À quand le printemps du peuple de Dieu qu’est l’Église?

Nous assistons, ces derniers mois, à un réveil d’humanité, Le printemps arabe a-t-on titré (Courrier international, 10 février 2011). Cet événement nous bouleverse.  Le peuple tunisien, puis le peuple égyptien et d’autres, femmes et hommes de tous âges et d’appartenance religieuse – des jeunes très majoritairement – se sont levés dans un mouvement populaire et pacifique.  Ils s’affirment sujets de leur histoire et réclament le droit à une condition humaine juste. «Les révoltes populaires qui agitent le monde arabe depuis plusieurs semaines se produisent dans des pays dont la population est jeune, mais qui sont menés depuis très longtemps par des dirigeants autoritaires et vieillissants, déconnectés des préoccupations de leurs peuples», lit-on dans Le Devoir (Lévesque, 5 et 6 février 2011). Fin mars, une première : dans un geste historique, 70% d’Égyptiens votent une série d’amendements constitutionnels. « Ils n’avaient jamais voté… ils n’avaient jamais véritablement choisi » (Truffaut, 23 mars 2011). Un improbable s’est produit : même une puissance mondiale comme les États-Unis ne s’y attendait pas.

Je ne suis sans doute pas la seule à m’être demandé si cet événement n’est pas un signe des temps. Jean XXIII l’avait reconnu dansPacem in Terris (1963) à propos du réveil des peuples africains pour sortir du colonialisme. Il considérait juste, la réclamation de leurs droits par ces peuples et y discernait un signe de la fin des régimes générateurs de peuples dominateurs et peuples dominés.  Ce réveil a contribué à celui de l’Église au Concile Vatican II :  à son identité théologique (Lumen Gentium) et pastorale (Gaudium et Spes) en tant que Peuple de Dieu.  

Est-ce que ce « printemps arabe », d’une juste réclamation de la part des membres de ces peuples à exercer véritablement leurs droits de citoyens et de citoyennes dans l’histoire de leur peuple, ne serait pas un signe des temps aujourd’hui ? Pour l’Église catholique romaine, serait-ce le signe qu’il est temps, pour l’avenir de sa signification et de sa mission au cœur de l’humanité, que tous les baptisés, femmes et hommes, soient reconnus effectivement membres à part entière dans sa gouvernance ?

Les baptisés laïcs ont pu se le demander.  Les femmes baptisées, dont le statut est obligatoirement laïc, encore plus.  En effet, dans l’un et l’autre cas, il s’agit de membres de l’Église dont les droits aux biens du salut, leur héritage fondé sur la grâce baptismale (Gal. 3, 6-7), ne sont pas encore reconnus intégralement.  Un nombre grandissant d’entre eux, d’horizons divers mondialement et culturellement, vivent des conditions et des situations d’Église douloureuses (exclusion ministérielle, impositions et condamnations morales, censure de la parole, refus de leurs visions d’Église, excommunications, non-accès à la vie sacramentelle par manque de ministres, pertes de biens paroissiaux, etc.)  dans la plus grande impuissance à changer les choses, du fait de leur exclusion des lieux où se gère la vie de l’Église : sa gouvernance, son enseignement moral et dogmatique, sa législation, son ministère sacramentel.

La question rebondit : est-ce la volonté de Dieu que les membres de son Peuple, laïcs baptisés, hommes et femmes, soient destinés à ce statut d’exclusion et d’inégalité de droits ? La remise en question de ce statut serait-elle non négociable au nom de la fidélité à la foi ? Inadmissible sensus fidelium ? Peut-on encore justifier cet état des choses dans l’aujourd’hui de l’Église ? Ou se contenter de l’accepter et de laisser l’Église catholique romaine poursuivre ainsi sa route dans l’histoire humaine ? Doit-on se résigner à mettre entre parenthèses cette remise en question pour, au plan pastoral, se concentrer sur la vie d’une communauté de foi locale, en tâchant d’y apporter le plus de signification possible avec l’espoir qu’un jour une nouvelle sève animera l’institution tout entière et y apportera un printemps du Peuple de Dieu ?

À vrai dire, rien ne laisse présager un printemps de l’Église, peuple de Dieu, si on s’en tient à des gestes et documents récents de ses autorités. Et si nous empruntons les catégories du probable et de l’improbable pour analyser son avenir (Morin, La voie, 2011), il nous faut admettre qu’un tel réveil est peu probable. Nous pouvons compter, il est vrai, sur la maturité de la foi de nombreux baptisés et de nombreuses baptisées qui s’expriment de diverses manières dans l’Église; et sur l’émergence récente, mais bien engagée, de voix et d’actions de baptisées en fidélité à leur vocation ministérielle pour la vie de l’Église.  Mais il leur faudra plus de visibilité collective et solidaire, il me semble, pour rejoindre en étendue et profondeur la conscience ecclésiale au point de l’improbable.

