30e anniversaire de Femmes et Ministères – De l’euphorie à l’espérance tranquille

Rolande ParrotMa participation aux trente ans de Femmes et Ministères peut se résumer en trois grandes étapes. Tout d’abord, la période d’une vaste prise de parole dans l’Église au Québec. Elle fut suivie de plusieurs années d’un débat passionné pour faire valoir nos revendications. Et, depuis quelque temps, nous sommes entrées dans une phase résolument ancrée dans l’espérance, mais que je qualifie de tranquille. Malgré la constance dans nos démarches pour que les femmes prennent toute la place qui leur revient dans l’Église, les résultats se font toujours attendre.

La prise de parole des femmes

En avril 1982, travaillant au diocèse de Saint-Jean-Longueuil, j’ai été invitée à faire partie d’une équipe de six femmes en vue de fonder un réseau de femmes engagées en Église. Il faut dire qu’à partir des années 1970, de plus en plus de laïques, des femmes surtout, sont engagées dans un service pastoral aux niveaux paroissial, scolaire et même diocésain. Certaines étaient rémunérées, d’autres agissaient comme bénévoles, soit à temps complet ou à temps partiel dans un service pastoral. Quelle était leur situation? Comment étaient-elles reconnues dans leur service ecclésial?

C’est dans ce contexte ecclésial qu’en octobre 1982, une vingtaine de femmes, engagées en Église ou théologiennes, provenant de diocèses francophones, jetaient les bases d’un regroupement qui allait devenir Femmes et Ministères. Le réseau ainsi constitué se définit comme « un lieu de solidarité et de parole, un lieu de ressourcement et de célébration, un lieu d’élaboration d’une pensée commune, un lieu de concertation en vue d’une prise de parole collective[1] ».

Nous avons vécu des rencontres stimulantes qui nous ont permis de libérer notre parole. Chacune racontait ce qu’elle vivait dans son milieu avec émotion et conviction. Nous retournions chez nous avec une énergie du tonnerre pour susciter chez d’autres femmes une prise de parole qui devenait avec le temps un agent de transformation des situations courantes. Dans l’ensemble de l’Église au Québec, nous avons pu constater des améliorations au plan de la condition humaine et financière des femmes engagées en pastorale.

La prise de paroles des agentes de pastorale

Puis, le réseau Femmes et Ministères s’est dit que pour améliorer la situation des femmes en Église, il fallait connaître qui elles étaient, ce qu’elles faisaient et comment elles comprenaient leur situation comme femme en Église. Une recherche sociologique s’imposait et le Réseau a engagé une sociologue, Sara Bélanger, pour conduire la recherche avec la collaboration des membres et en rédiger le contenu. Un long travail s’amorça. Il fallut élaborer un questionnaire étoffé pour recueillir des faits et identifier l’ensemble des femmes assumant des postes d’animation pastorale dans l’Église du Québec.

Les réponses furent éloquentes. Nous avons constaté beaucoup de divergence sur les termes utilisés en animation pastorale, sur la question salariale, sur les exigences dans la formation théologique et pastorale, sur la vision des autorités diocésaines sur le rôle des femmes dans l’Église. L’ouvrage Les soutanes roses. Portrait du personnel pastoral féminin au Québec est paru chez Bellarmin en 1988. Les résultats de cette recherche ont été traités par une vingtaine de médias et ont fait l’objet de conférences et de débats dans l’Église.

Au cours de ces années, nous avons constaté que plusieurs évêques étaient ouverts à l’avancement des femmes dans l’Église et s’étaient mis à l’écoute de nos revendications. Certains ont reconnu que des femmes pouvaient occupés des postes de commande dans biens des domaines en pastorale. Mais, le niveau décisionnel leur échappait.

Des débats passionnés

Lorsque le pape Jean-Paul II a déclaré dans une lettre apostolique que l’ordination sacerdotale était exclusivement réservée aux hommes (Ordinatio sacerdotalis, 22 mai 1994), le réseau Femmes et Ministères a immédiatement réagi. Il a présenté « une requête au président de la Conférence des évêques catholiques du Canada [CECC], Mgr Jean-Guy Hamelin, accompagnée de 725 signatures. Il demandait à la CECC de prendre les mesures nécessaires afin d’assurer la poursuite des recherches sur la participation des femmes à la vie, à la mission et aux ministères ecclésiaux quels qu’ils soient. De plus, le 25 août suivant, Le Devoir a à nouveau publié une requête en y mentionnant que 2000 catholiques réclamaient la poursuite de la recherche sur l’ordination des femmes. [2]»

J’étais alors directrice de la revue L’Église canadienne, une revue de documentation et d’études dédiée aux évêques, prêtres, religieuses, religieux, agentes et agents de pastorale. J’étais souvent tiraillée entre le respect de l’autorité de l’Église et la promotion des revendications des femmes. Il était difficile de publier un article qui allait à l’encontre des documents pontificaux. Je recevais des encouragements, d’une part, et des reproches d’autre part. Cette proclamation de Jean-Paul II, toujours maintenue aujourd’hui, a jeté du froid dans les esprits et les cœurs de bien des femmes inquiètes pour leur avenir en pastorale et le besoin de gagner leur vie.

