L’accompagnement spirituel au féminin

France Fortin« Est-il plus beau métier que celui de prendre soin des autres?[1] »

Le point de départ de cet écrit est une phrase que l’on me dit souvent quand on apprend que je donne dans l’accompagnement spirituel. On me dit souvent : « Il ne faut pas être un prêtre pour faire ça, de l’accompagnement spirituel? » Eh bien non! Une femme peut être accompagnatrice spirituelle. Il est vrai que l’image qui monte spontanément pour la majorité des gens est celle d’un prêtre ou d’un moine. Mais qu’en est-il vraiment ?

Il suffit de poser un regard sur notre monde pour constater une réelle désaffection de l’univers religieux et de ses églises. Cependant, nos contemporains n’ont pas tourné le dos à l’univers du spirituel. Loin de là! Nous observons un réel attrait pour ce qui concerne la spiritualité, comme en témoigne l’abondance de la littérature spécialisée et populaire. Il est vrai que la pratique a subi quelques changements, mais ce qu’elle est profondément demeure.

W.A. Barry et W.J. Connolly, deux jésuites américains, spécialistes des Exercices spirituels et aussi psychologues, définissent la direction spirituelle chrétienne[2] comme « l’aide qu’un chrétien apporte à un autre afin de le rendre attentif à Dieu qui lui parle personnellement, apte à lui répondre, capable de croître dans l’intimité avec lui et d’assumer les conséquences de cette relation[3]. » Nous comprenons bien que la relation d’accompagnement n’est donc pas la rencontre de celui ou celle qui sait avec celui ou celle qui ne sait pas, d’une personne qui est vertueuse avec une autre qui ne l’est pas, mais plutôt une alliance entre deux personnes qui cherchent à discerner ensemble la volonté de Dieu. Le féminin s’accorde aussi bien que le masculin avec les termes de la définition de l’accompagnement spirituel.

Il est pourtant facile de penser que l’accompagnement spirituel par des femmes est nouveau, peu fréquent ou inhabituel. Une chose est certaine, c’est que nous pouvons affirmer, sans peur de se tromper, que l’on en parle peu…. trop peu. Étant moi-même une femme, nouvellement formée en accompagnement spirituel, je me suis intéressée à la question. D’un côté, j’entendais l’étonnement de personnes de mon entourage de me savoir accompagnatrice spirituelle, et de l’autre je me revoyais, en formation au Centre de spiritualité Manrèse[4], entourée de femmes, formatrices et en formation comme moi. Voyons ce qui peut nous éclairer un peu.

La direction spirituelle remonte au temps des moines du désert oriental des IIIe et IVe s. En Occident, la Réforme catholique voit naître des maîtres comme Ignace de Loyola, Jean de la Croix et Thérèse d’Avila[5], figures importantes de la direction spirituelle qui sont encore des références aujourd’hui. Pensons aux écoles de formation qui s’appuient encore, par exemple, sur la spiritualité d’Ignace de Loyola et de ses Exercices spirituels, comme le Centre de spiritualité Manrèse, pour former des guides spirituels reconnus, hommes et femmes. Philippe Plet[6] ne manque pas de préciser qu’il n’y a aucune restriction pour les femmes dans le domaine de la direction spirituelle et que certaines moniales ont exercé ce ministère dès l’époque des moines du désert.

Homme ou femme, la personne qui accompagne a la mission d’accompagner l’autre dans son cheminement spirituel. Même si le mandat d’un accompagnateur spirituel et d’une accompagnatrice spirituelle est le même, lorsqu’il est exercé par une femme, il y a des particularités. Si nous empruntons les mots de Philippe Plet, « la direction spirituelle exercée par une femme aura sa tonalité propre[7] ». Pour lui, l’accompagnement par une femme se vivra plus en douceur. Une femme est généralement plus soucieuse du détail et plus portée à mettre en valeur les aspects lumineux de l’expérience spirituelle de la personne. Elle est plus affective dans sa façon d’écouter et de soutenir la personne accompagnée. Toujours selon Philippe Plet, la sensibilité aux aspects psychologiques et la subtilité d’une femme peuvent aider la personne accompagnée à aller plus loin dans la connaissance de soi.[8]

Pour ma part, je ne me suis jamais demandé si une femme pouvait être accompagnatrice spirituelle. J’ai répondu à une interpellation en acceptant de me donner une formation sérieuse parce que je croyais, et que d’autres aussi y croyaient, que je pouvais m’investir dans ce ministère auprès de mes frères et sœurs dans la foi. Mon cheminement et ma pratique de l’accompagnement spirituel me confirment l’importance de la présence des femmes en accompagnement spirituel. Comme c’est le cas dans d’autres domaines de la relation d’aide, l’apport des hommes et des femmes en accompagnement spirituel contribue à faire de ce ministère un service qui saura répondre à la diversité des demandes.

Depuis les origines du monde, Dieu appelle des hommes et des femmes à une mission. Encore aujourd’hui, Il continue à appeler des hommes et des femmes à découvrir et à réaliser la mission particulière et unique qu’Il fait germer en eux. Il appelle certains d’entre eux à accompagner leurs frères et sœurs dans la foi, dans leur quête de sens et dans leur recherche vers l’accueil, la reconnaissance et la réalisation de ce qu’ils sont dans le cœur de Dieu. En acceptant d’être accompagnateur, accompagnatrice, des hommes et des femmes consentent à approfondir leur propre relation à Dieu, à se donner une formation et à développer des attitudes et aptitudes qui traduisent leur conviction profonde que l’humain peut vivre plus intensément, plus profondément sa relation à Dieu.

France Fortin
Avril 2013


NOTES 

[1] Jean-Guy Saint-Arnaud, Emmaüs aller-retour, Repères pour l’accompagnements spirituel, Montréal, Médiaspaul, 2011, p. 39.

[2] Ce que nous appelons l’accompagnement spirituel.

[3] William A. Barry et William J. Connolly, La pratique de la direction spirituelle, Desclée de Brouwer/Bellarmin (coll. Christus), [1982] 1988, p. 24.

[4] Le Centre de spiritualité Manrèse (CSM), situé à Québec, est une œuvre des Jésuites. Il est spécialisé en accompagnement de l’expérience spirituelle et en formation de guides spirituels.

[5] A. Mercatali, « Père spirituel », Dictionnaire de la vie spirituelle, Paris, Cerf, 1983, p. 873.

[6] Philippe Plet et Danielle Larrivière, Entretien sur la direction spirituelle, Montréal, Médiaspaul, 2011, p. 59

[7] Ibid., p. 62

[8] Ibid., p. 62-63-64