Or, nous sommes en pleine célébration de Pâques, l’événement de la foi qui fonde l’Église de Dieu en Jésus Christ.  Nous faisons mémoire du premier printemps de l’Église, son surgissement du plus improbable comme avenir de l’être humain, l’Évangile.  En effet, fût-il le plus misérable, l’être humain n’a pas son sens dernier, sa réalité dernière, dans la mort mais dans la vie.  Du Vendredi Saint à l’aube pascale, c’est de cet improbable jeté en terre dans les paroles et les actes de Jésus qu’a germé l’Être humain nouveau, rendu à lui-même, homme et femme; réconcilié dans son intégralité, par grâce et non par pouvoir ou prestige, fût-il religieux ou civil.  

À bien lire les récits de la Passion, on apprend que ce n’est pas dans le probable, l’attendu des apôtres dits institués que s’inscrit le premier témoignage et le premier envoi apostolique postpascal, mais dans celui, l’improbable, l’inattendu des femmes disciples. Elles ont vécu l’épreuve de la foi des derniers jours avant la Passion jusqu’à l’aube pascale. Elles ont été envoyées par Jésus lui-même, pour annoncer aux « frères » que tout était accompli et les appeler à se rendre en Galilée, là où tout a commencé (Mt 28, 9-10), sur la route et non dans la synagogue, pour en retrouver les sources.   

Selon l’évangile de Jean, quelques jours avant la Passion, c’est une femme, Marthe, que Jésus sollicite pour sceller d’une confession de foi la dernière révélation de sa personne :  « Je suis la Résurrection et le Vie. Crois-tu cela ? » (11, 25-27).  C’est d’une femme, Marie de Béthanie, non nommée ailleurs, que Jésus reçoit l’onction de sa messianité (12, 1ss.). En écho au chant de sa mère Marie, lorsqu’elle le portait dans son sein, rendant grâce que l’improbable de Dieu advenait dans l’histoire:  « Il a renversé les puissants de leur trône… » (Lc 1, 52) ? Le geste de cette femme, qui prophétise son ensevelissement, dit Jésus, est tellement important qu’il l’investit de sa propre Parole solennelle : « En vérité, je vous le déclare, partout où sera proclamé l’Évangile, dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait » (Mc 14, 9;  Mt 26, 13). Parole liée au lavement des pieds, avant la Cène chez Jean, pour signifier le ministère évangélique. Cette Parole n’est jamais prononcée solennellement dans la liturgie catholique; oubliée, même dans les liturgies pascales. Mais si dite d’un geste de Pierre…

Qui sont les témoins de l’expérience de la foi que représente le passage du Vendredi saint à l’aube pascale ? Le groupe des femmes disciples, rapportent unanimement les Synoptiques; avec Marie et le disciple bien-aimé, ajoute Jean.  Elles accompagnent le condamné le plus longtemps possible, à distance (Mt 27,  55; Mc 15, 40; Lc 23, 49), près de la croix (Jn 19,25). Elles se tiennent debout et regardent…, seule manière d’exprimer leur présence, fidèle, jusqu’à la fin. Ce sont elles qui reçoivent le corps, qui l’ensevelissent, le veillent; qui y reviennent, « de grand matin » (Mc 16, 2; Lc 24, 1), « à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre» (Jn 20 1). Ce sont elles que l’ange d’abord salue et envoie annoncer la nouvelle de la résurrection (Mt 28, 5-7). Alors qu’elles s’apprêtent à partir, Jésus lui-même vient à leur rencontre : « Je vous salue ».  « Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée.  C’est là qu’ils me verront »(Mt 28, 9-10).

Si nous sommes jusqu’ici en plein improbable, il nous reste à nous étonner de celui que nous réserve le récit de la rencontre dans le jardin (Jn 20,11-18), le lieu des commencements. Y sont déjà passés Simon-Pierre et « l’autre disciple », celui que Jésus aimait. C’est à qui court le plus vite vers le tombeau à l’annonce de Marie de Magdala.  Simon-Pierre y est arrivé, le second.  Ils crurent en voyant les bandelettes et le linge qui avait couvert la tête de l’enseveli, le corps manquant.  Mais « Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts » (20, 9).  Jésus le leur avait annoncé, mais ils avaient besoin de comprendre, d’être sûrs par eux-mêmes.  Ils s’en retournèrent, sans plus se mettre en mal de la quête du corps. Rien ne s’est passé entre eux et le Ressuscité, pas d’expérience de commencement postpascal. Que pouvaient-ils en témoigner auprès des « frères » ?

