

Jésus n’a jamais exercé de pouvoir sur les gens. Il leur donnait les moyens de vivre et d’agir de manière responsable en aimant Dieu et en aimant leur prochain. Jésus a exercé une autorité; mais son autorité n’était pas une autorité de contrôle, mais une autorité d’influence, une invitation et un encouragement pour les gens à croire et à vivre comme des personnes compatissantes et attentionnées.

Au cours des trente années du règne de Constantin en tant qu’empereur romain (306-337), il y a eu plus de changements dans le statut, la structure et les croyances de l’Église chrétienne qu’au cours des trois premiers siècles. Ironiquement, en 306, lorsque Constantin devint empereur, le gouvernement impérial romain s’était engagé dans un effort majeur pour éliminer toute trace de présence chrétienne dans l’Empire. Cependant, à la mort de Constantin en 337, le christianisme était en passe de devenir LA religion de l’Empire. Les dirigeants chrétiens avaient adopté le système hiérarchique, la tenue et les fonctions de l’ancienne élite civile impériale romaine.

 Avant que le IVe siècle ne se termine, les rôles étaient complètement inversés. Les sacrifices païens traditionnels avaient été proscrits et les anciens cultes d’État romains interdits. Hélène, la mère de Constantin, s’est efforcée de trouver des artefacts chrétiens et des sites de pèlerinage pour la nouvelle religion chrétienne impériale. Constantin la nomma Augusta Imperatrix et lui donna un accès illimité au trésor impérial afin de localiser les objets et les lieux chrétiens importants.

Grâce aux efforts d’Hélène et à ses « chercheurs » entreprenants et bien rémunérés, elle a découvert toutes sortes de choses étonnantes. En Égypte, par exemple, elle a localisé le site du légendaire Buisson ardent de Moïse et ordonné d’y construire une église. C’est là, au XIIIe siècle avant notre ère que Dieu avait demandé à Moïse de faire sortir les Israélites d’Égypte et de les conduire en Canaan, la Terre promise (Exode 3, 1-4, 17).

Mais l’expertise d’Hélène portait essentiellement sur les découvertes chrétiennes, dont plusieurs sont aujourd’hui considérées comme des erreurs ou de simples suppositions imaginatives. Elles ont en effet eu un impact considérable à l’époque. Un impact puissant, c’est exactement ce que son fils, l’empereur Constantin, voulait et dont il avait besoin pour établir son christianisme impérial.

Hélène, par exemple, a trouvé l’emplacement exact de la naissance de Jésus à Bethléem. C’est devenu un haut lieu de pèlerinage. Cependant, la plupart des biblistes d’aujourd’hui suggèrent fortement que Jésus est plus probablement né à Nazareth. C’est la croyance que Jésus était un descendant du roi David qui a conduit à la création du récit biblique concernant la naissance de Jésus à Bethléem.

Au premier rang des artefacts religieux découverts par Hélène se trouvaient les ossements des légendaires « trois mages », la couronne d’épines de Jésus et la « vraie croix » sur laquelle Jésus a été crucifié. Grâce aux pistes suggérées par Hélène, ses guides touristiques ont également aidé celle-ci à découvrir l’emplacement exact où le corps de Jésus avait été enseveli et l’emplacement exact à Jérusalem où Jésus ressuscité était monté au ciel.

Les historiens du Ve siècle ont affirmé qu’Hélène avait également trouvé les clous utilisés pour la crucifixion de Jésus. Afin d’utiliser leurs pouvoirs miraculeux pour aider son fils, elle avait placé un clou dans le casque de Constantin et un autre clou dans la bride de son cheval.

