La vocation des femmes dans l’Église catholique

Préambule

En préambule à mon exposé, j’aimerais évoquer devant vous mon intérêt pour le Nouveau-Brunswick, mon intérêt pour la question des femmes et mon intérêt pour la question des femmes en Église. Voici en premier lieu, une description de mon intérêt pour le Nouveau-Brunswick.

Mon intérêt pour le Nouveau-Brunswick

Je suis Québécoise et l’Acadie a toujours fait partie de ma vie, de mon champ de conscience. Jusqu’à l’âge de 15 ans, j’ai passé une partie de mes étés à Cabano où vivaient mes grands-parents maternels et nous allions parfois magasiner à Edmunston. Souvent on faisait référence à cette ville, à celle de Saint-Jean, au Madawaska. J’ai donc l’impression d’être un peu des vôtres. De plus, comme Québécoise, l’Acadie me rejoint dans mes fibres nationalistes et vos artistes en sont de bons ambassadeurs. Et puis, il y a un certain nombre d’années, j’ai été très active dans un organisme d’aide à l’allaitement. Je collaborais alors avec deux femmes originaires de Moncton. À travers l’une d’elles, j’ai connu plus concrètement les difficultés des francophones du Nouveau-Brunswick.

J’ai aussi entendu parler du Nouveau-Brunswick à travers la médecine. Car il y a une collaboration entre l’Université de Moncton et de l’Université de Sherbrooke pour la formation de futurs médecins. Deux de mes enfants étudie la médecine à Sherbrooke. Le plus vieux s’est fait des amis parmi ses collègues étudiants du Nouveau-Brunswick. Mon milieu familial vient donc nourrir cette sensibilité à votre beau coin de pays.

Et puis à Asbestos où je vis depuis deux ans et demi, nous profitons de la présence temporaire d’un médecin originaire d’ici, médecin que j’ai déjà eu l’occasion de rencontrer. C’est un autre filon qui, même ténu, me rattache à vous.

Enfin, je fais partie d’une chorale qui tire son nom de votre belle région. Elle se nomme « L’Escaouette ».

De plus, comme femme engagée en Église, je sens une connivence avec l’expression de vos convictions concernant la place faite aux femmes dans l’Église. J’admire votre audace. J’admire vos prises de position courageuses.

Ceci dit, je crois que j’avais les prérequis pour venir vous rencontrer…

Mon intérêt pour la question des femmes

Quant à mon intérêt pour la question des femmes. Il a été toujours été là, du moins à ce que je me souvienne. Toute jeune, déjà, j’étais préoccupée par les questions de justice, d’équité. Et j’ai été sensibilisée à l’injustice vécue par les femmes dans la société à travers les discussions de mes tantes enseignantes. Je ne comprenais pas que, pour un même emploi, les hommes gagnaient un meilleur salaire que les femmes même quand ils étaient célibataires.

Mon intérêt pour la question des femmes en Église

Et l’intérêt pour la question des femmes en Église est venu de ma pratique pastorale. J’ai commencé en pastorale de façon informelle à l’école alternative où allaient mes enfants. J’y ai mis sur pied un projet d’activités catéchétiques avec d’autres parents de cette école, pris en charge et animé des activités de catéchèse. Le prêtre avec lequel je collaborais m’a un jour invitée à travailler en pastorale; d’où mon saut de la psychoéducation, profession que j’avais exercée pendant un certain nombre d’années, à la théologie pratique. J’ai travaillé comme agente de pastorale pendant plus de 10 ans.

Au coeur de cette pratique ecclésiale, je me suis retrouvée confrontée à la limite d’être née femme : « Tu ferais un bon prêtre », me suis-je entendue dire à quelques reprises. Pourtant, j’avais déjà trouvé farfelue l’idée qu’une femme songe à la prêtrise et avais répondu au responsable diocésain des agents et agentes de pastorale, dans une rencontre d’évaluation : « Pour le moment, ça ne me dérange pas que les femmes ne soient pas prêtres… Je me dis que si c’est ça que Dieu veut, il s’organisera pour que ça arrive ». Mais je répondrais autrement aujourd’hui, vous pouvez le deviner, et je n’aurais peut-être pas droit à un mandat pastoral…. Bref, je ne comprenais pas pourquoi des femmes ne pouvaient, parce que femmes, accéder à tous les ministères alors qu’elles répondaient aux exigences de formation tant académique que spirituelles, qu’elles avaient les aptitudes requises, que les gens leur reconnaissaient les charismes nécessaires.

Et pendant mes études en théologie, cette question est finalement devenue question de recherche. Pour ma maîtrise, je me suis demandée « Et si Dieu  appelait aussi des femmes à la prêtrise ou au diaconat. » Et pour mon doctorat, j’ai étudié le discernement vocationnel de femmes qui se disent appelées à la prêtrise ou au diaconat à partir de leurs récits de cheminement vocationnel et de témoignages de gens de leurs communautés. J’ai alors beaucoup lu et réfléchi sur la vocation.

Voilà donc le terreau qui a nourri l’exposé que je ferai aujourdhui sur la vocation des femmes dans l’Église catholique

Introduction

Quand vous avez vu le titre de la conférence, vous vous êtes sans doute demandée : quoi dire de neuf sur cette question que l’on n’ait déjà entendu? En préparant cette rencontre, je me suis longuement interrogée : y a-t-il une vocation spécifique aux femmes?… et aux femmes dans l’Église? Et, est-ce qu’on peut parler de vocation de LA femme? Je me suis dit qu’il serait plus juste de parler de la vocation des femmes, ce qui permettait d’inclure une plus grande diversité de réponses.

