Quand l’écoute de la vie fait éclater les cadres

Louise BissonLorsque j’ai lu Voix de femmes, voies de passage  en 1995, j’y ai puisé confirmation et souffle. Cette voix de femmes d’Église m’encourageait à continuer d’accomplir les gestes de la fécondité; pas ceux des hommes, pas ceux des autres, mais ceux de la mission qui se dessinait sous mes pieds. On y parlait par exemple de « la valeur instituante du réel », valeur que j’expérimentais depuis 18 ans et qui, au fil de la vie, a donné naissance à un réseau chrétien bien vivant et bien portant.

Je m’adresse donc à vous sur la base d’une pratique d’Église qui me fait vivre profondément. Une pratique en émergence où j’ai trouvé ma place comme femme laïque, avec d’autres chrétiens qui, comme moi savourent la Parole de Dieu et se laissent habiter par elle. Avec eux j’y fais l’expérience d’une Église tout terrain[1] et d’une vie chrétienne basée sur le relationnel d’abord[2].

Nous reconnaissons notre expérience dans ces mots tirés d’une lettre bleue de la Mission Ouvrière St-Pierre et St-Paul relatant une de leurs insertions en milieu non desservi par l’Église-institution : « Nous n’allions pas vers un sanctuaire, mais de notre partage nous avons fait un sanctuaire vivant. »

Bref c’est à partir de ce terreau actuel que je vais relire avec vous le récit de guérison de la femme courbée (Luc 13,10-17). De ce récit nous allons tirer successivement deux réflexions.  Une première lecture suivra le texte de près pour nous aider à saisir la situation telle que vécue par chacun des personnages et pour entrer dans la dynamique relationnelle du récit.  Une deuxième lecture élargira notre réflexion à partir de deux mots importants du texte.


Première lecture

Observons d’abord ce qui se passe dans l’histoire telle que racontée par l’évangéliste Luc et traduisons cela en langage actuel:

Luc 13
v 10    Il était à enseigner dans une synagogue un jour de sabbat.

Où se passe la scène?
Elle se passe dans une synagogue.

Dans un lieu institutionnel.

Qu’est-ce que Jésus y fait ?
Il enseigne.

Il fait ce qui se fait normalement dans ce lieu. Signalons qu’il n’est pas là pour changer les habitudes religieuses de ses contemporains. Il participe à la liturgie habituelle sans plus.

Quand?
Un jour de sabbat.

Imaginons la situation en la transposant dans notre contexte ecclésial : nous voyons Jésus à l’église un dimanche en train de faire l’homélie.
Jusque là tout se passe comme prévu.

v 11    Et voilà une femme ayant un esprit d’infirmité depuis dix-huit ans, et elle était toute courbée et ne pouvait absolument pas se redresser.

Voilà une femme…
Que nous dit Luc de cette femme?

 

Qu’elle a un esprit d’infirmité.

Esprit d’infirmité signifie littéralement : « souffle sans force, souffle faible, sans solidité »

Qu’elle est courbée.

Habitée d’un esprit infirmant (contraire de confirmant) c’est plutôt difficile de se tenir debout!

En raison de son infirmité, elle ne peut participer à la prière commune. Tout juif sait cela.  Que fait donc cette femme à la synagogue?

Faisons un petit détour chez nous : Imaginons que quelqu’un de non qualifié se présente dans une réunion d’hommes d’affaire. Comment réagiront les gens?  Ils vont réagir soit en l’ignorant, en faisant comme si la personne n’existait pas,  soit en lui signifiant qu’elle n’a pas d’affaire là et en la conduisant dehors.  Jésus ne fait ni l’un ni l’autre…

v 12    La voyant, Jésus l’interpella et lui dit : « Femme, te voilà délivrée de ton infirmité. »

La voyant, Jésus l’interpelle!

Que fait Jésus?  Il la regarde et lui parle!  En sa présence elle existe…
Et que dire du fait qu’il s’adresse à elle, en pleine homélie (v.10)!  Pour lui, la personne serait-elle plus importante que le déroulement de la liturgie?

