Le diaconat pour des femmes catholiques

Le Vatican semble sur le point de publier une étude théologique sur le diaconat qui, à première vue, ne semble pas favorable aux femmes diacres. Par contre, les rapports voulant que le Vatican ait exclu le diaconat pour les femmes ne sont pas véridiques – du moins pas pour le moment. La Commission internationale de théologie a approuvé une étude sur le diaconat lors de son assemblée tenue à Rome du 30 septembre au 4 octobre 2001. Après que les services de nouvelles aient correctement rapporté que le diaconat pour les femmes n’était pas exclu, le secrétaire général de la Commission, Georges Cottier, o.p., a soutenu que le document   tendait à supporter l’exclusion » des femmes du diaconat. En effet, le document français de 70 pages qui a filtré vers les médias ne se prononce ni en faveur ni en défaveur des femmes diacres. En tant que document de travail voué à une possible présentation lors de la plénière de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, il constitue une courte exploration sélective de l’histoire de la théologie du diaconat.

La question des femmes diacres fut présentée à la Commission, il y a au moins 20 ans. L’étude initiale sur les femmes diacres, demandée par le pape Paul VI, a été supprimée. Bien que ce document n’ait jamais été publié, Cipriao Vagaggini, alors membre de la Commission, concluait, dans un article paru en 1974 dans Orientalia Christiana Periodica, que le diaconat des femmes dans les débuts de l’Église était sacramentel. Ce que l’Église avait fait dans le passé, suggérait-il, l’Église peut le faire encore.  D’autres experts, avant et après Vagaggini, sont arrivés à des conclusions similaires, mais le document actuel réfère seulement aux discussions de la Commission et évite formellement de conclure que les femmes aient reçu le sacrement des ordres sacrés.

Ce qui est clair, malheureusement, c’est que le nouveau document, tout en étant soigneusement nuancé, renferme des erreurs fondamentales parce qu’il veut prouver l’idée sous-entendue à savoir que les femmes n’ont jamais été ordonnées et ne pourront jamais l’être. L’étude omet nombre d’évidences historico-théologiques qui prouvent que les femmes ont été ordonnées sacramentellement. Le document veut démontrer que, tenant compte du fait que le diaconat fasse partie du sacrement de l’ordre, les femmes en sont automatiquement exclues; il s’appuie sur le sens des mots utilisés; ceux-ci sous-tendent l’idée que le diacre comme le prêtre, sont configurés au Christ, ce qui implique l’exclusion des femmes.

Un membre de la Commission a expliqué privément que les points saillants tout au long de ces années de délibération, alors que le document est passé de 18 à 70 pages, furent : 1) Quelles étaient les tâches des femmes diacres?  2) Les femmes diacres étaient-elles ordonnées sacramentellement?  3) Le diaconat ordonné fait-il partie du sacrement de l’ordre? 4) Le diaconat ordonné fait-il partie du sacrement de l’ordre de telle façon qu’il est une partie intégrante du sacerdoce ministériel?  Ce dernier point a provoqué un grand débat au sein de la Commission.

Que faisaient les femmes diacres?

Alors que les tâches des femmes diacres  – toujours enracinées dans la parole, la liturgie et la charité – différaient selon les régions, le fait de l’existence de femmes diacres est indéniable.  La Commission reconnaît que saint Paul appelait Phoebé diacre (et non diaconesse) de l’Église de Cenchrées. Mais la Commission ignore ou relègue aux notes de bas de page des preuves significatives du point de vue épigraphique et littéraire. On utilise dans le document un saupoudrage de ce qui est connu sur les femmes ordonnées et on laisse entendre que toutes les personnes appelées « diacre » sont de sexe masculin, malgré le fait que les femmes diacres de l’Église naissante étaient appelées par leur titre d’emploi.