Dans l’Église, on a beaucoup entendu parler de vocation à la maternité… physique,… psychologique,… spirituelle…., de vocation au service… Loin de moi l’idée de banaliser ou dénigrer tout ce qui a pu être écrit sur le sujet, mais en lisant certains textes, j’ai souvent éprouvé un malaise. Je me suis souvent demandé si cette vision tenait compte de la réalité de l’ensemble des femmes d’aujourd’hui. De plus, un moule, ça peut être dangereux.

Je vous présenterai ce soir ce que je comprends de la vocation en général, puis plus spécifiquement de la vocation des femmes dans la société et dans l’Église.

1.  La vocation

Le mot « vocation » vient du latin « vocare » qui veut dire « appeler ». L’appel et la vocation sont donc intimement liés. Il est possible de parler de vocation parce qu’il y a eu un appel à prendre tel chemin, tel route. Cet appel peut venir d’un parent, d’un ami, d’un professeur comme de l’observation d’une pratique ou du témoignage d’un représentant de tel métier ou de telle profession. Si l’on est croyante, croyant, cette interpellation devient l’expression d’une invitation particulière de Dieu/e.

L’appel vocationnel comprend toujours trois volets. Le premier, intérieur, provient de ce qu’on perçoit comme sollicitation d’engagement de vie. Il est le fruit de réflexions, de méditations ou de prières si l’on est croyant. Le second vient de l’extérieur. À travers la présence de l’autre, surgit une invitation au service, à l’action pour autrui, à la création. Et le troisième vient chercher nos façons particulières d’être au monde, bref l’originalité de nos réponses à ces appels.

Disons tout d’abord que vocation humaine et vocation chrétienne sont interreliées. La vocation humaine est mue par l’expérience, les diverses interpellations issues de ces expériences et les valeurs qui façonnent chaque être humain de plus en plus au fil des ans. Et la vocation chrétienne est teintée par la foi en Jésus-Christ.

Suivre une vocation, c’est aller dans le sens de ce que nous sommes, de la passion profonde qui nous habite. Car la vocation est reliée à l’être dans ce qu’il a de plus intime de même qu’aux forces, qualités, aptitudes qui distinguent tel individu de tel autre.

Et elle ne s’incarne pas dans les nuages, même quand on est chercheur, poète ou moniale. La vocation se vit et se découvre dans une communauté. En mettant ses forces, ses dons, ses charismes au service des autres, la personne en vient à entrevoir le chemin qui est le sien. Et souvent cette expérience d’engagement débouche sur un engagement encore plus grand dans cette communauté pour y apporter le meilleur d’elle‑même, engagement qui devient l’expression d’une vocation.

Si pour les chrétiennes et les chrétiens, la vocation prend une couleur particulière à travers la foi en Jésus Christ et le désir de marcher à sa suite, elle s’enracine toutefois toujours dans un terreau humain. Et elle se vit comme une réponse libre. Car « Le Seigneur c’est le Souffle, et où est le Souffle du Seigneur est la liberté. » est-il écrit en 2Cor 3, 17. La vocation se révèle au niveau du cœur de la personne à travers une sorte de mouvement intérieur souvent peu perceptible au début et qui se clarifie peu à peu. Dieu/ei se manifeste, s’exprime, vient inspirer une façon de vivre au plus intime de la personne. Il se manifeste également à travers un engagement grâce auquel s’actualisent les forces de la personne concernée. Et à travers ses aptitudes, ses dons reçus, accueillis dans sa communauté, la personne découvre peu à peu que telle pourrait être sa voie.

Je parlerai donc de la vocation comme d’une passion particulière que possède un individu pour réaliser son humanité et par là, le plan de Dieu/e, d’un désir qui anime une personne et la propulse vers les autres pour réaliser une mission. Elle lui permet de mobiliser ses énergies, ses forces intérieures pour mettre ses talents, ses aptitudes, ses dons au service de l’humanité.

Comme la route à prendre n’est pas toujours évidente, elle suppose un discernement spirituel pour clarifier l’appel particulier à marcher sur tel chemin plutôt que sur tel autre, pour découvrir si la voie suivie et à poursuivre est dans l’esprit de l’Évangile et en cohérence avec les forces de la personnalité.

La Bible recèle un certain nombre de récits de vocations. L’an dernier, Diane Foley vous a entretenus de sa vocation de femme en Église à la lueur du récit de Samuel. Je tenterai aujourd’hui de poursuivre sa réflexion à la lueur d’autres éclairages.

Pour trouver sa vocation, il m’apparaît important de partir de la vie, de la vie qui coule en soi, de ses intérêts, de ses goûts, de ses interpellations intérieures, de ses expériences d’engagements, du reflet des autres. Je vous invite à regarder la vocation des femmes à partir de la vie. Dieu/e y révèle à sa façon la route à suivre.

Je vous parlerai d’abord de la vocation des femmes dans la société et m’interrogerai sur sa différence avec celle des hommes. Puis, je m’arrêterai à quelques femmes particulières de l’histoire de la chrétienté, des femmes d’hier et d’autres actuelles.

2.  La vocation des femmes

La vocation des femmes, comme celle des hommes d’ailleurs, apparaît comme la prise en compte d’un appel, un appel à répondre aux besoins de la société. Elle se découvre à travers un regard critique que la personne porte sur ce qu’elle est dans toute sa profondeur, à travers la confirmation de ses proches, de celles et ceux qui la connaissent, de la communauté.

Mais peut-on parler de vocation spécifique de la femme dans l’humanité? D’entrée de jeu, j’aimerais rappeler qu’une vocation se vit dans un contexte social particulier qui vient marquer la façon d’être présent au monde comme homme ou comme femme. Je regarderai avec vous deux volets de ce contexte : le contexte plus général de la société et le contexte plus spécifique du milieu familial. Ils illustrent les rôles différents que les hommes et les femmes ont été appelées à jouer et l’impact que ces transformation ont eu sur les appels des hommes et des femmes.