Il lui dit : « Femme te voilà délivrée… »

Que voit-il, lui, que les autres n’ont pas vu, pour pouvoir affirmer qu’elle est délivrée de son infirmité (de sa faiblesse)?
Il voit qu’elle a franchi une barrière de non-vie.  Il voit qu’elle risque gros. Il voit son désir de ne plus être exclue. Il voit qu’elle est délivrée de ce qui l’empêchait de se présenter dans une synagogue.

v 13    Et il lui imposa les mains. À l’instant même elle fut redressée et elle glorifiait Dieu.

Ensuite, il lui impose les mains…

Il a d’abord reconnu sa démarche par la parole et maintenant c’est par un geste empreint de bienveillance qu’il l’accompagne dans son processus de guérison.

La femme s’en trouve redressée

Elle s’en sort… Elle retrouve sa dignité.  Elle
trouve appui sur la présence de Jésus pour se déployer, pour cesser de se diminuer… Et elle retrouve physiquement la verticale jusqu’à retrouver intérieurement son lien à Dieu.

Et elle glorifie Dieu.

Ici se termine une première étape du récit.
C’est grand ce qui s’est passé là!  Avec des moyens bien simples, la parole (le verbal) et le geste (le non-verbal), Jésus reconnaît une personne, confirme sa démarche risquée, et il le fait publiquement; il n’attend pas que la liturgie soit terminée pour lui dire cela en privé après coup.  Enfin, il lui inspire toute la confiance nécessaire pour qu’à son tour, elle pose un geste en se dépliant (non-verbal) et s’exprime en glorifiant Dieu (verbal).
Elle se met donc à exister au sein de la communauté croyante, avec tout ce qu’elle est, entière (le non-verbal et le verbal).

Comme dans toute bonne histoire, intervient alors un fauteur de trouble.  Il faut dire que Jésus est un peu provocateur… Pas étonnant qu’il rencontre de la résistance!

v 14    Prenant la parole, le chef de la synagogue, indigné, que ce soit un sabbat que Jésus ait guéri dit à la foule : « Il y a six jours pendant lesquels il faut travailler, venez donc ces jours-là vous faire guérir, et non le jour du sabbat! »

Quelle résistance rencontre-t-il?
Celle du chef de la synagogue.

Celui-ci réagit, s’objecte.  Il s’indigne qu’on déroge de la procédure habituelle.  Il s’indigne surtout que Jésus ne respecte pas le sabbat.  Ça, c’est sacré pour lui.  Comme l’eucharistie l’est pour nous.

Il prend la parole et à qui s’adresse-t-il?
Il s’adresse à la foule…

Il n’a pas le courage de s’adresser directement à Jésus, mais il sait très bien comment parler à une foule pour la réprimander. Il sait très bien parler de ce qu’il faut faire ou ne pas faire !  Les règles religieuses, ça le connaît.[3]

v 15    Le Seigneur lui répondit et il dit : « Hypocrites! Chacun de vous, le sabbat, ne détache-t-il pas son boeuf ou son âne de la mangeoire pour le mener à boire? »

Le Seigneur lui répond…

Jésus ne laisse pas la foule être réprimandée à sa place.  Il remet durement à leur place le chef de la synagogue et ses semblables, pour qui les règles religieuses passent avant tout mais qui savent pourtant utiliser leur bon jugement pour leurs animaux.

« Hypocrites… »

Remarquons ce que fait Jésus ici.  Il reprend directement le chef de la synagogue qui le visait, lui, en parlant à d’autres…  Une confusion relationnelle était en train de se créer, Jésus n’accepte pas cela. D’une certaine façon, il redresse la relation.

Mais Jésus ne s’arrête pas là.  Il s’explique ensuite de façon à faire à comprendre l’enjeu de ce qui vient de se passer pour la femme redressée.  Nous arrivons ici au cœur du message de ce récit.

v 16    « Et celle-ci qui est fille d’Abraham, que le Satan a lié voilà dix-huit ans,  ne fallait-il pas qu’elle soit déliée de ce lien le jour du sabbat? »

Jésus, qui vient de traiter des gens d’hypocrites, poursuit en disant : « Et celle-ci qui est fille d’Abraham… »

Si les paroles prononcées précédemment par le chef de la synagogue avaient pu faire sentir la femme décourbée coupable d’être venue ce jour-là, les paroles que Jésus prononce maintenant redonnent à cette femme toute sa dignité : elle est fille d’Abraham, qu’on se le dise.