Heureusement, le réseau Femmes et Ministères savait rebondir pour promouvoir l’égalité homme-femme, à chaque fois que l’Église brimait des droits fondamentaux des femmes. Il fallait continuer de libérer la parole. Mais cette fois par une analyse constructive qui puisse susciter d’autres actions. La publication de la recherche-action Voix de femmes, Voies de passage (Paulines, 1995)  a été faite à partir du témoignage de 225 agentes de pastorale de 22 diocèses qui ont accepté de parler de leur conception de l’Église, des chemins parcourus et des autres à inventer, des avancées et des reculs… Les auteures, quatre théologiennes du Réseau, Lise Baroni, Yvonne Bergeron, Pierrette Daviau et Micheline Laguë, ont fait « l’interprétation théologique des pratiques pastorales de ces femmes » et identifié « des enjeux ecclésiaux qui invitent à l’audace du renouveau ».

En parcourant l’historique des activités des femmes[3], on se rend compte que le réseau Femmes et Ministères a su mobiliser un bon nombre de femmes dans les diocèses par des démarches diverses. Le Colloque Virage 2000 portait « sur les stratégies de changement à mettre en place pour éliminer les pratiques discriminatoires et jeter les bases d’une plate-forme d’actions » à réaliser aux niveaux local, régional et national. Un travail énorme qui a conduit à la publication de La 25e heure pour l’Église, un guide d’animation sur divers thèmes, tels la violence, la pauvreté, le pouvoir.

Mais les changements de mentalité n’étaient pas faciles à réaliser. Comme l’Église maintient toujours sa certitude que les femmes ne peuvent pas avoir accès à l’ordination presbytérale parce que Jésus était un homme, ce constat a ralenti de beaucoup l’engagement des femmes au sein du groupe. Certaines se sont retirées, et d’autres se sont ajoutées. D’ailleurs, dans les diocèses du Québec de nombreuses femmes ont cessé de militer pour l’accès au pouvoir décisionnel et à la prêtrise.

Une espérance tranquille

Le réseau Femmes et Ministères a vécu une période de réflexion pour voir comment poursuivre le travail de sensibilisation des femmes et des personnes en autorité dans l’Église. Il fallait du souffle pour continuer. Où était notre espérance? Où était la mienne? Comment croire encore qu’un jour le Vatican reconnaîtra qu’il n’y a aucun empêchement au plan biblique et théologique pour que les femmes accèdent à l’ordination? Le retour à des comportements d’avant Vatican II dans certains milieux n’est guère rassurant.

Plusieurs de mes compagnes portent en elles-mêmes cette espérance « têtue » qui les anime envers et contre tout pour qu’ultimement les femmes accèdent au sacerdoce. J’ai pour elles une profonde admiration et elles me portent témoignage. Le site Internet du Réseau est devenu d’ailleurs un lieu incontournable d’échange et de dialogue entre des femmes et des hommes pour l’avancement de la cause des femmes en Église.

Mon espérance s’est attachée à croire aux petits gestes, à penser qu’on peut sensibiliser une personne à la fois. Les récentes propositions que le réseau Femmes et Ministères a faites aux délégués de la Conférence des évêques catholiques du Canada, à propos du synode en cours sur la nouvelle évangélisation, sont un exemple de gestes et de pas qui comptent. Sans rechercher les résultats immédiats, car nous savons que ce sera encore très long. C’est pourquoi je me place résolument dans une espérance tranquille qui se veut fidèle au quotidien.


NOTES 

[1]  Cf. la rubrique « Qui sommes-nous? » sur le site de Femmes et Ministères : www.femmes-ministeres.org

[2]  Les citations sont tirées de l’historique des activités de Femmes et Ministères.

[3]  Lire la rubrique Activités sur le site de Femmes et Ministères.

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A propos Rolande Parrot

Cofondatrice du réseau Femmes et Ministères, Rolande Parrot est au service de l’Église depuis plus de 40 ans, comme journaliste, directrice de la défunte revue « L’Église canadienne », responsable des communications (diocèse de Saint-Jean-Longueuil, Assemblée des évêques catholiques du Québec). Elle est récipiendaire du Prix Marie-Guyart (2008) pour sa fructueuse carrière de communicatrice en Église. Elle est l'auteure de nombreux articles concernant l'Église et la question des femmes en Église.