Constantin un croyant :

Pour en revenir à Constantin, le fils d’Hélène, il faut vraiment se demander dans quelle mesure sa conversion avait été « sincère ». Était-il en vérité un fils dévoué de l’Église ou était-il plutôt un génie politique qui a saisi le pouvoir qu’il pouvait obtenir en subordonnant et en utilisant une église institutionnelle bien organisée et doctrinaire? Il a certainement exercé une influence puissante sur les évêques lors du concile de Nicée. De nombreux spécialistes contemporains suggèrent que l’objectif principal de Constantin était d’obtenir l’approbation unanime et la soumission à son autorité de toutes les classes de la société et qu’il a donc choisi la population croissante et de plus en plus répandue des chrétiens et des chrétiennes pour mener sa campagne politique. Les spécialistes se demandent si Constantin a adopté le christianisme de sa mère Hélène dans sa jeunesse ou s’il l’a adopté progressivement au cours de sa vie. Certains doutent qu’il ait jamais été réellement chrétien. Il n’a été baptisé que sur son lit de mort.

Le christianisme impérial :

En 313, Constantin avait publié l’édit de Milan. Cet édit mettait fin à la persécution des chrétiens et des chrétiennes, et lançait une période au cours de laquelle Constantin commençait à accorder des faveurs à l’Église chrétienne et à ses membres. Il a véritablement créé ce que l’on pourrait appeler le « christianisme impérial ». Après sa mort en 337, l’influence de Constantin a continué de croître et s’est fait fortement sentir.

C’est donc sans grande surprise qu’en 380, l’empereur Théodose (347-395) a fait du christianisme la religion officielle de l’Empire romain. L’évêque de Rome, en commençant par le pape Damase Ier en 366, était déjà devenu un monarque autoritaire. L’église institutionnelle a repris la structure gouvernementale romaine avec ses diocèses et la liturgie de la cour impériale romaine dont on trouve encore des vestiges dans les cérémonies du Vatican.

Les chrétiens de l’Empire ont oublié le message de Jésus, prince de la paix. Le militarisme chrétien devint fort et redoutable. Sous le christianisme impérial, les évêques ont également adopté une nouvelle orientation ministérielle. Le sens du service plein de compassion et l’humilité du Jésus historique furent remplacés par un cadre durci d’autoritarisme bien ancré et parfois cruel.

Les évêques ont commencé à souligner que la désobéissance à leur égard équivalait à une désobéissance à Dieu. La sanction officielle pour désobéir à un prêtre ou à un juge était la mort. Les évêques étaient à la fois prêtres et juges. Les évêques chrétiens devenaient en fait des juges régionaux, ordonnant l’exécution de ceux qui étaient insubordonnés ou criminels. Une culture cléricale ancrée dans un pouvoir clérical fort s’est établie.

Sous le christianisme impérial, les femmes ont été mises à l’écart et dénigrées. Tout cela était clairement contraire à la vie et au témoignage de Jésus de Nazareth et aux rôles importants que les femmes avaient joués dans sa vie et dans celle des chrétiens et des chrétiennes du premier siècle.

Un grand nombre de « Pères de l’Église », des chrétiens de l’Empire, sont devenus des misogynes déclarés. Prenons par exemple saint Jean Chrysostome (vers 347–407) qui devint archevêque de Constantinople à l’automne 397. Appelé la « bouche d’or », il a dit : « Il ne sert à rien à un homme de se marier. » Puis il expliqua pourquoi :

« Car qu’est-ce qu’une femme sinon une ennemie de l’amitié, un châtiment incontournable, un mal nécessaire, une tentation naturelle, un danger domestique, une malice délectable, une défaut de la nature, peint de belles couleurs?… Tout son corps n’est rien d’autre que du flegme, du sang, de la bile, une sécrétion nasale et le liquide des aliments digérés… Si vous considérez ce qui est stocké derrière ces beaux yeux, l’angle du nez, la bouche et les joues, vous conviendrez que le corps bien proportionné n’est qu’un sépulcre blanchi. »

Une bouche d’or?

Aujourd’hui :

Aujourd’hui, nous ressentons encore les répercussions du christianisme impérial. Le cléricalisme reste une question problématique. (Parfois, je pense que beaucoup de jeunes membres du clergé sont plus rigidement cléricaux que l’ancienne génération.) Nous avons une église hiérarchiquement et qualitativement divisée entre les laïcs à la base et les ordonnés au sommet.

