Ludmila Javorová. Histoire de la première femme prêtre – recension

Ludmila JavorovaTunc, Suzanne,  Ludmila Javorová. Histoire de la première femme prêtre
Paris : Les Éditions du  Temps Présent, 2012, 151 p.
Recension par Pauline Jacob

Pour qui ne connaît pas l’histoire de Ludmila Javorová, femme ordonnée prêtre, cette publication est incontournable. L’ordination de cette chrétienne de l’Église catholique romaine a eu lieu le 28 décembre 1970 à Brno en Tchécoslovaquie. De nombreux articles ont été rédigés lorsque ce fait fut dévoilé dans les années 1990[1]. Certains d’entre eux l’ont été en français[2], Il s’agit toutefois du premier volume dans cette langue relatant le cheminement de Ludmila Javorová et de Felix Maria Davídek, l’évêque qui l’a ordonnée.

Suzanne Tunc s’inspire de l’œuvre de Miriam Therese Winter, Out of the depths : the story of Ludmila Javorová, ordained Roman Catholic priest[3]. Winter l’a rédigée à la suite de révélations faites par Ludmila Javorová lors d’une rencontre organisée aux États-Unis par le Women’s Ordination Conference [WOC] en 1997. Suzanne Tunc, docteure en droit et en théologie, nous présente dans son livre un contenu à la fois factuel et réflexif sur l’ordination presbytérale de Ludmila Javorová.

Les faits rapportés se situent dans la période où la Tchéoslovaquie était sous la domination communiste après que la Russie l’ait « libérée » de l’Allemagne. Et la religion ne pouvait s’y vivre que clandestinement. C’est dans ce contexte que de petites Églises clandestines se formèrent dont la Koinótés, créée et animée par l’évêque Davídek. Il avait choisi ce nom qui vient du grec « Koinonia » parce qu’il signifie « communauté ».

Suzanne Tunc nous présente Ludmila Javorová, prêtre catholique qui occupa la fonction de vicaire générale dans cette communauté chrétienne de l’Église clandestine de Tchécoslovaquie. Cette femme toute simple, dotée d’une intelligence supérieure et d’une grande sensibilité, porte un appel à la prêtrise depuis qu’elle est toute jeune, appel qui était demeuré enfoui dans le fond de son cœur durant toutes ces années. En acceptant de répondre positivement à la proposition de son évêque qui l’invite à servir l’Église comme prêtre, elle souhaite répondre à ce qu’elle perçoit comme la volonté de Dieu pour elle et pour son Église.

Outre l’histoire du cheminement vocationnel de cette femme, Suzanne Tunc nous raconte également le parcours de Davídek, prêtre, médecin, poète, également formé en philosophie et en psychologie. Devenu évêque, une sérieuse réflexion sur l’Église amènera ce pasteur à ordonner des hommes mariés et des femmes, ceci en fidélité avec sa foi. Il avait ressenti l’urgence d’avoir des femmes prêtres particulièrement durant son séjour de 14 ans dans un camp de concentration alors qu’il avait lui-même été prisonnier sous le régime communiste :

Dans certains secteurs de la société, ce besoin de femmes ordonnées se fait sentir pour la sanctification de la moitié de l’humanité, dont j’ai ressenti le besoin en prison et qui me l’ont dit ensuite. Les hommes ne suffisent pas. Il faut ordonner des femmes. Certaines les attendent vraiment. […] (p. 68)

 Davídek est un être généreux, libre, fidèle. Il avait mis tout son savoir et ses grandes qualités pédagogiques au service des autres pendant la période de son incarcération; et il a continué de le faire une fois libéré. Ce livre montre sa grande liberté intérieure et sa fidélité au message évangélique. Il a voué son existence au Christ et à l’Église; et l’ordination de Ludmilla s’inscrivait dans la poursuite de cet idéal. Décédé peu de temps après la libération de son pays, il n’a pu communiquer à Rome les diverses ordinations qu’il avait effectuées de l’autre côté du rideau de fer dans sa compréhension de l’esprit d’ouverture du concile Vatican II. Et comme rien ne pouvait être mis par écrit durant cette période, rien ne put être officialisé…

Ce livre est écrit dans une langue claire et vivante qui le rend accessible à de nombreuses personnes. De plus, la compétence de Suzanne Tunc en théologie, en droit et en histoire apporte à cette publication un éclairage particulier. Il va au-delà du récit de Winter. À travers ses compétences de juriste, l’auteure met en évidence des éléments intéressants qu’on ne relève pas souvent dans les textes qui analysent l’interdiction romaine d’ordonner des femmes. Elle évoque entre autres le Code de droit canonique de 1917.

