L’insoutenable timidité des évêques canadiens

Effacement de la réputation de chef de file…

Qu’est devenue la réputation de chef de file dans l’Église universelle autrefois reconnue aux évêques canadiens en ce qui a trait à la question des femmes en Église en général et à celle des ministères en particulier?

Une interrogation légitime et combien pertinente face à la timide intervention de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) au synode romain d’octobre 2012 qui, par la voix de l’évêque d’Halifax, Mgr Dunn, réclame

une reconnaissance officielle de ministres ecclésiaux laïcs et un engagement délibéré et systématique des femmes en leur confiant des postes de direction à tous les niveaux de la vie de l’Église, en permettant aux femmes d’être désignées comme lectrices ou acolytes, et en instituant le ministère de catéchète[1].

Cette proposition est à cent lieues de celle faite aux autorités romaines en 1976 par Mgr Emmett Carter demandant « qu’une étude théologique soit menée sur la question de l’ordination des femmes ». L’intervention de l’ancien président de la CECC visait à donner une suite concrète à la requête formulée au Synode de 1971 par le cardinal Georges Flahiff réclamant

« la formation immédiate d’une commission mixte afin d’étudier en profondeur la question des ministères féminins dans l’Église […] et de ses possibilités pour l’avenir ». Sinon, poursuit-il, « nous risquons d’être dépassés par les événements »[2].

À l’évidence, ces voix n’ont pas été entendues. Qui plus est, elles ont été obligées de se taire en ce qui a trait à l’ordination de femmes au presbytérat. Une consigne si bien respectée par nos évêques au point de garder le silence sur des aspects moins controversés des ministères, tel l’accès des femmes au diaconat permanent. Nous déplorons leur silence sur cette question et nous nous en étonnons d’autant plus que
des évêques en d’autres pays reconnaissent publiquement qu’il n’existe pas d’obstacle à ouvrir ce ministère aux femmes. Nous constatons aussi que nos évêques tardent à se prononcer sur la nécessité criante de renouveler la théologie des ministères et la théologie de l’appel. L’une ne va pas sans l’autre pour discerner la présence de personnes aptes à remplir des fonctions ministérielles dans les communautés chrétiennes.

  Requête peu audacieuse

Réclamer de confier à des femmes « des postes de direction à tous les niveaux de la vie de l’Église », comme le demande Mgr Dunn, est très certainement un pas dans la bonne direction. Toutefois aussi longtemps que le pouvoir décisionnel demeura lié au sacrement de l’Ordre, le problème restera tout entier. On a beau admettre que « sans la participation active des femmes, la communauté chrétienne, si elle était une entreprise, serait en faillite »[3], il n’en demeure pas moins que les chrétiennes sont toujours exclues des instances décisionnelles. À cet égard, la requête des évêques manque d’audace : elle ne questionne pas un des aspects de la problématique en cause : le monopole exercé par le clergé en matière de prise de décision juridiquement contraignante.

En ce qui a trait aux ministères, il est impératif de modifier les lois disciplinaires. Une nécessité qui s’inscrit en droite ligne du souhait formulé aux chefs de gouvernement et aux dirigeants d’entreprises, par Benoît XVI en 2004, alors qu’il était cardinal.

« Que les femmes soient présentes dans le travail et dans les instances de la société et qu’elles aient accès à des postes de responsabilité qui leur donnent la possibilité d’inspirer les politiques des nations et de promouvoir des solutions nouvelles pour les problèmes économiques et sociaux »[4].

Or, ce qui est souhaitable pour la société, pourquoi cela ne le serait-il pas pour l’Église tout entière?  À cette question, une réponse affirmative s’impose d’emblée et sans restriction.

Propositions du réseau Femmes et Ministères

Le Synode des évêques de 2012 offrait aux délégués des conférences épiscopales une occasion réelle pour discuter de la possibilité d’ouvrir certains ministères aux femmes. En effet, « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne », thème du synode, est au cœur de la charge et de l’animation pastorale des communautés locales.  En grande partie, cette tâche est assumée par des ministres ordonnés et non ordonnés. Or, suivant un principe en ecclésiologie, « l’Esprit suscite les ministres dont la communauté a besoin ». Tout le défi est de savoir les repérer pour ensuite les reconnaître de façon officielle.

C’est dans ce but que le réseau Femmes et Ministères, le 7 septembre 2012, a fait parvenir  trois propositions aux évêques canadiens délégués au synode[5].