En réfléchissant aux termes « laïc » et « ordonné », j’ai trouvé très intéressante la Lettre apostolique du 11 mai du pape François, intitulée Antiquum Ministerium [Le ministère ancien]. La lettre établit le « ministère laïc » de catéchiste. Je ne suis pas certain que le document reflète exactement la théologie du pape François ou celle de son écrivain fantôme approuvé par le Vatican. Elle envoie, cependant, un message mitigé.

Antiquum Ministerium commence par un rappel pertinent à savoir que les chrétiens et les chrétiennes des premières communautés apostoliques ont fait preuve d’une grande créativité dans l’exercice et le partage des rôles ministériels. Ils formaient une communauté égalitaire qui encourageait une variété de rôles ministériels. Tous et toutes partageaient un statut égal en tant que membres du Corps du Christ.

J’ai été surpris de voir qu’à la fin d’Antiquum Ministerium, cependant, l’un des concepts que le nouveau document pontifical protège clairement est le dualisme strict clerc/laïc, lequel avait été codifié avec une grande rigidité institutionnelle lors du concile de Trente au XVIe siècle.

Plutôt que de faire de tou(te)s les fidèles baptisé(e)s des copartenaires dans le travail de catéchèse, comme c’était la pratique dans les premières communautés chrétiennes, Antiquum Ministerium renforce la séparation entre le ministère clérical (sacré) et le « ministère laïc ». L’évêque est toujours explicitement désigné comme le « premier catéchiste ». Les laïcs sont à nouveau considérés comme des auxiliaires du clergé. Ils sont appelés à s’engager dans la « coopération à l’apostolat de la hiérarchie ».

En réalité, le ministère de catéchiste n’a pas besoin d’être défini comme un « ministère laïc ». Il s’agit simplement d’une forme de ministère chrétien partagé et exercé par tous les membres de l’Église. Nous sommes tous et toutes catéchistes, certain(e)s plus spécifiquement engagé(e)s dans ce ministère que d’autres. J’ai déjà été, pendant une bonne quinzaine d’années, un catéchiste très activement engagé dans l’enseignement secondaire et la pastorale paroissiale. Aujourd’hui, en tant que théologien de l’histoirei, mon ministère catéchétique se poursuit, mais sous une forme et dans un contexte différents.

Changer les structures :

Dans l’Église d’aujourd’hui, nous ne devons pas nous contenter de belles paroles. Nous devons apporter des changements aux structures. Nous ne dépasserons pas le virus du christianisme impérial de Constantin avec son ecclésiologie déformée tant que nous ne passerons pas d’un modèle de leadership autoritaire polarisant à un modèle communautaire dialogique. Et c’est possible.

Il nous faut comprendre et réaffirmer une précision importante concernant l’ordination. Le Jésus historique n’a pas institué l’ordination. Personne n’a été ordonné lors de la dernière Cène. Les premiers hommes et les premières femmes qui ont présidé les célébrations eucharistiques n’étaient pas ordonnés. L’ordination, qui a débuté quelque part vers l’an 100, a commencé comme un moyen pour les chrétiens de s’assurer d’avoir des dirigeants qualifiés et crédibles et de le favoriser. On pourrait dire qu’il s’agissait d’une forme de contrôle de la qualité créée par l’Église et non par le Jésus historique. Les ordonnés avaient l’approbation de la communauté. Ils étaient compétents et dignes de confiance.

Sous le christianisme impérial, cependant, l’ordination a progressivement été comprise comme un mécanisme de pouvoir et de contrôle, dans une société séparée entre « ordonnés » et « laïcs ». Comme l’archevêque mentionné plus haut aimait à me le rappeler, j’ai un doctorat en théologie, mais je reste « juste un laïc ». Il avait des pouvoirs sacrés qui, dans la société hiérarchique, l’élevaient au-dessus du commun des « laïcs ».

Les mots laïcat et laïc viennent du moyen anglais lai, qui signifie « sans éducation ». Ils viennent en fin de compte du grec lāikós, qui signifie « des gens du peuple ». Peut-être devrions-nous tout simplement cesser d’utiliser ces mots. Je suis un théologien, pas un « théologien laïc ». Et il y a des catéchistes qui ne sont pas des « catéchistes laïcs ».