[Il] était rédigé de telle façon qu’on pouvait légitimement soutenir que les femmes n’étaient pas exclues de l’ordination, car il parle du « baptismate homo » qui inclut l’homme et la femme, et non du « vir », qui exclurait les femmes, pour affirmer qu’il (elle) à la pleine capacité ecclésiale »… (p. 69, note 5).

Et plusieurs autres remarques de cet ordre viennent nourrir le volume (p. 140, 149). J’y ai également beaucoup aimé le lien fait entre la résurgence de la profonde confiance en la tradition  démocratique malgré les années de dictature en Tchécoslovaqie et le sensus fidei qui, dans la grande Tradition de l’Église, reconnaît profondément l’égalité des hommes et des femmes en Christ par un même baptême. Tout au long de ce livre, Tunc utilise ses compétences théologiques pour faire des liens qui permettent de mieux outiller les lecteurs et les lectrices concernant cette épineuse question de l’ordination des femmes.

Je n’ai que des remerciements à faire à l’auteure pour avoir permis aux francophones de connaître cette femme dûment ordonnée prêtre dans l’Église souterraine de Tchécoslovaquie.

Ce volume de Suzanne Tunc représente pour moi un intérêt particulier. Je me suis en effet intéressée à Ludmila Javorová dans la foulée de ma recherche doctorale. Le parcours de cette femme ordonnée prêtre ressemble à celui des femmes qui y ont participé. Quelques pages de ma thèse lui sont d’ailleurs consacrées[4].

Et je vous livre pour conclure ce passage qui termine en beauté cette publication de Suzanne Tunc :

La puissance de créativité de l’Esprit å la recherche de la fleur qui pousse dans les terres arides n’avait pu la faire s’épanouir en Tchécoslovaquie, après de lents mûrissements dans la souffrance de la soif du désert, que grâce à l’orage qui a frappé la terre où elle sommeillait, grâce aussi à ceux qui, ayant donné définitivement leur vie dans l’amour total pour Dieu, avaient eu le regard assez clair pour la discerner lorsque l’Esprit la faisait jaillir des sables… On a laissé faner la fleur… Mais gardons confiance. Dieu continue de parler à ses fidèles. Sa voix ne s’éteindra jamais.  

La fleur refleurira dans l’Église… (p. 150)

 

Asbestos, le 12 janvier 2012

 


NOTES 

[1] WINTER, Miriam Therese (2001). Out of the depths : the story of Ludmila Javorová, ordained Roman Catholic priest [Des profondeurs : l’histoire de Ludmila Javorová, ordonnée prêtre catholique romaine]. New York : The Crossroad Publishing Company, p. 258-260.

[2] FIALA, Petr & HANUŠ, Jiří (1999). La pratique de l’ordination dans l’Église actuelle. Préparation théologique et établissement de l’ordination des femmes dans l’Église clandestine de Tchécoslovaquie. Concilium, 281, 155-168.

SCHERMANN, Rudolf (1999). Nous devons lutter avec patience pour l’ordination des femmes. Kirche Intern, 13/6, 10‑11; [en ligne], [http://www.womenpriests.org/fr/called/javo_int.asp] (9 janvier 2013).

SCHWEIGHÖFER, Anne-Marie & TOURNES, Hubert (2000). Une femme tchèque, prêtre de l’ex-église souterraine s’exprime. L’autre Parole, 84, 40‑41; [en ligne], [http://bv.cdeacf.ca/CF_PDF/1988_09_0009p_2000n84.pdf] (9 janvier 2013). (Article paru en 1999 dans Parvis, 3, 10).

[3] WINTER, Miriam Therese (2001). Op.cit.

[4] JACOB, Pauline (2006). L’authenticité du discernement vocationnel de femmes qui se disent appelées à la prêtrise ou au diaconat dans l’Église catholique du Québec. Thèse de doctorat inédite, Université de Montréal, Montréal, Québec, Canada, p.138-143.

Pauline Jacob

A propos Pauline Jacob

Théologienne féministe, Pauline Jacob détient un Ph. D. en théologie pratique et une maîtrise en psychoéducation de l’Université de Montréal. Elle est l’auteure d'« Appelées aux ministères ordonnés » (Novalis, 2007), coauteure de « L’ordination des femmes » (Médiaspaul, 2011) et a à son actif plusieurs articles. Elle poursuit depuis plus de 20 ans des recherches sur l'ordination des femmes dans l’Église catholique et est très active à l’intérieur du réseau Femmes et Ministères.
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1 réponse à Ludmila Javorová. Histoire de la première femme prêtre – recension

  1. Diane dit :

    Merci beaucoup Pauline pour cet article: c’est vraiment passionnant à la fois d’authenticité humaine et ecclésiale, autant que d’histoire enfouie sous la terre. Mais il est clair pour moi que l’Heure est venue pour qu’elle fasse « fleurir en même temps tous ses bourgeons dit le prophète »

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