Le siècle dernier a vu des transformations majeures dans les rôles assumés par les hommes et les femmes. Après de nombreuses luttes, les femmes de notre pays ont été reconnues comme des personnes à part entière, ont eu accès à l’instruction, ont obtenu le droit de vote. Les portes des facultés de médecine, de droit, de théologie leur ont été ouvertes; celles également des lieux de formation leur permettant l’accès à des métiers traditionnellement occupés par des hommes.  Elles ont pu percevoir un appel à entrer dans ces différents champs de pratique sans que les autres perçoivent ceci comme des lubies. Des appels portés par des femmes ont fini par être écoutés et reçus. Ce fut le fruit d’un long processus. Et ces transformations sociales sont venues peu à peu changer la perception de ce qui était possible comme ouverture pour les femmes dans la société. Tout ceci est intimement lié au thème de cette conférence.

J’illustrerai maintenant cette idée en partant d’un exemple, celle de la docteure Irma Levasseur que vous connaissez peut-être (Gill, 2006). Elle est la première femme canadienne francophone à avoir exercé la médecine au pays. Sa vocation prend sa source dans son tout jeune âge après avoir perdu trois de ses frères et été témoin de la mort de l’un d’eux. De ce drame est né un rêve, une interpellation, une passion : soigner les enfants malades. Cet appel la tenaillait, si on peut ainsi s’exprimer. Elle luttera pour qu’il se concrétise et y parviendra, en dépit des nombreux obstacles qu’elle aura à rencontrer parce que femme. Le processus fut long. Ses études et sa pratique sont venues confirmer qu’elle avait la compétences nécessaire pour réaliser ce rêve. Et celles et ceux qui l’ont vu agir et ont eu l’honnêteté de l’observer « en vérité » n’ont pu que confirmer cette « vocation ».

Mais la vocation d’Irma Levasseur est-elle vraiment différente de celle d’un homme aspirant à devenir médecin. Si on fait abstraction du fait qu’il lui a fallu lutter davantage pour avoir le droit d’avoir accès à la formation médicale d’abord et devenir médecin par la suite, il n’y a guère de différence au niveau de l’appel vocationnel proprement dit.

La microsociété qu’est la famille a aussi été marquée par les progrès vécus par les femmes dans la société. Je vous illustrerai ce changement à partir d’un exemple vécu récemment, lors d’un mariage auquel j’ai eu la chance d’être invitée. Il y avait une quinzaine d’enfants avec  leurs parents qui s’occupaient, toutes et tous, de leurs petits rejetons. C’était merveilleux à observer. Et ce qui  était encore plus merveilleux, c’était l’implication des jeunes papas. C’est normal me direz-vous. Je partage cette idée, mais cette pratique est tout de même récente dans notre histoire. On a longtemps laissé sous-entendre que le « caring » était le propre des femmes, qu’il était inné, sans trop s’interroger sur ce qui était relié à une forme d’apprentissage, à l’influence du milieu dans l’acquisition de cette habileté. À cette noce, ils étaient merveilleux ces papas. L’un a porté son bébé dans un porte-bébé pendant plusieurs heures. L’autre a suivi sa bambine qui explorait les lieux. D’autres ont changé de couches; et j’en passe. Après avoir connu l’ère des papas à qui on disait qu’ils n’étaient pas fait pour prendre leur nouveau-né dans leurs bras parce qu’il n’aurait pas le tour et pourrait lui faire plus de tort que de bien, c’est tout de même extraordinaire! La compréhension de ce qu’est une mère, de ce qu’est un père a subi une transformation énorme à l’intérieur du siècle dernier. Une observation comme celle que je viens de rapporter de même que les nombreuses recherches sur le sujet viennent éclairer la compréhension de l’appel vocationnel dont il est question ici.

On a maintes fois parlé de la vocation de la femme à la maternité en oubliant de mentionner une possible vocation à la paternité de l’être humain de sexe masculin. Parce que la femme peut porter la vie et le père apporter sa contribution à la « fabrication » du petit humain, est-ce que cela fait  de ces deux êtres, des êtres à vocations parentales immuables? Ce n’est pas aussi évident que ce qu’une première lecture nous permet d’entrevoir. Le psychologue Michael Lamb, de l’Université Cambridge en Angleterre, qui étudie depuis plus de 30 ans l’attachement du jeune enfant à sa mère et à son père, rappelle entre autres que des études ont montré que le style de jeux des pères avec leurs enfants, en Suède, dans certaines parties de l’Inde ou de l’Afrique, ou encore en Israël, était différent de celui véhiculé par notre culture; il se comparait plutôt à celui des mères. Ses recherches l’ont conduit, entre autres, à dire que la propension à faire des jeux de bataille n’était pas inscrite dans les gênes des pères (Stanton, 2007). Pourtant la société a maintes fois véhiculé cette idée. Cet exemple et bien d’autres évoquent pour moi la malléabilité de l’être humain créé homme ou femme. À mon avis, cantonner les hommes et les femmes dans des rôles figés et prédéterminés peut avoir un impact sur la vocation et parfois biaiser l’idée qu’on s’en fait.