Dès le début, la Commission énonce, en citant le cardinal Walter Kasper, qu’il est impossible de prendre quelques faits historiques et de s’en servir comme argument, mais c’est clairement ce qu’elle tente de faire en reconnaissant les diaconesses comme l’une « des deux branches du diaconat ». Il y a plus de 40 ans, le cardinal Jean Daniélou, un jésuite français, signalait quatre champs ministériels des femmes diacres : 1) l’évangélisation, la catéchèse et la direction spirituelle,  2) des rôles liturgiques équivalents à ceux de portier, d’acolyte, de lecteur et de diacre,  3) le soin des malades incluant l’onction, et 4) la prière liturgique. Daniélou faisait effectivement valoir que les femmes administraient sacramentellement l’onction aux malades en citant Épiphane : « La femme diacre est déléguée par le prêtre pour accomplir son ministère en son nom ».  Ceci soulève une question plus profonde et met en évidence le dilemme situé au cœur du document : peut-on donner aux femmes le pouvoir des ordres sacrés?

Ordonnées sacramentellement?

Au fil du temps et de la pratique, les femmes ont été ordonnées au diaconat à travers les mêmes rituels que ceux utilisés pour ordonner les hommes au diaconat.  Le rituel d’ordination des Constitutions apostoliques pour femmes diacres, codifié par les conciles de Nicée (325) et de Chalcédoine (421) débute ainsi : « Ô évêque, vous poserez les mains sur elle en présence du presbyterium ».  Probablement le plus ancien rituel complet connu pour l’ordination des femmes diacres, un manuscrit byzantin du milieu du huitième siècle, connu sous le nom Barbarini 336, demande que les femmes soient ordonnées par l’évêque dans le sanctuaire, la proximité de l’autel indiquant le fait d’une véritable ordination.

La Commission ne reconnaît qu’une « ordination » non sacramentelle dans l’imposition des mains sur les « diaconesses », ce qui implique qu’il s’agit d’un ordre mineur. En développant ce point, la Commission ne tient pas compte de l’expertise de son ancien membre, Cipriano Vagaggini, sauf pour une note de bas de page référant au fameux débat des années 1970 et du début des années 1980 concernant les femmes diacres, débat qui incluait Vagaggini, Roger Gryson et Aimé Georges Martimort. Gryson avait fait une analyse complète des textes et arrivait à la conclusion que les femmes étaient sacramentellement ordonnées. Martimort argumentait contre cette interprétation. C’est révélateur jusqu’à quel point la Commission suit Martimort ainsi que d’autres écrits plus récents d’un membre du sous-comité, Gerhard Muller.

Participation au sacrement de l’ordre?

Faisant écho au concile de Trente, la Commission trouve que l’opinion théologique majoritaire depuis le XIIe siècle supporte la sacramentalité du diaconat et dit que ce constat doit être considéré dans les propositions concernant les femmes diacres. Les intentions bien mal cachées de ce document, qui visent à prouver que le diaconat participe au sacrement de l’ordre de telle sorte qu’il exclut les femmes, ne relève pas de l’enseignement du magistère.  Comme le document le répète à plusieurs reprises, le diacre est ordonné non pas à la prêtrise, mais au ministère (« non ad sacerdotium sed ad ministerium »).

L’étude note que les documents du concile Vatican II présupposent la sacramentalité des deux modes de diaconat : le diaconat permanent et le diaconat transitoire. Ensuite, elle consacre beaucoup de temps à faire la distinction entre la façon dont le prêtre agit in persona Christi capitis (« dans la personne du Christ [tête de l’Église] ») et, utilisant un nouveau terme, comment le diacre agit in persona Christi servi (« dans la personne du Christ serviteur »).  Si in persona Christi capitis ne peut pas être appliqué à une femme, alors in persona Christi avec n’importe quelle extension ne peut non plus s’appliquer à une femme, soutient le document.