1) Que le ministère institué du lectorat soit ouvert aux femmes, une fonction qu’elles exercent depuis longtemps sans pourtant être mandatées officiellement.

2) Que le ministère de la Parole, composante inhérente au ministère ordonné, soit aussi instauré comme un ministère institué pouvant être exercé par des femmes et des hommes.

3) Que le ministère du diaconat permanent soit ouvert aux femmes.
La fonction de gouverner n’appartenant pas à l’ordre diaconal, il s’ensuit que l’obstacle majeur « être un homme » pour l’exercer tombe de lui-même[6].

Ces propositions, appuyées par tout près de 400 femmes et hommes, n’ont rien de révolutionnaire, nous en convenons. Par contre, elles ont le mérite d’indiquer des pistes concrètes pour procéder dans l’immédiat à des changements possibles sans avoir à toucher à la question de l’ordination des femmes au presbytérat, question sensible s’il en est une! Il appert que le sort de ces propositions était décidé avant même d’avoir pris le temps de les discuter. Faut-il attribuer à cette absence de discussion pour expliquer le fait qu’aucun évêque délégué n’a fait connaître sa réaction à leur sujet? Une interrogation qui demeure toujours sans réponse.

Il n’en demeure pas moins que les propositions du réseau rejoignent les propos tenus au Synode par l’archevêque de Malines-Bruxelles, Mgr André Léonard, sur l’importance de  poser « des gestes forts, car les femmes représentent plus des 2/3 des effectifs dans l’Église et beaucoup d’entre elles se sentent discriminées »[7]. Or, ajoutait-il, « sans des femmes heureuses, reconnues dans leur être propre et fières d’appartenir à l’Église, il n’y aura pas de nouvelle évangélisation »[8]. Le constat est net et tranché, il aurait dû donner lieu à des prises de position prometteuses sur le sujet. Au contraire, sur les 58 propositions remises au Pape[9], aucune n’a pour objet la question femmes et ministères. Serait-elle devenue un sujet tabou? Il n’y a qu’un pas à faire pour en venir à cette conclusion, et il est vite franchi à la lecture de la proposition 46.

Synode 2012, proposition 46 : La collaboration des hommes et des femmes dans l’Église

Une surprise de taille nous attend à la lecture des trois paragraphes que comporte le texte : aucune proposition ne peut être repérée ou quelque chose qui lui ressemblerait. Nous découvrons plutôt un témoignage d’admiration pour le travail qu’accomplissent les femmes.

1) Égale dignité. D’entrée de jeu, le texte s’ouvre avec une déclaration sur l’égale dignité des hommes et des femmes dont le ton condescendant s’entend dès la première phrase : « L’Église apprécie l’égale dignité, dans la société, des hommes et des femmes créés à l’image de Dieu et dans l’Église, en raison de leur vocation commune de baptisés dans le Christ »[10]. Quelle est la véritable portée de cette déclaration quand « l’égale dignité » des partenaires en humanité n’est pas reconnue dans tous les secteurs de la vie de l’Église? Passer de la parole aux actes, une question de cohérence qui ne semble pas trop embarrasser les autorités en poste tant elles tardent à réformer les pratiques ecclésiales en regard nommément de l’accès des femmes aux ministères ordonnés et non ordonnés.

2) Capacités spécifiques des femmes.  Les évêques identifient les domaines dans lesquels les femmes excellent. « Les pasteurs de l’Église ont reconnu les capacités spécifiques des femmes, telles que leur attention aux autres et leurs dons pour l’éducation et la compassion, tout particulièrement dans leur vocation de mères ». Nul besoin de s’appesantir sur ce discours traditionnel qui n’en finit plus de maintenir des stéréotypes en regard des « capacités spécifiques des femmes » rattachées à leur vocation maternelle.  Force est de constater que les avancées sociales des mouvements de femmes dans le monde et celles de l’anthropologie, de la psychologie peinent à trouver une place dans l’enseignement magistériel. Un constat désolant à vrai dire!

3) Contribution des théologiennes. Peut-être pour la première fois dans l’Église, voyons-nous une assemblée d’évêques reconnaître officiellement l’apport des femmes en théologie.

