Le pape François

Edith RichardMa coiffeuse était très déçue. Vraiment très déçue. Et pourquoi donc? C’est qu’elle avait nourri l’espoir que le successeur de Benoit XVI puisse être un québécois.

À son grand désappointement, tel ne fut pas le cas.

Il est vrai que des médias avaient mis l’emphase sur la vaste érudition, les talents de polyglotte et l’expérience missionnaire de l’ex-archevêque de Québec. En peu de temps il était devenu un papabile notoire.

Mais le souvenir meurtri qu’il a laissé au Québec durant son septennat, en raison de ses intransigeances morales, de ses prises de position intempestives et de son défaut de saisir  la nouvelle donne culturelle québécoise ont fait douter de sa capacité à gouverner la barque ecclésiale dans le sens de l’unité et de la paix.

Le pape et François d’Assise

La tenue d’un conclave constitue toujours un événement d’une grande importance dans l’Église catholique surtout  en raison du suspense qui l’accompagne et du mystère qui l’enrobe.

Le conclave que nous venons de vivre ne fait pas exception d’autant plus que le nouvel élu ne figurait même pas sur la liste très médiatisée des papables.

L’élection du cardinal Jorge Mario Bergoglio, originaire d’Argentine est une grande surprise. Prenant le nom de François, celui d’Assise, il manifeste ainsi sa volonté de placer son pontificat  sous le signe de la simplicité, loin des fastes et des pompes impériales et… délesté de la traîne de plusieurs mètres de  la cappa magna. Tel qu’il se présente à nous, François semble être plus qu’un nom, cela ressemble plutôt à la plateforme d’une option préférentielle pour les pauvres et du rôle social que devrait exercer l’Église.

D’ailleurs dans sa vie d’archevêque, il avait délibérément  renoncé à tout l’apparat lié à son titre : appartement modeste, vie frugale, ni voiture, ni domestique. Il a fait de la pauvreté un engagement cohérent entre sa parole et son agir non pas dans le sens philanthropique mais avec un impératif de justice.

Lors de sa première apparition au balcon de St-Pierre, il a donné le ton de sa personnalité : salutation inclusive, respect de la foule, gestes empreints d’humilité, et depuis, il n’a pas craint de rappeler à l’ordre, publiquement, ceux qui « marchent sans la croix », ceux qui ont trempé dans les scandales sexuels et  financiers et ceux qui se sont livrés à des luttes de pouvoir internes.

François et la Curie

Jacques Le Goff raconte qu’en 1210 François d’Assise, voulant faire légitimer sa démarche par le pape, se rend à Rome avec ses compagnons. « Il rentre de Rome en partie rassuré, mais scandalisé par ce qu’il a vu de la curie romaine : goût de l’argent, intrigues, soif de pouvoir ». (Saint François d’Assise; Gallimard)

Telle est, à peu de chose près, la situation en 2013 au moment où débute le pontificat du pape François.

À peine élu, il s’attaque justement à la pièce maitresse de l’échiquier : la réforme de la Curie romaine. Dans ce but, il annonce la mise sur pied d’un conseil consultatif composé de huit cardinaux provenant de tous les continents  pour réfléchir et le conseiller dans l’exercice de son pontificat. Le fait de donner un caractère international à ce groupe de travail n’est pas anodin en ce sens que le pape tente de s’affranchir de la mainmise omniprésente et omnipotente de la Curie romaine.  Voilà une sage et judicieuse décision qui devrait faire écho à la grogne qu’auraient exprimée plusieurs cardinaux lors des congrégations qui ont précédé le conclave au sujet de l’emprise de la Curie romaine  sur le gouvernement de l’Église.

Le processus de réforme que le pape François tente d’instaurer aujourd’hui est de bon augure. Mais ne nous méprenons pas. En Argentine le cardinal Jorge Mario Bergoglio était un  conservateur qui a défendu les positions traditionnelles de l’Église concernant le mariage des prêtres, l’avortement,  le mariage des homosexuels et, dans ce dernier cas, cela a même  généré un conflit avec la présidente de l’Argentine, Cristina Kirchner.

N’oublions pas non plus  la zone d’ombre qui entoure son rôle durant la dernière dictature militaire (1976-1983).

Le jésuite et l’Opus Dei

Durant leur règne respectif, les papes Jean-Paul II et Benoit XVI ont manifesté beaucoup de sympathie et de cordialité envers  certaines organisations intégristes telles Communion et libération, les Légionnaires du Christ et, particulièrement, l’Opus Dei. Depuis que  Jean-Paul II a accordé le statut de prélature personnelle à l’œuvre,  et hâté la canonisation du fondateur de l’Opus Dei, Josemaria Escriva, l’influence de l’Opus Dei dans le gouvernement central de l’Église est telle qu’elle pèse dans nombre de décisions du Vatican.

