Femmes, foi et féminismes

Le 8 mars dernier, Journée internationale des droits des femmes, la maison d’édition Novalis et la Conférence religieuse canadienne [CRC]  ont diffusé le webinaire « Femmes, foi et féminismes » qui a réuni près de 200 participantes et participants. Anne-Marie Ricard nous en fait la présentation et nous livre ses commentaires.

Semer de l’espoir et inciter au courage

Féministe et chrétienne vient de paraître chez Novalis. L’autrice, Lucetta Scaraffia, est historienne. Elle y retrace le parcours des sept ans de ce laboratoire intellectuel et stimulant qu’a été pour elle et son équipe Femmes, monde et Église. Elle nous partage ses convictions et les enjeux actuels qui l’animent. Une occasion en or saisie par l’éditeur et la Conférence religieuse canadienne [CRC] pour offrir le 8 mars dernier, Journée internationale des droits des femmes, le webinaire Femmes, foi et féminismes qui a réuni près de 200 participants et participantes. Madame Sabrina Di Matteo de la CRC a animé cet échange avec madame Lucetta Scaraffia, échange qui s’est enrichi des réflexions pertinentes de mesdames Gisèle Turcot1 et Mélanie Tremblay2.

Femmes, monde et Église

Déterminées et fortes d’une intelligence stratégique, Lucetta Scaraffia et deux alliées iront directement présenter à Benoît XVI, évitant l’obstacle certain de ses intermédiaires, leur idée de créer un supplément féminin à l’Osservatore romano. Le Pape dit oui, curieux de lire des réflexions de femmes intellectuelles. De 2012 à 2019, elles dévoileront les actions et les réflexions des femmes dans Femmes, monde et Église. Animées par la conviction que l’égalité entre femmes et hommes est l’un des piliers de la vie évangélique, elles publieront des paroles de femmes, des paroles de foi, des paroles qui dénoncent et celles qui annoncent. Leurs lectrices se multiplient et informent l’équipe de ce qu’elles vivent et observent dans leur coin du monde. Cela permet à l’équipe d’avoir une vision large, internationale des conditions de vie et des réflexions des femmes catholiques.

Puis en 2019, de nouvelles nominations de la Curie romaine restreignent la marge de manœuvre des femmes de l’équipe. Toutes les membres du comité éditorial choisissent de démissionner en bloc.

Sept ans de publication plus tard, les affirmations de madame Scaraffia sont sans équivoque: « L’Église ne s’intéresse pas à ce que font les femmes. Elle ne les voit pas. […] L’institution n’écoute jamais la voix des femmes car les femmes dénoncent les abus, les abus sexuels commis par des prêtres. » En 2019, l’Union internationale des Supérieures générales recevra un prix prestigieux pour leur projet Talitha kum3 contre la traite des humains. Aucune mention n’en sera faite dans les médias du Vatican. « Et ça, c’est grave. »

« L’Institution n’est plus acceptable pour le monde que nous connaissons, qu’elle soit monopolisée par des hommes, des mâles. [..] Ça ne peut pas continuer l’absence des femmes dans les lieux décisionnels. »

Toutes trois affirment la nécessité de changer et de partager le mode de pouvoir en Église. Madame Turcot renchérit en soulignant que « l’association entre pouvoir, sacerdoce et sacré faite dans l’Église fige la structure, la gouvernance de l’Église ». Pour Lucetta Scaraffia, « elles [les femmes] sont un antidote à la cléricalisation. Elles sont plus libres de parler, sans ambition cléricale ».

Mélanie Tremblay insiste sur le « développement d’une intelligence des Écritures, des structures de pouvoir, des enjeux de pouvoir » qui influencent les relations entre les femmes et les hommes, entre les clercs et les laïques. Nous devons « déplacer le lieu du dialogue, sortir de la confrontation, sortir du binaire pour aller vers le ternaire présent dans l’évangile. »

L’autrice pousse plus loin sa réflexion. Il ne suffit plus de débattre théologiquement de la place des femmes en Église pour résoudre l’impasse actuelle. « Poser la question toujours au niveau théologique évite la question qui se pose dans la vie concrète », signale Lucetta Scaraffia. Elle nous invite à nous tourner vers d’autres disciplines comme l’histoire, l’ethnologie et à profiter pleinement de notre statut de laïques pour ancrer notre compréhension dans cette vie concrète et y susciter les changements souhaités. Les nouvelles pratiques dans le quotidien précèdent les changements dans les institutions. C’est ce qui s’est passé pour les ministères maintenant autorisés aux femmes dans le droit canon.

Les féministes chrétiennes doivent « avoir le courage d’ouvrir le dialogue avec les féministes laïques ». Un défi nous attend car, Gisèle Turcot nous l’a rappelé, « il y a une pluralité de féminismes au Québec » y compris chez les chrétiennes. Nous devons oser échanger sur l’avortement, l’homosexualité et plusieurs autres sujets sensibles. Défendre la légalisation de l’avortement et déculpabiliser les femmes qui y ont recours n’exclut pas le nécessaire échange sur les enjeux de ce droit.