Le siècle dernier a permis de faire évoluer un concept qui permet d’éclairer cette question, soit celui du genre. Le concept « genre » sert à différencier les hommes et les femmes au-delà du sexe biologique. Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers avec l’utilisation de ce concept à des fins autres que grammaticales, disons que le genre n’est pas donné naturellement. Il est construit. Il n’exclut pas la dimension biologique, mais l’intègre dans un ensemble davantage nuancé. Chaque être humain apprend ce qu’est une femme, un homme, une fille, un garçon dans tel environnement psychosocial. Chacune et chacun intègrent, à travers son éducation, sa culture, les rôles différents attendus selon son sexe.

Ceci me ramène à ma question : y a-t-il une vocation spécifique de la femme dans l’humanité? Ce qui m’apparaît clair, c’est qu’il y a une vocation spécifique de l’être humain créé homme ou femme : les deux sont invités à travailler à la construction d’un monde meilleur. Et permettre à chacune et à chacun de réaliser le maximum de son potentiel vient enrichir l’humanité. La présence de femmes est venu transformer pour le mieux, dans la plupart des cas, les milieux de la médecine, les milieux des affaires et bien d’autres. Les services de garde, les écoles primaires qui ont la chance d’avoir du personnel masculin observent de semblables bienfaits. Bref, si des manières différentes d’être peuvent surgir selon le sexe  dans lequel on naît, elles ne sont pas coulés dans le béton pour toujours. Le milieu ambiant vient façonner l’être humain femme ou homme.

Avec cet éclairage en arrière-plan, nous allons tenter de comprendre la vocation des femmes dans l’Église.

3. La vocation des femmes dans l’Église

Tel que je l’ai évoqué plus tôt, la vocation des femmes dans l’Église, comme celles des hommes d’ailleurs, se présente comme la réponse à un appel du Christ, un appel inspiré par l’Esprit du ressuscité; et conséquemment, un appel vécu dans une liberté profonde. La personne identifie cet appel à travers sa relation avec Dieu/e, à travers un regard critique sur ce qu’elle est dans toute sa profondeur, à travers les dons spécifiques dont elle prend conscience et que sa communauté lui reflète, également à travers une interpellation spécifique de sa communauté. En d’autres mots, on pourrait dire que la personne, inspirée par l’Esprit, discerne, à travers un éclairage intérieur et extérieur une façon qui lui est propre de suivre le Christ. D’où l’appellation : un appel intérieur et un appel extérieur dans la Tradition chrétienne. Nous allons regarder ces traits chez les femmes d’hier et d’aujourd’hui.

Regardons en premier lieu quatre femmes du début de la chrétienté : Marie de Magdala, la Samaritaine, Marie de Béthanie et Phoébée.

Tout le monde connaît Marie Madeleine, Marie de Magdala. Elle faisait partie du groupe de femmes qui, avec les Douze, faisaient route avec Jésus (Lc 8, 1ss.). Cette femme avait été rejointe intérieurement par ce que Jésus était, par le message qu’il véhiculait Pour le suivre ainsi sur une base régulière, elle avait perçu un appel, appel confirmé par Jésus lui-même. On se souvient, comme le rappelle Olivette Genest (1987), qu’il renvoyait celles et ceux qu’Il ne souhaitait pas voir cheminer sur les routes avec ses disciples en les retournant à leur propre mission. Qu’on se rappelle l’ex-possédé gérasénien (Mc 5,18-19). Marie de Magdala avait répondu à l’appel du Maître à le suivre avec Jeanne, Suzanne et beaucoup d’autres. Et Marie de Magdala sera fidèle à cet appel tout au long de sa mission jusqu’à la fin, cherchant alors à connaître l’endroit où on mettra le corps et préparant avec d’autres les aromates et ce qu’il faut pour envelopper le corps. Puis elle répondra à l’appel de Jésus d’aller annoncer aux disciples qu’il était vivant. Luc le souligne bien. Et elle aurait eu un rôle majeur dans l’Église dans la transmission de l’Évangile de Jésus le Christ. Son appel dépassait ce qu’on anticipait comme appel de femmes pour l’époque; sa réponse à l’appel de Jésus était bien différente des rôles traditionnels assumés par les femmes. Jésus l’a confirmé dans son appel. Mais une grande partie de son rôle a été occulté, malheureusement.

On se rappelle Marie de Béthanie et l’épisode avec sa sœur Marthe. Il fallait une sollicitation intérieure très forte pour ignorer la remarque de sa sœur qui lui rappelait ce qu’elle aurait « dû » faire comme toute bonne femme. On retrouve Marie assise aux pieds du Seigneur, dans la position du disciple, de celui à qui le maître transmet des connaissances. Et Jésus confirme à Marthe qui voudrait  rappeler sa soeur que Marie est autorisée à être là. Pour qu’elle se retrouve assise aux pieds de Jésus, il y a eu au moins une interpellation à l’intérieur d’elle-même, sinon une invitation plus formelle de la part de Jésus. Le Maître a confirmé l’importance qu’il lui accordait en l’autorisant à accéder à l’univers de la connaissance normalement réservé aux hommes. Tout ceci nous permet de dire que Marie a répondu à un appel et d’une façon pour le moins originale et inattendue pour ce temps.

Voyons la Samaritaine maintenant. Elle est un personnage important de l’évangile de Jean. Jésus l’interpelle à partir de ce qu’elle est, quelqu’un qui puise de l’eau pour la rapporter aux siens. Il lui demande d’abord à boire. Puis il l’interpelle à un autre niveau sur des questions qui touchent sa foi et celle des Juifs et des Samaritains, entre en discussion avec elle et lui propose une eau qui est « une source d’où jaillit la vie sans fin » (Jn 4, 14). Puis il l’envoie annoncer aux autres qui Il est. Elle laisse sa cruche, son instrument de travail, comme d’autres ont laissé leur filet et devient l’apôtre auprès des siens qui répondent à leur tour à l’appel en venant voir Jésus. Là aussi, nous constatons une réponse différente de ce que les conventions sociales de l’époque autorisaient : les femmes n’avaient pas accès à l’espace public dans leur engagement.