Il fallait qu’elle soit déliée de ce lien le jour du sabbat.

Ce que vous trouvez normal de faire pour vos animaux, c’est-à-dire les délier pour qu’ils puissent boire pendant le sabbat,  n’est-ce pas évident qu’il faut le faire pour un être humain? Et cet être humain se trouve à être votre sœur (elle est fille d’Abraham tout comme vous).
L’argument a fortiori de Jésus clôt le bec de ses adversaires et les ramène au sens du sabbat :  Si le sabbat est le jour où l’on doit cesser de travailler pour se reposer comme Dieu l’a fait au 7e jour de la création, et aussi pour se rappeler qu’en tant que peuple, on a déjà été courbé sous l’esclave puis heureusement délivré par Lui, si tel est le sens de l’interdit de travail pendant le sabbat, ce jour du repos et de la mémoire devient par conséquent le jour par excellence pour rendre grâce à Dieu.  Tout bon fils d’Abraham sait et fait cela.  Alors soyons logiques jusqu’au bout : il fallait bien que Dieu délie cette femme justement un jour de sabbat, pour qu’étant délivrée, elle retrouve le goût de la louange, ce qui équivaut à sa vocation de fille d’Abraham.

On arrive enfin au dénouement.  L’histoire a commencé dans un lieu public, la synagogue; elle va se terminer avec toute l’assemblée présente.  C’est au sein de la foule en effet que les paroles et gestes de Jésus trouvent un écho favorable. Bref, au sein de la communauté croyante et non de la hiérarchie religieuse.

v 17    Comme il disait cela, tous ses adversaires avaient honte. Et toute la foule se réjouissait de toutes les merveilles qui arrivaient par lui.

Sur ces paroles ses adversaires ont honte et la foule se réjouit

Notons le renversement qui s’est opéré. Celle qui était courbée et ne pouvait socialement apparaître s’est redressée et ceux qui se croyaient dans leur bon droit se replient derrière le voile de la honte.
La joie de la femme qui a retrouvé sa relation à Dieu est ici amplifiée par la joie de toute une foule.  Cela confirme que c’est en toute légitimité que cette femme peut dorénavant être entièrement elle-même et louer Dieu au sein de son groupe d’appartenance.
Il est intéressant de remarquer que la réjouissance de la foule fait immédiatement écho aux paroles que Jésus vient de dire.  Cette joie manifeste la réception active de toute la communauté au sens que  Jésus donne à l’événement.

Ce joyeux dénouement nous donne à voir une vraie fête dans la synagogue!  L’office qui s’y déroule est loin d’être artificiel ou routinier. Nous avons ici l’exemple d’une communauté qui, reliée au Christ, célèbre la vie qu’elle reçoit dans l’une de ses membres.

Deuxième lecture

 

Élargissons maintenant notre réflexion en nous arrêtant à deux mots importants du récit : le sabbat et la femme courbée.

Le sabbat

 

Je veux d’abord attirer votre attention sur un mot que Luc répète cinq fois en huit versets, marquant ainsi l’importance qu’il lui accorde dans  la compréhension du récit :  le sabbat.  Ce mot se retrouve autant sur les lèvres de Jésus que sur celles du chef de la synagogue.  Ce dernier n’en a pas contre la guérison elle-même, il en a contre le fait que cette guérison se soit opérée en plein sabbat. En insistant sur le sabbat et en plaçant l’action dans une synagogue, l’évangéliste nous donne à penser que Jésus touche à l’institution religieuse!  Il s’avère très difficile de toucher à une institution et à ses traditions sans élever de fortes résistances.