Pour Lucetta Scaraffia, Jésus ne traite jamais les femmes comme étant d’un niveau inférieur. De cette conviction découle son engagement de féministe chrétienne. « Notre devoir : nous battre pour changer la condition des femmes en Église et dans la société. Dénoncer tout le temps ». 

Féministe et catholique?

Je me suis inscrite au webinaire avec le désir de réfléchir sur mon expérience de croyante qui se veut engagée dans la transformation de notre monde. Me reconnaître femme chrétienne me convient tout à fait. Le malaise surgit de temps à autre quant à me reconnaître féministe et catholique. La dominance masculine dans la gouvernance de l’Église, les abus sexuels et la culture du secret, le repliement interne de la Curie romaine et sa vision sacrée des ministères voisinent avec le fonctionnement d’une secte plutôt que l’ouverture à l’universalité à laquelle renvoie l’étymologie du terme catholique et notre grande Tradition. J’ai trop souvent honte d’appartenir à cette Église. La récente bourde de la Conférence des évêques catholiques du Canada [CÉCC] sur les vaccins s’ajoute à la liste. Heureusement, des évêques québécois ont osé s’en démarquer à la suite de l’équipe de direction du diocèse de Saint-Jean-Longueuil formée de monseigneur Claude Hamelin et de six autres membres, dont quatre laïques. Une équipe solidaire dans leur prise de position, un signe d’espoir pour le chemin à faire ensemble.

Quant aux féministes, je suis des leurs pour qu’on élabore et applique toutes les lois et mesures qui permettent une réelle égalité dans la vie des femmes et des hommes d’aujourd’hui. Je crois que tous deux y gagnent en humanité, en dignité. Certaines positions féministes m’amènent à m’interroger sur certaines options :

  • La défense de la légalisation de la prostitution qui sous-entend la liberté de choix des « travailleuses du sexe », qu’un consentement donné par un adulte suffit à légitimer les actes posés. Pour moi, une personne ne devrait pas faire l’objet d’une location pour assouvir la pulsion sexuelle de quelqu’un d’autre.

  • L’avortement me paraît un geste de dernier recours qui doit être accessible en toute sécurité et légalité. Il n’est pas sans conséquence pour la femme qui le vit ni pour les gens qui l’accompagnent dans ce choix. Le légal ne règle pas tout.

  • Je suis troublée par le sujet de thèse en anthropologie entreprise par une jeune femme d’ici qui a constaté une présence accrue dans le discours de femmes de sa génération qui ne voient plus la maternité comme un choix envisageable, souhaitable.

  • Plusieurs féministes, des théologiennes, des théologiens et des évêques de plusieurs pays ont argumenté pour que les femmes soient admises aux ministères ordonnés. L’exclusion demeure; et je trouve cela absurde. Leur ordination aurait-elle réussi à changer l’association pouvoir, sacerdoce et sacré? Je ne peux l’affirmer.

Les sujets de dialogues sont nombreux. Et le croisement de plusieurs disciplines devient incontournable pour comprendre notre monde, la vie concrète des gens. Dernièrement, dans une émission4, une scientifique évoquait la découverte récente de la coopération comme étant la stratégie qui assure les conditions de la vie ensemble des vivants alors que nous avons pensé que la vie était régie par la loi du plus fort. Découverte inspirante pour le chemin que je souhaite poursuivre comme féministe et catholique, membre d’une communauté humaine aux diverses appartenances.

Merci à Lucetta Scaraffia, à Gisèle Turcot et à Mélanie Tremblay. Leurs propos m’ont questionnée et poussée un peu plus loin sur ma route évangélique.

Anne-Marie Ricard
Le
15 mars 2021

NOTES

1 Gisèle Turcot, sbc, est membre de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal dont elle est la supérieure générale depuis juin 2015. Elle a participé à la fondation du réseau Femmes et Ministères et elle est associée aux Antennes de la paix, groupe montréalais membre de Pax Christi International.

2 Mélanie Tremblay est mère de deux enfants, coordonnatrice du Centre Agapè, un foyer de formation chrétienne pour étudiants et étudiantes; et doctorante en théologie pratique à la Faculté de théologie et sciences religieuses de l’Université Laval [FTSR].

3 http://www.internationalunionsuperiorsgeneral.org/fr/mission/talitha-kumreseau/

4 Radio-Canada, La semaine verte, dimanche 14 mars 2021

Anne-Marie Ricard
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A propos Anne-Marie Ricard

Diplômée en théologie de l’Université Laval (baccalauréat, 1982; maîtrise 1986), Anne-Marie Ricard a travaillé en pastorale paroissiale et scolaire au diocèse de Québec puis à la formation pastorale d’agent(e)s de pastorale aux diocèses de Saint-Jean-Longueuil et de Saint-Hyacinthe (1983-1993). Formée en sciences de l’orientation (maîtrise, 1996) et en psychothérapie (2011), elle a oeuvré comme conseillère d’orientation et psychothérapeute au gouvernement du Québec dans différents postes de soutien aux personnes et en pratique privée.
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