Pouvoir et violence en Église

Comme la réalité sociale nous le rappelle régulièrement, les questions d’abus de pouvoir et de violence touchent de façon particulière et même douloureuse les femmes et ce, malgré toutes les lois et chartes de protection universelle des droits… et les grandes percées et conquêtes du féminisme occidental et québécois.[1]

 S’il en est ainsi dans notre société démocratique avancée, qu’en est-il du rapport pouvoir-violence vécu par les femmes dans une institution telle que l’Église ? Une institution où la distinction sexuelle des rôles correspond toujours à une hiérarchisation systématique réservée à un clergé mâle, de qui relève d’ailleurs un parfait contrôle de la parole et un monopole de la décision. Phénomènes absents du discours et de la réalité officielle de l’Église-institution, les questions de pouvoir et de violence peuvent-elles être reprises du point de vue des femmes ? Si les femmes prenaient par exemple le pouvoir de la parole, le pouvoir de l’analyse et celui de l’action, que se passerait-il ? Ou que ne se passerait-il ? Voyons voir.

D’abord un rappel global du contexte et du cadre institutionnel 

Pour la grande majorité des chrétiennes et baptisées qui demeurent rattachées à l’Église, il n’est certes pas facile de reconnaître la domination exercée par le pouvoir clérical comme l’expression d’un système oppresseur. Cette difficulté opère même chez celles qui y sont engagées à un degré ou l’autre. Gravitant dans les degrés les plus bas de la pyramide, loin des milieux décisionnels, leur perception de la complexité de la structure organisationnelle est fort limitée. Il ne faut pas s’y méprendre, même dans un contexte actuel de faible renouvellement des effectifs du clergé où les femmes sont de plus en plus appelées à assumer des fonctions qui leur donnent un accès à certaines zones de pouvoir, ces nouvelles collaboratrices n’en demeurent pas moins statutairement subordonnées aux clercs. Elles jouissent d’un pouvoir de participation et non d’un réel pouvoir institutionnel ou décisionnel réservé aux clercs. 

La force reproductrice de l’institution comme telle opère grâce à des mécanismes qu’elle réussit fort bien à occulter sous un couvert d’abstraction, de théorie et d’idéologie du « service ». Rappelons la profondeur de la problématique en cause dans laquelle opère une représentation précise de ce que sont les femmes. Considérées comme « immergées dans la nature », conséquemment doivent-elles « rester nature et, être dominées »[2] . Ce donné anthropologique utilisé par une certaine théologie sert entre autres à fonder l’exclusion des femmes au ministère ordonné, les consacrant dans un rôle d’éternelles subordonnées au service du clerc ou du pouvoir ecclésiastique. Au sein d’une telle Église structurée sur un mode foncièrement patriarcal et hiérarchique, un sérieux dilemme peut se poser pour les femmes intéressées à vivre leur foi à titre de disciple égal, avec pleine reconnaissance de leur dignité, de leur pouvoir d’être, de faire et de décider au même titre que le clerc masculin. Parler de ce « mal d’Église » déclenche un processus de conscientisation mettant en jeu une double problématique dans laquelle s’insère le malaise des femmes.

Des questions inséparables de pouvoir et de violence 

Le fait qu’une structure ne reconnaisse pas le critère d’égalité entre les femmes et les hommes constitue en soi une négation pleine et entière de leurs droits. Une telle organisation pose en quelque sorte des conditions où des abus de pouvoir peuvent plus facilement se produire. La concentration des pouvoirs d’autorité entre les mains des hommes ordonnés entraîne l’absence des femmes dans les véritables lieux de décision, de transformation et de changement. En termes généraux c’est aussi ce qu’on appelle de la violence institutionnelle ou systémique. Et celle-ci peut devenir la première cause de bien d’autres formes de violence vécues par les femmes dans l’Église. Mentionnons entre autres le contrôle exercé par l’Église sur le corps, l’esprit et l’âme des femmes à partir d’un certain discours théologique, de même que cette violence à vouloir garder captive la parole des femmes. 

Peu de place est en effet accordée à la prise de parole des femmes lorsqu’il s’agit de dire Dieu ou leur expérience de Dieu. Les prêtres et les prédicateurs ne présentent pas ou très rarement les images féminines de Dieu, pourtant fort nombreuses dans la Bible. 

