Contre le définancement de groupes de femmes du Sud

La saga anti-femmes se poursuit dans la prise de contrôle de Développement et Paix (DP) par la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC).

 

Prise de position

Il y a trois ans, l’organisme Développement et Paix (DP) affirmait compter 180 partenaires. Aujourd’hui il en reste 81. Que s’est-il passé? Sous l’égide du secrétariat de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), une “enquête” a identifié 63 partenaires des pays du Sud soupçonnés de ne pas s’inscrire en conformité à la morale sexuelle de l’Église catholique. Il suffit que se retrouvent sur le site web de ces organismes des mots ou des expressions comme éducation sexuelle, santé sexuelle ou reproductive, contraception, avortement, masturbation ou féminisme pour que les partenaires soient sommés de s’expliquer.  Le rapport d’“enquête” a conclu que 20 partenaires pouvaient poursuivre leur collaboration avec DP, 19 partenariats qui venaient à échéance n’avaient pas à être renouvelés et 24 devaient être exclus parce qu’ils n’étaient pas parvenus à répondre à la satisfaction des enquêteurs aux questions touchant la morale sexuelle. Dorénavant, DP devra obtenir l’autorisation de la CECC pour établir tout nouveau partenariat avec des groupes du Sud. Ce rapport a été approuvé par les évêques en septembre 2020 et adopté par le Conseil national de DP le 29 novembre 2020. Les membres du Conseil ont voté ce rapport à l’aveugle, sans connaître le nom des 24 partenaires exclus, simplement identifiés par des numéros.

Les articles de Présence – information religieuse fournissent une information précise et rigoureuse et permettent de retracer le fil des évènements.

Face à cette situation inacceptable qui a des répercussions particulièrement néfastes pour les femmes du Sud et qui est contraire aux principes élémentaires de droit et de justice sociale, nous demandons, pour assurer une gestion juste, éclairée et transparente :

1) que le rapport, avec les noms des partenaires exclus, soit rendu public;

2) que le vote du Conseil national de DP soit reconsidéré pour que ses membres puissent voter en toute connaissance de cause et pour que les partenaires exclus aient droit au préalable à une défense pleine et entière;

3) que la CECC cesse immédiatement sa pratique d’ingérence et de mise en tutelle de DP, notamment dans le choix des partenaires du Sud et en étant surreprésentés au Conseil;

4) que les principes fondateurs de la doctrine sociale de l’Église, de justice, d’égalité, de dignité des personnes, de bien commun et de solidarité, redeviennent le fil conducteur des pratiques de discernement libre et autonome de DP pour établir ses partenariats.

Des interpellations

Solidarité avec les femmes du Sud. Qu’est-ce qui advient des femmes du Sud rejointes par les 19 partenariats non renouvelés et les 24 exclus et qui apportaient un peu de baume dans leur trajectoire de vie difficile? Des vies sont-elles en danger, des espoirs de s’en sortir anéantis, la pauvreté et la violence davantage exacerbées? Il y a trois ans, L’autre Parole avait pu soutenir Fanm Deside de Jacmel en Haïti. La collective avait été informée du harcèlement que subissait le groupe. La solidarité manifestée par de nombreux organismes du Québec à son endroit a sans doute contribué à faire en sorte que DP et la CECC ajustent leurs positions. Fanm Deside reçoit toujours son financement. On s’en réjouit. Et nous sommes convaincues que la majorité des groupes récemment exclus devraient retrouver leur financement si ce sont les principes de justice sociale qui prévalent dans leur évaluation.

Questionnements à l’endroit de Développement et Paix. On ne reconnait plus cet organisme fondé il y a plus de 50 ans dans le sillage de Vatican II afin que des laïques mettent en œuvre la doctrine sociale de l’Église à travers des pratiques de développement et de solidarité internationale. On sait qu’il y a parmi les membres, le personnel et les bénévoles de DP des femmes et des hommes laïques compétents, avec une solide expertise en développement et un profond engagement pour l’Évangile mais elles, ils semblent réduits au silence. On aimerait les entendre. Le discernement à partir des principes de justice sociale cède le pas à des obsessions cléricales pour le contrôle du sexe, particulièrement celui des femmes. Des pratiques de gestion opaque, où prévalent le secret et la soumission, entravent le bon fonctionnement de DP. Personne ne s’objectera à ce que l’appui de DP soit retiré à des partenaires qui ont des pratiques contraires à la justice sociale ou de mauvaise gestion. Et on peut comprendre que, dans une situation financière contraignante, DP soit acculé à faire des choix difficiles. Mais, si cela doit se faire, que ce soit sur la base de critères transparents et rationnels de justice sociale et de gestion responsable et non sur la base d’une apparente conformité sexuelle. Nous demeurons solidaires de la mission de justice sociale de Développement et Paix.

Désenchantement à l’endroit de dérives des évêques du Québec et de la CECC. Honnêtement, croyez-vous avoir l’autorité morale requise pour dicter aux femmes leur conduite sexuelle alors que dans vos rangs continuent de se perpétrer des abus et des violences sexuelles de toutes sortes, que des clercs contraignent des religieuses qu’ils ont mis enceinte d’avorter, que vous tardez à accueillir celles et ceux qui en sont les victimes et à faire le ménage dans votre propre maison? Quand la CECC utilise le pouvoir que lui donne l’argent des fidèles pour soumettre les gens du Sud à sa morale sexuelle, quand le rapport au développement prend le visage de l’humiliation des femmes du Sud, nous voyons à l’œuvre le néo-colonialisme et la misogynie. Quand la CECC n’accorde pas la même valeur aux appuis donnés par les évêques du Sud, souvent des hommes de couleur, aux organismes de développement de leur pays, qu’aux avis formulés par son secrétariat d’Ottawa, ne pensez-vous pas qu’on puisse voir là non seulement une forme de néo-colonialisme mais aussi apparence de racisme institutionnel? Quand le secrétariat de la CECC est à l’écoute des dénonciations de Life Site News, organisation anti-choix dont les vidéos viennent d’être définitivement exclues de la chaîne YouTube pour pratique répétée de désinformation sur la COVID-19, trouvez-vous qu’il fait preuve d’un jugement prudentiel? Quand la CECC met pratiquement sous tutelle Développement et Paix, entravant ainsi l’action de ses travailleuses et travailleurs laïques, ne pratique-t-elle pas une forme de cléricalisme justement dénoncée par le pape François? Accepterez-vous, évêques du Québec et de la CECC, d’entendre l’interpellation de vos sœurs de L’autre Parole?

Si nous avions cessé d’espérer, nous n’interviendrions pas. Spes contra spem.
Allez, sœurs et frères en Christ, levons-nous! Thalitha Kum!

La collective L’autre Parole
Le 17 mars 2021

 

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A propos L'Autre Parole

L’autre Parole est une collective féministe et chrétienne, active au Québec depuis 1976 regroupant des femmes de tous âges et de tous horizons. Elles se sont donné un espace pour vivre, repenser et célébrer le message libérateur des évangiles. Elles travaillent à se réapproprier la tradition chrétienne, ses pratiques et ses discours tout en cherchant à s’inscrire dans des réseaux de solidarité avec des personnes en quête de justice et d’égalité.
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