Indignation ou résignation? ou Vivement, la colère des chrétiennes!

Alors que j’avais accepté avec beaucoup de résistances l’invitation de Pauline Jacob à rédiger cette chronique, je tombai par hasard sur un texte d’Hélène Pedneault : Amour, colère et indignation.[1] Voilà que celle-ci, pour qui j’ai une grande admiration depuis longtemps, me fournit l’inspiration pour ce texte en plus de m’aider à comprendre mes résistances.

Engagée en Église depuis plus de vingt ans, agente de pastorale puis professeure en théologie, féministe depuis les premières heures, j’ai participé à la lutte des femmes pour leur pleine reconnaissance aux niveaux social et ecclésial. Avec les chrétiennes de chez-nous comme ailleurs au Québec, que d’espérances nous avons vécues! Que de solidarités nous avons nourries — je pense notamment aux femmes qui m’ont précédée dans cette lutte! Que de déceptions nous avons encaissées!

Inspirée par les propos d’Hélène Pedneault, je ne vous parlerai pas d’espérance, ni de la pédagogie des petits pas, ni de quelques paroles d’ecclésiastiques ici ou là qui montreraient une quelconque ouverture à la pleine reconnaissance des femmes, mais de lacolère! Je veux parler de la colère des femmes, celle dont nous avons trop peur; celle que nous refoulons parce que c’est très mal vu d’être en colère — surtout chez une femme! —; celle qui suscite tant de culpabilité, même si elle est juste. Je veux vous parler de lacolère des chrétiennes, celle qui nous fait peur, et qui fait encore plus peur aux hommes d’Église; de la colère des chrétiennes que nous n’osons affirmer parce qu’on nous a fait croire que c’était incompatible avec les femmes de foi que nous sommes. Et pourtant!

Hélène Pedneault parle de la cause des femmes en général. En lisant ses mots, je pense à la situation des femmes en Église en particulier. Je partage ici, avec solidarité et humilité, quelques éléments du texte de l’écrivaine québécoise doublés de ma réflexion, encore embryonnaire, et qui demande à être poursuivie avec celles — et peut-être ceux — qui le voudront bien.

Mme Pedneault nous dit que la colère est nécessaire, « nous avons besoin de la colère […] parce que l’adrénaline de la colère, c’est comme de la dynamite : il faut savoir comment la manipuler pour qu’elle nous serve au lieu de nous nuire, et il faut surtout la transformer vite en indignation. » Selon Le Petit Larousse, l’indignation est un « sentiment de colère que provoque un outrage, une action injuste ». La colère, tel le feu de l’allumette, permet d’allumer l’indignation. Cette dernière, plus durable, « est la base de toute action » et fournit l’énergie nécessaire pour « casser un silence ou réparer une injustice. » Indignées! ? Sommes-nous encore indignées devant la non-reconnaissance des femmes en Église? Devant l’injustice flagrante faite aux femmes dans cette Église, communauté qui porte notre foi au Christ vivant, mais aussi institution patriarcale qui perpétue le double standard envers les femmes.

Ma curiosité me pousse à interroger de nouveau Le Petit Larousse, cette fois à propos de résignation. « Fait de se résigner. Renoncement, fatalisme. » Se résigner : « se soumettre sans protestations à (quelque chose de pénible ou désagréable); accepter en dépit de ses répugnances. » Femmes engagées en Église, où en sommes-nous? Sommes-nous résignées devant le silence romain? Sommes-nous indignées ou résignées devant notre absence quasi systématique du pouvoir décisionnel? Rolande Parrot écrivait récemment dans cette chronique : « D’ailleurs, dans les diocèses du Québec de nombreuses femmes ont cessé de militer pour l’accès au pouvoir décisionnel et à la prêtrise. »

Soyons honnêtes et arrêtons d’identifier une femme ou deux, ici ou là dans l’appareil diocésain ou sur un comité épiscopal, pour nier notre absence des lieux décisionnels. Leur pouvoir véritable est souvent limité et leur présence, en nombre très restreint, ne fut possible qu’au prix d’un grand déploiement d’énergie de la part des femmes et aussi d’effectifs presbytéraux insuffisants. Redisons-le, nous ne sommes pas dupes devant le double discours du service ministériel et du pouvoir! Les femmes ne peuvent marcher vers l’égalité si elles sont absentes des lieux de décision et de pouvoir. L’Histoire en est témoin. Sur les plans juridique, civil, professionnel, matrimonial et ecclésial, rien ne nous fut accordé par simple souci de justice, mais chaque victoire fut arrachée par la lutte acharnée des femmes pour plus d’égalité.

Parlant d’Histoire, dans son texte, Hélène Pedneault affirme que « pour préserver notre indignation et la nourrir, il faut deux choses : s’informer, soit s’intéresser à tout ce qui se passe et se documenter le plus possible sur ce qui nous enrage, ET connaître l’histoire qui nous a précédées pour éviter qu’elle se répète ». Ainsi, l’écrivaine québécoise raconte l’Histoire des femmes des cent dernières années. Pas juste les bons coups qui nous ont fait progresser! Elle raconte les injustices et les aberrations qu’ont dû vivre nos sœurs, nos mères et nos grands-mères. C’est important de se raconter notre histoire collective, on oublie vite! « Nos droits sont récents, et donc fragiles » — Que dire alors des femmes en Église où notre présence est davantage tolérée que reconnue officiellement par l’Église universelle. — L’auteure démontre que toutes les lois nettement injustes[2] ont pu être votées et maintenues parce qu’aucune femme n’était présente dans les lieux décisionnels. « Pensez-vous que si les femmes avaient pu voter ou être élues au Parlement cette inqualifiable situation juridique des femmes aurait perduré aussi longtemps?  Jamais de la vie! »