Phoébée, que l’on connaît par quelques versets de l’épître aux Romains est une aide précieuse de Paul (Paquette, 2001). Il la mentionne avec beaucoup d’attention, de chaleur de la même façon qu’il le fait pour ses bras droits masculins. Il la recommande, l’envoie vers la communauté avec un mandat précis. Pour être ainsi au service de Paul et de sa communauté, elle a dû se sentir interpellée tant intérieurement que par les gens de son entourage et recevoir une force de l’Esprit pour répondre à cet appel. Elle avait accepté de transporter la lettre de Paul aux Romains laquelle permettrait à celui-ci, espérait-il, d’entrer dans la communauté chrétienne romaine lors de sa prochaine visite. Dans sa lettre, Paul présente aussi Phoebé aux chrétiens romains l’identifiant comme sa protectrice (prostatis). Paul reconnaît sa générosité et le support qu’elle lui apporte; ensuite il presse les chrétiens romains d’aider celle-ci, quel que soit ce qu’elle réclame, en remboursement de la dette de gratitude qu’il a envers elle. Dans des mots d’aujourd’hui, on pourrait dire qu’il la confirme dans son ministère.

Il serait possible d’ajouter d’autres noms de femmes ayant répondu à l’appel à servir la communauté aux origines du christianisme. Outre les quatre femmes que je viens de mentionner, il en existe d’autres, quoique peu nombreuses, qui sont rapportées dans le Nouveau Testament. Mais les femmes ont le plus souvent été oubliées, occultées dans les textes écrits, on le sait.

Au fil des siècles, de nombreuses femmes ont continué à répondre à l’appel de Dieu/e manifesté au cœur d’elle-même, à travers leur prière, leur réflexion, au cœur également de leur communauté. Animées par un feu intérieur, qu’on reconnaît chez les disciples de Jésus, elles ont travaillé fort pour améliorer leur milieu poussant parfois les limites de ce que la société autorisait aux femmes.

Plus près de nous, je tiens à rappeler toutes ces religieuses, toutes ces mères de famille qui ont agi en fonction de leur foi et marqué l’histoire du Canada par leur détermination, leur fougue et leurs réalisations concrètes. Inspirées par l’Esprit, elles ont répondu avec une grande liberté intérieure à un appel à servir notre peuple, notre Église. Sans elles, nous ne serions pas là aujourd’hui à réfléchir sur la vocation des femmes dans l’Église. Et elles sont nombreuses à avoir répondu à des appels très différents pour que s’établissent des soins de santé, des services éducatifs, des services d’ordre psychosocial dans un pays neuf. Plusieurs ont été oubliées parce qu’occultées par ceux qui ont écrit l’histoire. Mais nous savons qu’elles ont existé; et des historiennes s’exercent de plus en plus à déterrer leur histoire.

Aujourd’hui que peut-on dire de l’appel vocationnel des femmes? Est-il si différent de celui des hommes? Personnellement, je ne le crois pas. Chrétiennes et chrétiens portent un appel semblable à travers leur baptême; et ils y répondent dans des modalités qui leur sont propres.

Les femmes sont très nombreuses à œuvrer dans l’Église, à souffrir dans cette Église, pour cette Église, à la porter à bout de bras. Et elles le font en réponse à un appel qui vient du plus profond d’elles-mêmes. Plusieurs sont engagées de façon particulière à son service.

Il y a les religieuses qui, même si moins nombreuses qu’auparavant, demeures très actives tant au niveau de la société que des Églises locales et particulièrement auprès des exclues et des exclus.

Il y a les laïques engagées à divers niveaux dans les communautés : communautés familiales que certaines mères assument seules, communautés sociales avec différentes implications dans les milieux de travail comme dans les organismes d’entraide, communautés paroissiales avec un forte contribution du travail des femmes.

Il y a les agentes de pastorale : elles consacrent leur temps, leur argent au service de leur communauté. La recherche-action menée, il y a quelques années, par Lise Baroni, Yvonne Bergeron, Pierrette Daviau et Micheline Laguë avait permis d’interroger 225 femmes de 26 diocèses francophones du Canada sur les raison de leur engagements dans l’Église. Publiée en 1995, cette recherche, toujours d’actualité, évoquait la réponse à un appel chez ces femmes : appel de Dieu, appel du Christ, appel de l’Évangile, appel de la vocation baptismale, appel à être au service de l’Église, appel de la communauté.

Parmi ces femmes très actives dans le champ de la pastorale, certaines commencent à exprimer un autre type d’appel vocationnel. Je veux parler ici de celles qui discernent en elles un appel à la prêtrise ou au diaconat. On leur dit que leur appel n’est pas réel parce qu’elles sont des femmes… Pourtant elles le perçoivent comme des signes de l’Esprit et des gens de leurs communautés, des proches leur reconnaissent cet appel malgré le rejet ou, au mieux, l’ignorance de la part des autorités.

J’ai eu le privilège de mieux connaître 15 d’entre elles à travers des rencontres et des écrits qui m’ont révélé ce qu’elles portaient depuis tant d’années au cœur d’elles-mêmes : 17 ans, 25 ans, 45 ans, 50 ans, 60 ans même. Pour ma thèse doctorale, j’ai analysé leur discernement vocationnel à travers une recherche qui s’est étendue sur plusieurs années (Jacob, 2006). Le cheminement de ces femmes nous montre les différentes facettes d’une vocation  et de son discernement à travers le quotidien, à travers la vie. Si on peut argumenter longuement sur des visions théologiques différentes concernant l’ordination des femmes, ce qu’on a fait abondamment dans les dernières années, on ne peut pas, par contre, rester insensibles aux témoignages qui viennent du cœur.