La logique plutôt tortueuse de la Commission qui sépare puis unit les concepts de Christ-Tête et de Christ-serviteur ne contribue guère à une compréhension du diaconat en tant que  vocation séparée et permanente faisant partie du sacrement de l’ordre. Le nouveau terme in persona Christi servi ne reflète pas davantage l’enseignement traditionnel du magistère qui présente le diacre comme un représentant de l’Église.

Partie du sacerdoce ministériel

La peur inavouée évidente dans ce document est le spectre de la femme prêtre : si on peut ordonner une femme diacre, on peut ordonner une femme prêtre. La Commission affirme que si le diaconat fait partie du sacerdoce ministériel, les femmes en sont exclues. Mais une telle affirmation peut revenir hanter ses auteurs. Il y a d’abondantes preuves historiques qui démontrent que des femmes ont été ordonnées diacres par des évêques qui de toute évidence administraient un sacrement. Si les femmes étaient ordonnées diacres et que le diaconat participe au sacerdoce ministériel (ce qu’affirme la Commission), alors les femmes ont donc déjà participé au sacerdoce ministériel. Je ne traite pas ici de l’ordination presbytérale des femmes, mais je signale seulement que les affirmations de la Commission semblent le faire.

En ce qui concerne le diaconat, la théologie universellement reconnue sur ce sujet montre que le diacre agit au nom du Christ dans son Église et non dans la personne du Christ, tête de l’Église. Le document fait toutefois tout son possible pour lier les trois niveaux de l’ordre. La tentative évidente de définir le sacrement de l’ordre de façon limitative, quel que soit le niveau, lorqu’il s’agit du sacerdoce (masculin) du Christ auquel les femmes ne peuvent prétendre, rend moins crédible l’enseignement de l’Église au sujet de l’égalité des personnes. À part l’insinuation que les femmes ne peuvent représenter le Christ, même en tant que « servantes » (elles ne peuvent agir in persona Christi servi), la Commission ne tient pas compte des faiblesses fondamentales de la théologie in persona Christi.  En effet, l’humanité du Christ transcende les limites du genre et aucun  document d’Église ne soutient une distinction ontologique entre les humains, sauf les documents qui réfèrent à la question de l’ordination. Cette position, toutefois, n’atténuera probablement pas l’enthousiasme mondial grandissant en faveur des femmes diacres.

Que faire maintenant?

La question véritable, « Pourquoi pas? » demeure constante depuis Vatican II. En 1985, feu le cardinal Basil Hume, archevêque de Westminster et président des conférences épiscopales d’Europe, a déclaré à un journal italien qu’il serait très heureux si l’Église décidait d’ordonner des femmes diacres. Les femmes exercent déjà le diaconat, dit-il, et le diaconat ne fait pas partie du sacerdoce ministériel.

« Pourquoi pas? » demeure le même refrain alors que des preuves évidentes d’une tradition continue d’ordination de femmes diacres sont rapportées des Églises de l’Est dont la succession apostolique et les ordres sont indiqués dans le « Décret sur l’œcuménisme » (1964) de Vatican II.  Sœur Hripsime, une femme diacre qui a été ordonnée par le patriarche arménien de Constantinople et qui a participé à des liturgies aux États-Unis il y a plusieurs années, est toujours vivante aujourd’hui. L’actuel patriarche arménien de Constantinople, Sa Béatitude l’archevêque Mesrob II, considère favorablement l’ordination de plus de femmes diacres.  De plus, dans les années 1950, l’Église orthodoxe grecque a ordonné diacres des moniales et, en 1996, le patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier a déclaré qu’il est toujours possible de retourner à cette « ancienne tradition de l’Église ».