La femme courbée

 

Il est question aussi d’une femme sans solidité intérieure.  Elle est si faible qu’elle en est toute courbée.  Luc insiste : elle ne pouvait absolument pas se redresser.  Il lui était impossible par ses propres forces de se tenir debout, droite.  Cette femme courbée a été interprétée comme la figure d’Israël, la figure du peuple de Dieu courbé sous le poids d’un fardeau.  De quel fardeau s’agit-il ici?  Étant donné le contexte institutionnel, on peut penser qu’il s’agit du fardeau des préceptes et interdits religieux.  D’ailleurs, dans le monde juif, le langage du « lier – délier » est associé au fardeau et au joug.  On sait que les docteurs juifs aimaient parler du « joug » de la Loi.  C’est pour cela que Jésus dit en Mt 11, 30 : « Car mon joug est doux et mon fardeau léger ».   Autrement dit, je ne viens pas vous lier ou vous contraindre en vous imposant toutes sortes de préceptes et règles de comportement religieux.  Mais il dit aussi en Mathieu 23,4 en parlant des autorités religieuses : « Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des êtres humains… »   Le peuple de Dieu est donc courbé, à l’image de la femme de l’évangile de Luc.

Que voyons-nous quand nous sommes pliés en deux?  Le sol, nos pieds…  Nous ne voyons certainement pas le ciel!

Ainsi, le fardeau des règles religieuses tient éloignées de la communauté croyante des personnes qui en auraient besoin pour se relier à Dieu, au ciel.  Cette exclusion les maintient dans l’anémie spirituelle et la non validité.

À travers cette femme, Jésus vient libérer le peuple d’un mal intérieur[4] qui le tient lié, courbé sous un fardeau d’obligations et de restrictions religieuses.  Dans la finale du texte, se déploie dans le peuple-foule ce qui s’est vécu dans la femme : plus rien ne l’empêche maintenant de se relier à Dieu dans la joie.

En conclusion voici l’aspiration, le rêve, que ce récit éveille en moi : 

Que toute personne qui s’approche d’un groupe chrétien soit vraiment considérée et accueillie.  Qu’elle trouve au sein d’une communauté vivante, ce dont elle a besoin pour reprendre pied dans la relation, être nourrie spirituellement et remise debout par le Christ.  Je rêve que lorsqu’une  personne, aussi courbée soit-elle, met les pieds dans une communauté croyante, elle soit d’abord reçue et écoutée dans son désir de vivre. Si elle entend que sa soif est légitime elle pourra aussi entendre l’appel à s’épanouir avec sa dimension spirituelle, jusqu’à ce qu’elle se soit retrouvée et connectée au Vivant. En marchant avec d’autres chercheurs de Dieu elle puisera la force de s’ouvrir et de grandir jusqu’à risquer d’être pleinement elle-même, fils ou fille du Dieu d’Abraham. « Et le Seigneur adjoignait chaque jour à leur groupe ceux et celles qui trouvaient le salut. » (Ac 2, 47)  Voilà l’Église tout terrain et relationnelle que je vois grandir.

Louise Bisson, fondatrice de l’Association canadienne du récitatif biblique et pionnière de sa discipline au Canada
Février 2013


NOTES 

[1] Église tout terrain : où l’intensité et le sacré de la vie se donnent à goûter sans frontières préétablies, sans contrainte de lieu ou de rite.

[2] Terre de relation : où l’on apprend à habiter les divers espaces de rencontre du Christ, présent dans l’expérience personnelle et dans le corps-communauté issu de sa parole.

[3] Mais Jésus a-t-il enfreint l’interdit de travail le jour du sabbat?  A-t-il travaillé ou non?
Quand on lit le verset 13, littéralement, Luc emploie le passif : il ne dit pas « elle se redressa » mais bien « elle fut redressée ».  Ce passif théologique indique sans le nommer que c’est Dieu qui a redressé la femme.  Intéressant détail qui nous fait voir l’optique de l’évangéliste : selon lui c’est Dieu qui a voulu redresser la femme le jour du sabbat.  À travers Jésus, c’est Dieu qui recrée la dignité de l’être, c’est lui qui redresse ceux et celles qui en ont besoin. 

[4] L’esprit d’infirmité, l’esprit sans force, le souffle faible, n’est pas un mal extérieur.  L’esprit ou le souffle se situent à l’intérieur d’une personne.  C’est pourquoi je parle d’un mal intérieur.