Heureusement, les conceptions changent. L’histoire clarifie les choses. L’histoire remet en question. Les gens d’aujourd’hui devraient être encouragés à aller de l’avant. Notre encouragement vient du fait que nous savons que l’Esprit du Christ ne nous a pas abandonnés et que le défi est maintenant entre nos mains – étudier, collaborer, structurer, réformer et restructurer en fonction de l’évolution des besoins humains et de la croissance de la compréhension humaine.

Les premiers chrétiens ont fait de nombreuses structurations et restructurations dans les jours précédant Constantin. Nous pouvons le faire aussi aujourd’hui. Nous devons travailler ensemble. Prier et travailler pour l’unité et la réconciliation de tous et toutes dans l’Église.

Une point de vue contemporain est important. Nous ne sommes pas dans un scénario d’apocalypse ecclésiastique. Une restructuration est déjà en cours. De nouvelles formes d’Église sont ACTUELLEMENT en évolution. Nous n’avons peut-être pas encore une idée claire de la direction que prendra cette évolution. Je crois qu’elle sera bonne.

En ce week-end de Pentecôte 2021, je suggère que nous nous rappelions également que l’unité ne signifie pas l’uniformité et la rigidité, ce qui était l’approche de Constantin. L’Esprit du Christ donne simultanément l’unité et la diversité à l’intérieur de cette unité. Dans les Actes des Apôtres 2, 5-11, nous lisons que les chrétiennes et les chrétiens de divers pays, parlent diverses langues et pourtant « nous les entendons annoncer les merveilles de Dieu dans nos propres langues! » L’unité et la diversité ne sont pas une contradiction. Elles sont notre richesse.

Il y a une grande diversité parmi les chrétiens et les chrétiennes aujourd’hui. Il y aura une grande diversité demain. Puissions-nous tous et toutes être des collaborateurs et des collaboratrices solidaires. Pour cela, il nous faut éliminer les murs de polarisation dans nos Églises qui protègent la misogynie, l’hégémonie cléricale, l’homophobie, le racisme et l’antisémitisme.

Tel que mentionné mentionné précédemment, en 1979 l’évêque Ken Untener écrivait : « Nous plantons des graines qui un jour pousseront. Nous arrosons les graines déjà plantées, sachant qu’elles sont porteuses d’avenir. »

John Alonzo Dick
Le 21 mai 2021

Texte original : https://foranothervoice.com/2021/05/21/history-clarifies-and-history-challenges/
Pour consulter d’autres articles de l’auteur, voici l’adresse de son blog : https://foranothervoice.com/author/jadick/

Traduit par Pauline Jacob à l’aide des traducteurs Chrome et Deep et reproduit avec la permission de l’auteur.

i  NDLR : Afin de mieux connaître ce qu’est un théologien de l’histoire, voir l’article de l’auteur : « Being an Historical Theologian » [« Être un théologien de l’histoire »]

John Dick
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A propos John Dick

Détenteur d’un Ph D en études religieuses et d’un doctorat en théologie historique [STD] de la KU Leuven, John A. Dick y devint professeur spécialisé en religion et valeurs dans la société américaine. Vice-président de l' Association for the Rights of Catholics in the Church [ARCC] et responsable du blogue « For Another Voice », il est auteur de nombreuses publications et coauteur de « The Malines Conversations Revisited, From Malines to ARCIC » (1998).
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1 réponse à L’histoire clarifie et l’histoire remet en question

  1. Merci pour cet article qui révèle au grand jour le pouvoir de ceux qui se présentaient comme des guides alors qu’ils étaient des assassins de la légitime liberté. Les découvertes historiques nous présentent le vrai visage des choses, plus près du message du Christ. Cessons d’être naïvement soumis et recherchons dans la science des réponses aux questions qui dorment ou/veillent au fond de nous. « Pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre en doute autant qu’il se peut ». René Descartes, http://www.citation-celebre.com
    Unité-diversité : deux piliers prometteurs pour l’Église de demain, message qui nous invite à garder « sa lampe allumée ».

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