Ici et à l’étranger, l’appel en faveur de femmes diacres continue de s’intensifier. Le synode conjoint des diocèses d’Allemagne a demandé, à plusieurs reprises depuis 1975, d’ordonner des femmes diacres. En 1995, un rapport provenant de la Société du Droit canonique de l’Amérique soulignait que l’ordination « ouvrirait la voie aux femmes pour exercer le service diaconal dans les fonctions d’enseignement, de sanctification, et de gouvernement dans l’Église.  Cela leur permettrait aussi de présider des célébrations religieuses ouvertes aux diacres et non aux personnes laïques ».  L’été dernier, un sondage auprès des lecteurs, mené par le magazine U.S.Catholic, démontrait un grand appui en faveur de femmes diacres.

Mais ce nouveau document de la Commission internationale théologique s’ajoute à d’autres signaux négatifs provenant de Rome. « La Notification sur l’ordination diaconale des femmes » de septembre 2001[1] affirmait qu’« il n’est pas licite d’entreprendre des initiatives qui, d’une façon ou d’une autre, ont pour but de préparer des candidates pour l’ordination diaconale ». Ce message  visait les évêques d’Allemagne et d’Autriche, qui, de fait, préparent des femmes au diaconat, par des formations qu’ils contrôlent.

Je crois que les éléments exposés dans mon livre Holy Saturday [Samedi saint], sont toujours valides. Hommes et femmes sont ontologiquement égaux. L’Église a justifié pourquoi les femmes, quoique ontologiquement égales aux hommes, ne peuvent pas être ordonnées à la prêtrise, mais les raisons pour lesquelles les femmes ne peuvent pas être ordonnées prêtres ne s’appliquent pas au diaconat. Les femmes sont présentement appelées au diaconat et l’ont été dans le passé aussi. On trouve plus d’arguments en faveur du diaconat des femmes dans les Écritures, l’histoire, la tradition et la théologie, que d’arguments qui s’y opposent. Les femmes ont toujours servi l’Église dans le ministère diaconal, qu’elles aient été ordonnées ou non. Le ministère ordonné pour le service, exercé par des femmes, est nécessaire à l’Église, voire au peuple de Dieu et à la hiérarchie. En résumé, l’ordination des femmes au diaconat est possible.

Avant la publication par le Vatican des commentaires de Georges Cottier, le révérend Thomas Norris, professeur de théologie dogmatique en Irelande et aussi membre de la Commission, avait affirmé que la question de restaurer le diaconat pour les femmes demeurait ouverte. « Cela demeurera une question à décider par le magistère de l’Église », dit-il. Il y a 15 ans, à New York, j’ai posé la même question au cardinal Joseph Ratzinger : « L’Église va-t-elle un jour retourner à la tradition d’ordonner des femmes au diaconat? »  Il a répondu que c’était « à l’étude ». Pour combien de temps?

[1] Correction du texte original avec l’approbation de l’auteure.

AMERICA MAGAZINE
Vol. 188, no 5, le 17 février 2003
Traduction libre, Louise Melanson et Pauline Jacob

Phyllis Zagano est auteure de Holy Saturday : An Argument for the Restoration of the Female Diaconate in the Catholic Church [Samedi saint : un plaidoyer pour la restauration du diaconat des femmes dans l’Église catholique] chez Herder & Herder, 2000; gagnante du prix du livre 2001 de l’Association de la presse catholique ainsi que du Prix du livre 2002 du Collège de la Société de théologie. Elle enseigne les études religieuses à Hofstra University, Hempstead, New York. Le présent article est extrait des remarques qu’elle a livrées à Vanderbilt Divinity School, Nashville, Tenn., le 11 novembre 2002.

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A propos Phyllis Zagano

Titulaire d'un poste de recherche et professeure adjointe de religion à l'Université Hofstra (Hempstead, NY), Phyllis Zagano est lauréate du prix Isaac Hecker 2014 pour la justice sociale. Son travail sur le rétablissement du diaconat pour les femmes dans l'Église catholique est bien connu. Elle a une chronique dans le National Catholic Reporter et est l'auteure de plusieurs livres et articles, concernant la spiritualité et les questions des femmes dans l'Église.