« Le synode reconnaît qu’aujourd’hui, les femmes (laïques et religieuses) contribuent avec les hommes à la réflexion théologique à tous les niveaux et partagent des responsabilités pastorales avec eux dans de nouvelles voies faisant ainsi avancer la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi ».

Un témoignage précieux, certes. Mais il est loin de faire oublier l’exclusion des femmes des instances décisionnelles.

En somme, la teneur du contenu de la proposition 46 ne démontre-t-elle pas une fois de plus que les responsables de l’Église ne jugent pas pressante l’obligation de délibérer sur la question des femmes et des ministères? Si quelque chose de vrai y est dit, « mais c’est une vérité sans beauté et sans grande inspiration » pour reprendre ici le jugement posé par le cardinal Léonard sur l’ensemble des propositions[11]. Concédons que la proposition témoigne de petits pas en direction du  « trésor méconnu » des femmes dans l’Église[12]. Cependant ce sont des pas de géant qu’il faut faire pour hâter l’accès des femmes aux différentes fonctions, tâches et responsabilités dans l’Église. Un devoir courageux qui ne saurait attendre encore longtemps, voilà pourquoi nous demandons aux évêques du pays d’agir en ce sens.

Deux propositions faites aux évêques canadiens

Nous pensons que deux initiatives interdépendantes, l’une locale et l’autre internationale, devraient contribuer efficacement à faire advenir les changements qui s’imposent dans le domaine des ministères dans l’Église.

1) Établir dans un proche avenir une commission d’étude portant sur « Les ministères dans l’Église d’aujourd’hui ». Une commission qui serait formée à parité de théologiennes et de théologiens. Une fois l’étude terminée, ses résultats et ses recommandations seraient présentés et débattus lors d’une rencontre générale de la CECC. Sans préjuger des conclusions, l’obligation de procéder à des changements majeurs apparaîtra comme incontournable pour l’avenir des communautés chrétiennes.

2) Demander au pape de convoquer un synode extraordinaire portant sur les ministères dans l’Église. Une initiative qui s’avère d’autant plus pressante à prendre puisqu’elle rejoint les préoccupations manifestées lors des congrégations de cardinaux tenues avant le conclave 2013.  En outre, le diaconat pour les femmes a fait l’objet d’une proposition de la conférence épiscopale allemande en février dernier.

Pourquoi un synode? En raison de sa structure plus simple et plus souple que celle d’un concile, nombre plus restreint d’évêques notamment. Extraordinaire à un double titre : 1) un seul thème fait l’objet des débats;  2) une heureuse exception à la règle : la participation de nombreuses femmes aux différentes activités et délibérations de l’assemblée synodale.  Non seulement les femmes seront l’objet des discussions, mieux encore elles y prendront part.  Partenaires de fait de la Mission de l’Église, les femmes doivent l’être dans les faits. Leur participation active aux décisions illustrera de façon convaincante le sens plénier du terme synode : « faire route ensemble » (en grec syn, avec, odos, route).

« Faire route ensemble ». Ce dont a le plus besoin la communauté chrétienne, c’est pouvoir compter sur des femmes et des hommes mandatés pour assumer diverses fonctions ministérielles et responsabilités de tout genre pour guider ses membres dans la manière de vivre les valeurs évangéliques dans le temps d’aujourd’hui. En raison de positions disciplinaires d’un autre âge, des chrétiennes sont empêchées de donner leur pleine mesure dans un secteur ou l’autre de la vie ecclésiale. Comment ne pas dénoncer cette situation paradoxale qui consiste à soutenir l’égale dignité de la femme et de l’homme et du même souffle refuser aux chrétiennes l’accès à des postes de responsabilité et à des ministères ordonnés et non ordonnés? Comment concilier le fait que les baptisés, hommes et femmes, sont appelés à la configuration au Christ dans leur vie, d’une part, et que les femmes ne peuvent pas le configurer de façon sacramentelle, d’autre part? Un paradoxe qui, non seulement porte atteinte à la crédibilité de l’Église catholique romaine, mais compromet le rayonnement du message du Christ dans le monde ce temps. Un constat d’autant plus accablant à l’heure où l’Église tout entière s’interroge sur la façon de vivre la nouvelle évangélisation, mieux encore, l’évangélisation nouvelle.