Quelle sera l’attitude du pape François  envers cette « Église dans l’Église »? D’autant plus, qu’étant jésuite, il n’ignore pas l’antagonisme qui s’est développé entre l’Opus Dei et la Société de Jésus en raison du caractère sectaire intégré au catholicisme par l’Opus Dei. Selon Yvon Le Vaillant « Officiellement, bien entendu, il n’y a pas d’opposition. Commencé à fleurets mouchetés, le combat entre l’Opus et les jésuites se poursuit à couteaux tirés ». (Sainte Mafia; Mercure de France)  Au sujet de ce conflit latent, John L. Allen jr écrit dans le même sens : « (…) aujourd’hui en 2006, on retrouve  encore une certaine tension entre les deux groupes, une tension muette d’une forme moins explosive. » Il formule le souhait que « Les jésuites et les membres de l’Opus Dei vont devoir imaginer des façons créatrices pour passer outre ces divisions qui perdurent ». (Opus Dei; Doubleday et Stanké)

Qu’attendent les femmes du pape François?

En ce début de pontificat, les femmes en Église ont-elles raison d’attendre une ouverture de la part du pape François?

Si le passé est garant de l’avenir, la réponse ne peut être que négative en raison  de sa réputation de  conservateur qui a traversé les frontières de son pays d’origine, l’Argentine;  paradoxalement  il a aussi affirmé que « nos certitudes peuvent devenir un mur, une prison qui enferme l’Esprit saint ». (Je crois en l’homme; Flammarion)

Cette réflexion de sa part me laisse perplexe.

Dans un éditorial de Relations (numéro 764) Jean-Claude Ravet énumère les chantiers qui attendent le nouveau pape. Il fait remarquer que  « La marginalisation des femmes, à cet égard, est un véritable scandale ».  Depuis le concile Vatican II, d’autres voix, et non des moindres, se sont exprimées à maintes reprises dans ce sens, afin que soit reconnue la dignité et la responsabilité des femmes à partager sur un pied d’égalité la mission du Christ.  Et pourtant…

Ouverture des ministères aux femmes

Le 7 septembre 2012, le réseau Femmes et Ministères a adressé à la Conférence des évêques catholiques du Canada un document appuyé par 400 femmes et hommes, comportant trois propositions d’ouverture des ministères aux laïques, femmes et hommes : – lectorat, – de la Parole, – du diaconat permanent; propositions qui devaient être présentées lors du synode 2012 portant sur « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne ».

À ce jour, aucun évêque délégué n’a fait connaître sa réaction à ces propositions. Passons outre à ce manque de courtoisie élémentaire; mais devant cette attitude, on ne peut s’empêcher de sentir, de leur part, une certaine mésestime et une déconsidération déplorable  à l’égard des femmes.

Inquisition chez les religieuses américaines

Après trois ans d’enquête, la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) a lancé un vaste programme de réforme concernant la  Conférence des supérieures de communautés religieuses (LCWR) aux États-Unis.

Rome  souhaite réformer cette association afin de remédier aux problèmes que poseraient « certaines de leurs positions ecclésiales, éthiques ou sociales »; en plus de  l’accuser de faire la promotion d’un « féminisme radical incompatible avec la foi catholique ».

Depuis, elles sont tenues en suspicion et en supervision par le Vatican.

Ivone Gebara, religieuse brésilienne, a dénoncé cette répugnante injustice envers des femmes qui, tout au long de leur histoire, ont consacré leurs vies à soulager « (…) celles et ceux qui ont faim de pain et de justice, des affamés, des abandonnés, des prostituées, des femmes violentées ou oubliées ».

Au moment où le pape François prend le gouvernail d’une Église qu’il souhaite pauvre parmi les pauvres nous espérions, naïvement il est vrai, qu’il donnerait un coup de barre en faveur de l’engagement de ces religieuses envers les pauvres et qu’il modère le zèle de la Sainte Inquisition i.e la CDF. Il n’en est rien.

Tout en remerciant les religieuses pour leur contribution dans de nombreux établissements d’assistance aux pauvres tels les écoles et les hôpitaux, le préfet de la CDF, Mgr G.L. Müller, a transmis  à la LCWR le message suivant : le nouveau pontife a confirmé les résultats de cette enquête, ainsi que le programme de réforme présenté en juin 2012 afin de remédier aux  positions de la LCWR, jugées trop libérales par Rome.

L’humour de François

Radio Vatican (08 mai 2013) a rapporté que le pape François avait  reçu les supérieures générales  des communautés religieuses à l’occasion de l’Assemblée de l’Union internationale des supérieures générales.  « Chères sœurs, que serait l’Église sans vous, les religieuses? Il lui manquerait l’affection, la maternité, la tendresse, l’intuition de mère » leur a-t-il dit. On croirait entendre Jean-Paul II : «(…) la maternité, et aussi la virginité comme deux dimensions particulières de la vocation de la femme à la lumière de la Révélation divine ». (Mulieris dignitatem no 7)

« Les religieuses doivent être des mères, pas des vieilles filles », a encore déclaré le pape François en s’excusant presque de l’expression mais… suscitant les applaudissements.

Navrant!

Ne tuons pas l’espérance

À l’aube de ce pontificat, quelle orientation prendra l’option préférentielle pour les pauvres réitérée par le pape François? Bonne question pour ce pape jésuite. Selon Jean-Claude Leclerc « La force de ce pape argentin réside manifestement dans une théologie d’approche plus évangélique ». (Le Devoir; 6 mai 2013). Dans ce sens il est permis d’espérer certains ajustements à condition que… l’on cesse de séquestrer l’Esprit saint  dans la « prison des certitudes ».  

Édith Richard
Montréal
13 mai 2013