Marie reste. Elle cherche le corps. Elle pleure, le temps de s’ouvrir à une visite : celle des deux anges.  Elle leur fait la confiance de sa peine. Puis, elle sent une présence :  « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? ». Elle fait encore confiance et un dialogue s’engage. Croyant que c’est le gardien du jardin, elle lui demande où il a mis le corps. Alors, l’improbable se produit : LA visite, celle qui inaugure le commencement de l’identité humaine postpascale.  Elle s’entend nommée :  « Marie ».  Elle reconnaît et nomme :  « Rabbouni », ce qui signifie « maître » (20, 15-16). Dans cet événement, elle naît à son identité de disciple postpascale et de relation nouvelle avec le Maître :  « Ne me retiens pas ».  C’est dans cette reconnaissance mutuelle et sa relation nouvelle que Marie s’entend envoyée, solennellement, par Jésus Ressuscité, et se reçoit envoyée vers les « frères » pour leur annoncer l’improbable, inouï pour l’histoire humaine. Elle, Marie, non pas Simon-Pierre et le disciple que Jésus aimait, pourtant passés par là, mais trop soucieux de certitude pour s’ouvrir à la visite et à l’envoi postpascal à son aurore. « Elle vint donc annoncer aux disciples :  “J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit” » (20, 18).  Voilà!

Les femmes disciples ont vécu, dans toute leur personne, l’expérience de la foi apostolique pré et postpascale, du Vendredi saint et sa ténèbre jusqu’à l’aube pascale et sa lumière : l’improbable qui est au cœur de la tradition chrétienne de la foi.  Leur envoi et celui de Marie de Magdala s’inscrivent dans cet événement; elles sont mandatées par Jésus lui-même, dans sa Personne ressuscitée.  Que devons-nous en retenir, en Église, pour sa tradition de la foi et ses structures institutionnelles au service de son identité et de sa mission pascales ? Dans les célébrations pascales elles-mêmes ? Ce sera intéressant de voir ce que Benoît XVI en retient dans son dernier livre sur Jésus (Ratzinger-Benoît XVI, 2011).

Le printemps de l’Église Peuple de Dieu, peuple de baptisés et de baptisées, passe par la mémoire de l’envoi apostolique des femmes disciples au matin de Pâques, au commencement, dans le jardin, et par la restitution de ce don ministériel de l’Esprit des temps nouveaux pour la vie de l’Église.  Le printemps du peuple arabe peut-il en être un signe en cette deuxième décennie du troisième millénaire ? Ou l’institutionnel, l’ordre, le probable  aussi indispensable qu’il soit pour sa durée dans l’histoire bloquera-t-il l’événementiel, la grâce, l’improbable qui est à son origine et le garant de sa jeunesse évangélique en Dieu et au cœur de l’humanité ?  

À quand le rassemblement de milliers de baptisées, chrétiennes de toutes les Églises, voire de femmes de toutes traditions religieuses et même de non-croyantes sur la Place Saint-Pierre, en signe et en appel de ce printemps ? Et de milliers d’hommes, « frères » de toutes provenances avec elles ?  Un improbable de la grâce pascale ?

Ottawa, le 14 avril 2011.


Références 

Courrier international, 1058 (2011, 10 février). Le printemps arabe vu par la presse arabe.

LÉVESQUE, Claude (2011, 5 février). Des pays ébranlés aux profils variés. Le Devoir. [En ligne]. [http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/316211/des-pays-ebranles-aux-profils-varies]. (1er avril 2011)

MORIN, Edgar (2011). La voie. Paris : Fayard.

RATZINGER,  Joseph-BENOÎT XVI (2011). Jésus de Nazareth. T. 2, De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection. Paris : Éditions du Rocher.

TRUFFAUT, Serge (2011, 23 mars). Constitution égyptienne – Une première. Le Devoir. [En ligne]. [http://www.ledevoir.com/international/afrique/319391/constitution-egyptienne-une-premiere]. 1er avril 2011)

Ce contenu a été publié dans Les propos de... par Élisabeth J. Lacelle. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos Élisabeth J. Lacelle

Détentrice d'un doctorat ès sciences religieuses de l'Université de Strasbourg, professeure émérite de l’Université d’Ottawa, Élisabeth Jeannine Lacelle (1930-2016), théologienne, a été consultante à la Conférence des évêques catholiques du Canada (1971 à 1984) et alors nommée présidente du Comité « ad hoc » sur le rôle de la femme dans l’Église (1982 à 1984). Cofondatrice du réseau Femmes et Ministères, elle fut une personne ressource pour la question des femmes et du christianisme.