 

Micheline Laguë
Pour le réseau Femmes et Ministères
Mai 2013


NOTES

[1]  De plus, il est étonnant que cette requête prenne place dans le cadre d’une intervention présentée sous le titre « Mgr Dunn propose comment la nouvelle évangélisation peut répondre à ceux désabusés par les agressions sexuelles »,
http://www.cccb.ca/site/frc/salle-de-presse/annonces/3431-mgr-dunn-propose-comment-la-nouvelle-evangelisation-peut-repondre-a-ceux-desabuses-par-les-agressions-sexuelles, consulté le 26 août 2014.

[2]  Le 29 octobre 2011 à Québec, le réseau Femmes et Ministères soulignait l’intervention du cardinal G. Flahiff par la tenue d’un rassemblement pour célébrer les « 40 ans de ténacité des femmes dans l’Église ».  En ce qui a trait à cet événement, un ensemble de documents se retrouve sur le site Femmes et Ministères ainsi qu’un bon nombre de déclarations des évêques sur la question des femmes en Église, www.femmes-ministeres.org.

[3] Fréderic FORNOS, « Pour la reconnaissance de la contribution des femmes à la société », l’auteur commente l’intention de la prière universelle du mois de mars 2012, 29 février 2012, www.zenit.org/fr/articles/pour-la-reconnaissance-de-la-contribution-des-femmes-a-la-societe, consulté le 3 mars 2012.

[4] La reprise des propos antérieurs à l’élection du pape éclaire le sens du titre donné à l’article : « La contribution des femmes au développement de la société. Intention de Benoît XVI, réflexion du card. Ratzinger », 8 mars 2012, dans www.zenit.org/fr/articles/la-contribution-des-femmes-au-developpement-de-la-societe.

[5] Voir texte intégral sous la rubrique « Trois propositions de Femmes et Ministères » sur le site de www.femmes-ministeres.org.

[6]   Voir le motu proprio Omnium in mentum (Dans l’esprit de tous) de Benoît XVI publié en 2009.

[7]  Toutefois pour pallier une interprétation fautive de sa position, le Cardinal précise qu’ « Il est temps de dire clairement que, si l’Église n’ordonne pas de femmes prêtres, ce n’est pas parce qu’elles seraient moins capables ou moins dignes! Au contraire! C’est uniquement parce que le prêtre n’est pas seulement un “ministre du culte”, mais un représentant du Christ Époux venu épouser l’humanité » (9 octobre 2012). Il y a longtemps que cette position est claire comme aussi bien celle de la
difficulté de l’endosser tant la symbolique invoquée au nom de la masculinité du Christ est irrecevable.

[8] Il importe de préciser ceci : les femmes ne sont pas heureuses des positions du Magistère en matière des ministères, nommément. Par contre, elles sont très heureuses de vivre l’Évangile et de l’annoncer à leurs frères et sœurs en humanité. Ici réside le secret de leur ténacité à tenir bon en dépit des résistances rencontrées.

[9] Le pape se réserve le droit de conserver en totalité ou pas les propositions qui feront l’objet de l’exhortation postsynodale.

[10]  L’énoncé « l’Église apprécie l’égale dignité, dans la société, des hommes et des femmes,… et dans l’Église… » donne lieu à un contresens si l’on ne distingue pas le sens du premier emploi Église, qui concerne les responsables, de celui du deuxième qui se rapporte à la communauté des baptisés. En fait, ce deuxième emploi est le seul à correspondre à l’origine grecque du terme ekklèsia, assemblée convoquée.

[11]   Le Cardinal écrit que « les propositions furent votées l’une après l’autre avec des majorités écrasantes, mais sans enthousiasme. Certes chacune de ses propositions dit quelque chose de vrai. Heureusement! Mais c’est une vérité sans
beauté et sans grande inspiration
 », dans « Les billets de Mgr Léonard au synode. », dans InfoCatho.be http://info.catho.be/2012/10/29/les-billets-de-mgr-leonard-au-synode/, consulté le 29 octobre 2012.

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A propos Micheline Laguë

Détentrice d'un Ph. D en théologie de l'Université d'Ottawa et d'un doctorat en théologie, grade canonique, de l'Université Saint-Paul, Micheline Laguë, m.i.c., est professeure retraitée de théologie de l'Université Saint-Paul. Ses recherches portent sur la spiritualité, les ministères, le partenariat hommes et femmes dans l'Église. Membre active du réseau Femmes et ministères, elle est coauteure de « Voix de femmes, voies de passage » (Éditions Paulines, 1995) et auteure de nombreux articles.