Ces femmes commencent à peine à se manifester publiquement, quoiqu’elles le fassent un peu plus qu’en 2002, au moment où j’ai mené mon enquête. La plupart de ces femmes n’ont pas été faciles à trouver.

Je vous explique ma démarche. Je suis d’abord partie d’intuitions. Je connaissais des femmes engagées en pastorale à travers le Québec. J’ai fait des approches auprès de certaines. Et j’ai eu quelques réponses positives, quelques suggestions qui m’ont permis de continuer. J’ai aussi eu des réponses négatives de femmes appelées. Une m’a dit que rouvrir cette question lui ferait trop mal. Comme ma recherche portait autant sur la prêtrise que sur le diaconat, j’ai contacté des épouses de diacres. Si j’ai eu des réponses positives dans ce réseau, j’ai aussi essuyé de nombreux refus. Le sujet semblait tabou. Mais certaines ont répondu et en ont suggéré d’autres. J’ai fini par obtenir 15 oui. Et en acceptant de participer à ce projet, elles ont eu à rompre leur silence sur la question puisque je les rencontrais par groupes de 3 et que je leur demandais 20 noms de personnes de leurs communautés qui pourraient témoigner de leur engagement et se prononcer sur leur possible vocation. Pour chacune, 5 noms furent pigés au hasard.

Les femmes de cette recherche, âgées de 32 à 69 ans, ont à leur actif, une formation humaine, intellectuelle et spirituelle et des expériences d’animation dans des champs très variés. Si certaines proviennent du champ de la pastorale missionnaire, de la pastorale hospitalière, de la pastorale des milieux, de l’enseignement ou de la recherche, la majorité d’entre elles oeuvrent toutefois en paroisse. Il y en a peut-être parmi vous qui auraient pu être du nombre, portant ce désir profond depuis plusieurs années. Et cet appel qu’elles affirment porter, soixante-treize (73) témoins sont venus le confirmer. Ils sont membres de leurs communautés chrétiennes, collègues de travail issus de milieux civils ou ecclésiaux, membres de leur famille, ami/e/s, membres de leur communauté religieuse (deux des femmes rencontrées étaient engagées dans une communauté religieuse).

J’ai analysé leur cheminement et fait ressortir des éléments reconnus par l’institution ecclésiale comme critères de discernement vocationnel, soit l’appel intérieur, le sens du service, les qualités humaines, les aptitudes spécifiques à ces ministères ordonnés et la reconnaissance du ministère par la communauté. Nous allons nous y arrêter.

Premier critère : l ’appel intérieur

Ces femmes se sont d’abord senti interpellées à servir le monde et l’Église; ce qu’elles ont fait depuis qu’elles sont toutes petites. Et ce sentiment a évolué vers un désir d’engagement total envers l’Église et l’humanité, particulièrement à travers les ministères reconnus de prêtres ou de diacres.

L’appel vocationnel qu’elles portent depuis plusieurs années s’est vécu au plus intime de chacune en même temps qu’il a peu à peu été renforcé par la communauté. Ces femmes rapportent que, toutes jeunes, elles ont perçu un attrait pour Dieu/e; elles ont appris à goûter sa présence et son action au quotidien. La prière a fait partie de leur univers d’enfant; elle y a occupé une place importante. Déjà, pour certaines, le désir de devenir prêtre se manifestait. Cette vie intérieure demeurera leur support, devenues adultes. Les femmes interviewées ont appris à reconnaître les traces de Dieu/e dans leur vie. Elles le voient agir en elles et autour d’elles. Et elles croient qu’Il/Elle leur fait signe à travers l’image que leur communauté leur renvoie, à savoir qu’elle ferait un bon prêtre ou diacre : ce qui vient confirmer leur certitude d’être appelée à un  de ces ministères. L’une d’elles s’expriment ainsi :

Je me sens reconnue quand les gens me disent après une célébration : « Merci; tu m’as permis de vivre une vraie rencontre de Dieu aujourd’hui ».

Deuxième critère : le sens du service

Le service est cœur du ministère presbytéral ou diaconal. Les femmes de ma recherche, comme bien d’autres on le sait, ont ce sens et cet amour du service. Elles mettent ce qu’elles sont au profit des autres qui le reconnaissent. L’un des témoins dira :

Ses qualités humaines sont un cadeau non pour elle mais pour les autres. Elle sait les mettre à leur service. Elle a compris que ce ministère était un service.

Troisième critère : les qualités humaines

L’institution ecclésiale souligne l’importance du terreau humain pour celui qui souhaite devenir prêtre ou diacre. Chez ces femmes, il est très fécond : équilibre et maturité, ouverture et écoute, dynamisme et audace les caractérisent. Les personnes qui les côtoient soulignent, chez plusieurs d’entre elles, tant la profondeur de réflexion, la liberté intérieure, la force de caractère que leur très grand amour de l’humanité, leur passion pour la personne humaine sans oublier leur sens de la collaboration et du travail en équipe, le don pour rassembler les gens, le sens du dialogue fraternel; et j’en passe.

Quatrième critère : les aptitudes spécifiques aux ministères ordonnés

Il est évidemment important de considérer les aptitudes d’ordre spécifiquement pastoral. Citons, entre autres, le goût de faire connaître l’Évangile au monde d’aujourd’hui et la recherche des façons pertinentes pour y arriver, un amour de l’Église allant au‑delà des problèmes qu’elle porte, un goût d’approfondir ses connaissances sur Dieu/e, l’Église, la Bible et une capacité de mener à terme les études théologiques exigées. Ces caractéristiques ressortent abondamment des témoignages personnels comme de ceux des différentes communautés.