La parole des femmes n’est pas davantage prise en considération lorsqu’elles suggèrent ou proposent une Église de Dieu plus fidèle au Message du Christ, ou plus axée sur les valeurs évangéliques d’ouverture, de respect, de compassion, de dignité, d’égalité, une Église plus signifiante pour les femmes et les hommes d’aujourd’hui. Et pourtant, la preuve n’est plus à faire, les femmes sont nombreuses à compléter des études supérieures en théologie et dans d’autres disciplines. Mais l’Église institution accorde-t-elle la même crédibilité à leurs travaux qu’à à ceux des théologiens ?

Quant à l’usage du langage inclusif, l’on peut constater un usage plutôt timide, notamment dans les textes liturgiques lesquels demeurent toujours un domaine réservé, lié à la bonne volonté des clercs.

Les manifestations de la violence se retrouvent aussi à travers les divers terrains de relations interpersonnelles, spécialement dans les relations d’aide ou le monde du travail. Des recherches ne rapportent-elles pas que les travailleuses en Église, appelées à côtoyer davantage les clercs, se sentent souvent dévalorisées, abusées verbalement, psychologiquement et même sexuellement. Dans ce contexte, pour nombre de femmes, c’est comme si « l’accès au pouvoir était le vestibule de l’abus de pouvoir »[3] . Et s’il y avait également une problématique de pouvoir dans laquelle  les femmes elles-mêmes ont un important chemin à faire, un travail qui leur appartient en propre, qui relèverait de leur effort et de leur conscience personnelle.  

Et s’il y avait aussi une question du « mal au féminin »

Pensons par exemple à l’analyse de Bouclin[4]   portant sur des abus de pouvoir subis par des femmes engagées en Église. Elle fait ressortir une problématique non accusatrice mais lucide en termes de dépendance et de codépendance. Ce modèle représente une façon nouvelle de comprendre la phénoménologie du pouvoir dans l’Église. La femme codépendante vis-à-vis le clerc, en situation de dépendance face au pouvoir, peut se comparer à la femme qui vit en codépendance avec un alcoolique par exemple. Globalement, la femme affligée de ce mal de codépendance correspond au modèle de femme parfaitement assimilée à une société patriarcale où l’homme est dominant. Neuf signes caractéristiques correspondent au profil de ce modèle mais retenons le plus frappant et le plus courant, soit le manque d’estime d’elle-même. En contexte ecclésial, il se traduit par le fait que souvent « plus on leur en demande, plus elles donnent, dans l’espoir futile d’être reconnues comme égales »[5] . 

Ce modèle est d’un intérêt crucial. Poser la nécessité pour les femmes de prendre conscience de leur propre aliénation lorsqu’elles sont dans un tel rapport de codépendance, leur offre dès lors la possibilité d’en sortir et de reconquérir ainsi leur propre pouvoir. 

Cette stratégie individuelle est toutefois insuffisante pour toucher le système d’oppression comme tel. Un système qui, rappelons-le, est d’autant plus efficace qu’il opère silencieusement, une oppression silencieuse qui agit tout autant dans les relations laïques et clercs que dans les relations hommes et femmes. À ce compte-là, on peut se poser la question si le débat sur l’accès des femmes à tous les ministères peut à lui seul régler cette dynamique perverse de l’exercice du pouvoir exclusif des clercs.

Finalement, s’il est une voie, selon nous, de sortir du cycle enfermant de la violence et de l’abus de pouvoir en système ecclésial, ce ne peut être que par des stratégies critiques et libératrices du ressort de la conscience personnelle et collective. Tout compte fait, le pouvoir de la liberté ne passerait-il pas par celui de la parole, de l’analyse et de l’action pour se donner une chance de changer tout en changeant des structures aliénantes…


NOTES 


 

[1] Ce texte est en grande partie inspiré de deux textes de référence provenant de La 25e heure pour l’Église. Guide d’animation pour des rencontres-salon sous la direction de Jacynthe Fortin. Réseau Femmes et Ministères. 2001.

[2] Cité par Denise Veillette, dans Femmes et Religions, Québec, Presses de l’Université Laval, 1995, p.308.

[3] Marie Gratton Boucher, Les femmes dans l’Église. Une impossible égalité ?, Revue RND, no 9, octobre 1986, p.18.

[4] Marie Evans Bouclin, Pour vivre debout. Femmes et pouvoir dans l’Église. Montréal, Médiaspaul, 2000.

[5] Ibid., p.34.

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