Depuis une trentaine d’années, nous avons tout de même fait quelques pas, des groupes de femmes se sont levés :  Femmes et Ministères, Le Réseau des répondantes diocésaines à la condition des femmes, L’autre Parole, L’Association des religieuses pour les droits des femmes, pour ne nommer que ceux-là. Nous avons l’habitude, à l’occasion des anniversaires d’un ou l’autre de ces groupes, de faire un peu d’histoire, nous racontons généralement nos avancées, petites et grandes, dans notre marche vers l’égalité. La marche est encore longue… Mais notre histoire, l’histoire des chrétiennes, ce n’est pas seulement les bons coups. Ce n’est pas seulement notre mobilisation pour un gain, si petit soit-il, ou encore quelques paroles encourageantes d’évêques. Notre histoire, c’est aussi les injustices subies par nos sœurs, nos mères et nos grands-mères. C’est aussi les refus et les reculs essuyés par les chrétiennes depuis les quatre dernières décennies. C’est aussi la reconnaissance tardive de notre aptitude à être image de Dieu, et l’affirmation répétée de notre incapacité constitutive à être image du Christ. C’est aussi les violences structurelles, psychologiques, verbales et sexuelles subies par des femmes. Notre histoire, c’est aussi l’éloge fait aux qualités féminines et à la maternité pour maintenir les femmes dans un statut marginal. — Vous êtes déjà demandé pourquoi aucun document romain ne vante les vertus de la paternité ou les qualités dites masculines? Pas besoin! Le masculin est la norme, le référent. — J’ai parfois l’impression que pour maintenir l’espérance — ou peut-être pour survivre tout simplement — , nous taisons une partie de l’Histoire. Peut-être serait-il temps de raconter l’histoire ecclésiale du dernier siècle, avec ses injustices, ses absurdités, ses affronts et ses outrages faits aux femmes. Peut-être serait-il temps de piquer une sainte colère et de s’indigner? … Encore une fois! Peut-être serait-il temps? Sinon, restera-t-il des jeunes femmes intéressées à entendre l’histoire des femmes chrétiennes? Mais ça, c’est une autre histoire… Disons simplement que lorsqu’à 43 ans, nous sommes encore perçues comme les jeunes féministes en Église, ça pose question!

Il m’arrive de craindre que notre appel au service de l’Évangile, appel reçu comme une véritable vocation, entraîne une certaine confusion face à la colère et à l’indignation. Je crains qu’une certaine manière de vivre et de comprendre notre amour et notre désir de fidélité envers Dieu étouffe notre colère, même légitime, devant l’injustice et, du coup, limite notre force d’indignation, l’énergie même de la transformation. Plus encore, je crains qu’on ait utilisé la puissance de notre amour du monde et du Christ et l’ardeur de notre désir de servir pour nous inviter à taire notre colère et opter pour la résignation.

Et pourtant! Celui-là même que nous voulons suivre, Jésus de Nazareth, n’a pas craint la colère. Il s’est indigné devant l’exploitation des pauvres sur la place du temple. La liberté radicale de Jésus le Christ nourrit ma vocation à servir l’Évangile dans le monde aujourd’hui. Il s’est indigné et a brisé le silence devant l’injustice et l’exploitation humaine. Qu’il s’agisse des femmes, des étrangers, des infirmes ou de toutes autres personnes exclues, il a pris position de façon claire en leur faveur. En se tenant debout devant les autorités de son temps lorsque celles-ci étaient injustes, il invite toutes les personnes exclues à en faire autant. Il m’invite, il nous invite toutes à nous tenir debout, à briser le silence, à refuser l’exploitation et le mépris, et à nous indigner devant toutes les injustices, y compris l’injustice faite aux femmes en Église. Ainsi, paraphrasant Marie Cardinal qui a déjà dit : « La cause des femmes, c’est la cause des gens », j’ai envie de dire : « La cause des femmes, c’est la cause du Christ. »

Je laisse les derniers mots à Hélène Pedneault qui m’a inspiré cette réflexion. « Et si vous croyez être capables de colères dévastatrices et si vous en avez peur, je vous recommande la lecture de la Bible. À côté de celles de Dieu, nos colères sont de douces caresses… »

Chicoutimi, le 8 janvier 2013


NOTES 

[1] Allocution prononcée le 11 juin 2008 pour l’R des centres de femmes du Québec, Rivière-du-Loup. J’y ai reconnu également pour l’essentiel une conférence offerte un certain 8 mars à Chicoutimi. Puisqu’il s’agit d’un texte non édité, je citerai librement Hélène Pedneault, sans d’autres précisions que l’utilisation des guillemets.

[2] Par exemple, l’incapacité juridique et économique de la femme mariée jusqu’en 1964, la non-admission des femmes  dans les universités (et les facultés de théologie!), les régimes matrimoniaux qui désavantageaient nettement les femmes sur les plans économique et social, en plus des droits absolument inégaux s’il y avait infidélité, le droit de vote des femmes obtenu seulement en 1940 au Québec, après 50 ans de luttes.

Ce contenu a été publié dans Les propos de... par Andrée Larouche. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos Andrée Larouche

Détentrice d'une maîtrise ès arts en théologie (2008), Andrée Larouche est actuellement professeure et responsable des communications à l'Institut de formation théologique et pastorale de Chicoutimi et professeure associée à la faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. Elle a été répondante à la condition des femmes (1997-2004) et animatrice de zones pastorales dans le diocèse de Chicoutimi (1992-1999).