Ces femmes connaissent très bien les exigences reliées à la tâche d’un prêtre ou d’un diacre. Elles ont été ou sont encore engagées en pastorale paroissiale, diocésaine, scolaire, hospitalière, missionnaire. Elles connaissent les rouages de l’institution ecclésiale, travaillent depuis des années avec des prêtres et des diacres et ont bien compris ce qu’on attend de ces ministères. Elles assument déjà, pour plusieurs, certaines fonctions normalement réservées aux prêtres ou aux diacres, animent des célébrations de la Parole et préparent souvent toutes les étapes d’un sacrement sans pouvoir le célébrer jusqu’au bout. Les dons et capacités qu’elles se reconnaissent, leur communauté et leur proches non seulement les endossent mais cherchent à en démontrer les fruits et les retombées concrètes.

Ce qui nous mène au cinquième critère : la reconnaissance du ministère par la communauté

Les proches, ceux qui connaissent bien ces femmes leur renvoient l’image de quelqu’un qu’on imagine dans ces ministères, quelqu’un qui en possède les aptitudes requises. Les femmes interviewées perçoivent que les gens de leur milieu leur reconnaissent des qualités de prêtres ou diacres, ce que ceux-ci ont attesté, nous l’avons vu. Je me permets de citer un témoignage issu des nombreux recueillis pour ma recherche. J’aurais bien aimé tous vous les partager mais le temps ne nous le permet pas. Ce témoignage a été apporté par un prêtre :

C’est une femme profondément libre qui sait accompagner les personnes dans le respect et la promotion de leur liberté. Elle est porteuse d’une vision d’église actuelle, ouverte aux légitimes questionnements… Elle sait inculturer la Parole de Dieu, la dire dans des mots d’aujourd’hui. Elle sait exercer un « leadership » partenarial favorisant la prise en charge de la mission par les baptisé(e)s. Elle a une bonne capacité de discernement… Elle est une bonne rassembleuse. Elle exerce bien la fonction de présidence d’assemblée. Elle est soucieuse de composer avec les personnes en place; elle est à l’affût des charismes dans sa communauté. Elle a un bon jugement et un bon jugement pastoral. Elle est sociable, très généreuse de son temps et a un souci pour les plus démunis(es). Elle est une passionnée; elle est une femme de prière, d’intériorité. Elle a les aptitudes et les attitudes qui correspondent aux besoins actuels de l’Église. Si la prêtrise égale l’exercice du « leadership », elle a ce qu’il faut. Je parle dans le sens d’une prêtrise renouvelée et non dans le sens de reproduire le modèle patriarcal et pyramidal.

Les femmes de cette recherche possèdent donc des qualités dans la ligne de ce qu’on attend officiellement d’un prêtre ou d’un diacre aujourd’hui. Elles se sentent appelées à ces services d’Église. Elles portent leur appel depuis plusieurs années ce qui a permis de filtrer, d’épurer ce qui les anime vraiment. Leur cheminement et leurs qualités s’avèrent très proches de celles attendues des séminaristes (appel, vocation, charismes, discernement). Comment Marie de Magdala, Marie de Béthanie, la Samaritaine, Phoébée et les autres, elle actualisent dans leur vie un appel à suivre le Christ de façon intense, mais sans pouvoir aller jusqu’au bout. Ce qui fera dire à l’une d’elles dans le cadre  d’une entrevue radiophonique réalisée dernièrement :

(…) C’est comme un manque qui reste dans ma vie. J’ai vécu de si belles choses, de si merveilleuses choses… (…) mais il va toujours rester ça. Chez moi, ça va rester ce manque-là… pas seulement la réalisation d’un désir, mais d’un appel. C’est un appel de Dieu; j’en suis convaincue. J’aurais vite laissé tomber ça si ça n’avait été qu’un sentiment…

Le discernement vocationnel que vivent ces femmes s’inscrit dans la plus pure Tradition de l’Église. Comme elles n’ont pas eu accès au discernement officiel de l’Église, elles ont vécu un discernement qui leur était propre. Elles recherchent les traces de Dieu/e au quotidien, les éprouvant à même l’engagement ecclésial concret, les confrontant dans la prière, l’accompagnement spirituel, les études théologiques et finalement les reconnaissant dans la construction de la communauté. Elles vivent un mode de discernement vocationnel original tout en demeurant dans l’esprit de la Tradition.

Et leur appel ministériel est également dans l’esprit de la Tradition. Une définition des ministères donnée par l’exégète Olivette Genest (1987) est éclairante en ce sens. Elle la tire de la première épître de Paul aux Corinthiens (1 Co 12, 4‑11) : ils sont des dons de l’Esprit, ordonnés au bien de tous et nécessitent l’assentiment combiné du ministre et de la communauté (Genest, 1987, p. 16). Cette définition convient bien à ce que vivent les femmes que j’ai rencontrées, comme vous le voyez. Ce sont les besoins de la communauté pour lesquels elles ont reçu des charismes particuliers qui se révèlent déterminants et non leur genre. Ces femmes possèdent des dons essentiels à la bonne marche de la communauté; et elles les mettent au service des leurs qui les reconnaissent dans leur engagement.

Je crois que nous pouvons parler de réelles vocations puisqu’il y a appel, confirmation de la communauté sans oublier l’action de l’Esprit reconnaissable à ses fruits; car « … le fruit du Souffle est amour, joie, paix, patience, honnêteté, bien, fidélité, douceur, maîtrise de soi », comme il est écrit en Ga 5, 22. Les témoins rapportent de tels fruits. En voici un exemple :

La force avec laquelle elle communique cet amour du Christ et le respect avec lequel elle accueille tout genre de personne en font un guide exceptionnel. Pour elle, la notion d’amour que véhicule l’Église ne doit pas rester au niveau de la pensée. Cet amour qui lie l’homme à Dieu doit être vécu concrètement, et depuis déjà quelques années, elle prend les moyens pour l’insuffler dans le cœur des gens.

Ces femmes évoquent elles-mêmes ces fruits de l’Esprit dans leur vie. En voici un exemple :

Un jour, j’ai demandé à un prêtre à quoi l’on reconnaît une véritable vocation, comment on peut être sûr que l’on ne se leurre pas. Il m’a répondu que les fruits produits sont un bon signe. J’ai alors su que j’étais véritablement appelée.

Leurs qualités font dire aux autres comme à elles-mêmes qu’elles sont de véritables pasteures… Elles possèdent les caractéristiques que l’institution trouvent essentielles à ses ministres. Je vous les rappelle : l’appel intérieur, le sens du service, des qualités humaines spécifiques, des aptitudes spécifiques à ces ministères et la confirmation de leur communauté. Leur appel a su résister à l’épreuve du temps. Ce n’est pas banal. Malgré les difficultés rencontrées, malgré le peu de reconnaissance de l’institution à leur égard, elles poursuivent leur route au service de la mission de l’Église et cela, depuis plusieurs années.

Pour conclure

En terminant, j’aimerais rappeler que l’appel de Dieu/e s’adresse aux hommes et aux femmes. La vocation va au-delà du genre de la personne. Plusieurs femmes et plusieurs hommes sont appelés à actualiser la Parole de Dieu/e dans leur milieu de travail, dans leur famille en réalisant pleinement leur potentiel; ce qui va bien au-delà du sexe de la personne. Ainsi l’exprimait une femme de ma recherche :

Dieu n’appelle pas un « sexe », il appelle une « personne », la personne quels que soient sa race, sa couleur, son identité et son sexe.

De plus, l’Évangile nous invite à constamment nous remettre en question, à être en marche, à discerner des pistes de solutions.

En ce qui concerne les femmes dans l’Église, nous avons vu que Dieu/e les appelle de différentes façons. Nous les avons vu répondre à leur façon à leur appel vocationnel à travers différentes étapes de l’évolution de la chrétienté. Chacune  a dû faire preuve de beaucoup d’audace pour répondre à l’appel de l’Esprit. Marie de Magdala, la Samaritaine, Marie de Béthanie et Phoébée ont dépassé les limites de ce que la tradition leur imposait pour répondre à leur appel. Les religieuses qui ont fondé des communautés et offert aux filles l’accessibilité à l’éducation ont dû déployer beaucoup de ruse pour affronter des situations difficiles, parfois même l’opposition de certaines autorités ecclésiastiques. Les agentes de pastorale, de leur côté, continuent aussi, à travers leur pratique, à faire évoluer la place des femmes dans l’Église. Quant aux femmes appelées à la prêtrise ou au diaconat, elles contribuent, par leur prise de parole, à faire avance le débat sur la question. À leur façon, elles répondent à l’appel lancé par Benoît XVI, à l’été 2006, alors qu’il disait  :

Ainsi même à notre époque moderne les femmes doivent et nous avec elles, chercher …leur juste place. … Je crois que les femmes elles-mêmes avec leur élan, leur force, avec leur supériorité, avec ce que je définirais leur ‘puissance spirituelle’, sauront déblayer le terrain.  Et nous, nous devrions essayer de nous mettre à l’écoute de Dieu, afin de ne pas entraver ce mouvement, mais au contraire nous réjouir que l’élément féminin obtienne dans l’Église la place pleine d’efficacité qui lui convient.

Conférence donnée lors d’un souper causerie organisée par le Comité diocésain pour la promotion des femmes en Église, diocèse de Moncton, le 20 septembre 2007


Références 

Baroni, Lise, Bergeron, Yvonne, Daviau, Pierrette & Laguë, Micheline (1995). Voix de femmes, voies de passage. Montréal : Éditions Paulines.

Genest, Olivette (1987). Femmes et ministères dans le Nouveau Testament. Studies in Religion/Sciences religieuses, 16/1, 7‑20.

Gill, Pauline (2006). Docteur Irma. Tome 1 – La louve blanche. Montréal : Éditions Québec Amérique inc

Jacob, Pauline (2006). L’authenticité du discernement vocationnel de femmes qui se disent appelées à la prêtrise ou au diaconat dans l’Église catholique du Québec. Thèse de doctorat inédite, Université de Montréal, Montréal, Québec, Canada.

Jacob, Pauline (2007). Appelées aux ministères ordonnés. Ottawa : Novalis.

Paquette, Sylvie (2001). Le ministère de Phoébée (Rm 16, 1‑2). Proposition d’un modèle pour aujourd’hui. Mémoire de maîtrise inédit, Université de Montréal, Montréal, Québec, Canada.

Stanton, Danielle (2007). Pareils pas pareils. Gazette des femmes, 29/1, 29-31.

Pauline Jacob

A propos Pauline Jacob

Théologienne féministe, Pauline Jacob détient un Ph. D. en théologie pratique et une maîtrise en psychoéducation de l’Université de Montréal. Elle est l’auteure d'« Appelées aux ministères ordonnés » (Novalis, 2007), coauteure de « L’ordination des femmes » (Médiaspaul, 2011) et a à son actif plusieurs articles. Elle poursuit depuis plus de 20 ans des recherches sur l'ordination des femmes dans l’Église catholique et est très active à l’intérieur du réseau Femmes et Ministères.
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