Des réalisations qui passeront à l’histoire

Ces dernières années, on m’a souvent demandé une sorte de bilan du féminisme québécois, surtout depuis la Révolution Tranquille des années 60. J’y retraçais alors les étapes suivantes : la décennie 70/80 qui m’apparaît être celle du « Non, ça suffit! », celle de 80/90 qui se caractérise par nos grandes batailles sociales, politiques et ecclésiales, la décennie 90/2000 où nous avons travaillé à réinterpréter les notions d’expérience, de sujet, de genre, de corporalité, de sororité, de divinité. Quant à 2000/2010, elle m’a semblé amorcer un mouvement qui va du social (axé sur des revendications publiques de type politique) au culturel (axé sur une nouvelle façon d’être, de se positionner, d’analyser et d’intervenir). À quelques décalages près, cette évolution s’est réalisée tout autant dans l’Église que dans la société québécoise.

Aujourd’hui, je m’arrêterai à une autre lecture, thématique celle-là. Je vous propose de revoir, autour de 4 paramètres, les réalisations marquantes de nos engagements féministes depuis 40 ans. Inutile ici de chercher l’exhaustivité ; je n’ai aucunement la prétention d’avoir tout vécu, ni même d’avoir eu conscience de tout ce qu’ont réalisé les groupes de femmes. Voici donc seulement ma vision des grandes réalisations qui, à mon humble avis, marqueront l’histoire de l’Église catholique au Québec.

1) Des réalisations centrées sur les pratiques, les questions, la foi, la colère… des chrétiennes féministes.

Elles prouvent combien nous avons été sujets de nos interventions… rien n’a été donné gratuitement…  chaque réussite a été le fruit de nos propres efforts. Nous avons d’abord travaillé à la mise en place de regroupements divers, qu’aujourd’hui certes avec le recul, nous aurions souhaité plus unis, moins éparpillés. Avec le temps, ils ont quand même contribué à bâtir la solidarité que nous partageons présentement. Je pense à :

L’Association féminine d’éducation et d’action sociale, notre aînée.
L’autre Parole, créée en 1976,
L’association des religieuses pour la promotion des femmes, en 1980
Le Réseau œcuménique des femmes, début des années 80
Les répondantes diocésaines à la condition des femmes, en 1981
Femmes et Ministères, en 1982.

Une fois regroupées, l’amorce d’études et de travaux divers ont largement et très sérieusement établi que nous parlions à de multiples voix ; notre parole est rapidement devenue collective. Voici quelques exemples :

Depuis 1976, la revue L’autre Parole ouvre un espace de réflexion, d’écriture et de prise de parole aux femmes croyantes d’univers très diversifiés. Je serais curieuse de connaître le nombre de femmes qui y ont écrit, à ce jour. Le recueil que la collective vient tout juste de publier répond peut-être à cette question. Voir35 ans d’écriture et de réécriture (1976-2011).

En 1988, Femmes et Ministères commande une enquête sociologique de type statistique : Les Soutanes roses. Portrait du personnel pastoral féminin au Québec. Pour la 1ère fois, le métier d’agente de pastorale prendra sa place dans la liste officielle des métiers québécois.

En 1991, Anita Caron et une équipe produisent une étude sur Femmes et pouvoir dans l’Église.

Toujours en 1991, Yvonne Bergeron publie Partenaires en Église, femmes et hommes à part entière. Quelques années plus tard, en août 1996, à l’Université Laval se tient un symposium intitulé « Le partenariat des hommes et des femmes dans l’Église » dont les actes seront publiés un an plus tard sous le titre Pleins feux sur le partenariat en Église.

En 1995, paraît Voix de femmes, Voies de passage; une recherche qualitative réalisée par une équipe de Femmes et Ministères (Lise Baroni, Yvonne Bergeron, Pierrette Daviau, Micheline Lagüe) auprès de 225 femmes réparties sur tout le territoire québécois. Une tournée des milieux qui comptabilisera 35 rencontres a été organisée pour la présentation des résultats.  

En 1996, Marie-Andrée Roy publie une enquête/analyse, Les ouvrières de l’Église, réalisée auprès de femmes engagées au diocèse de Montréal.

Finalement, 10 ans plus tard, en décembre 2006, Pauline Jacob soutenait la première thèse en théologie pratique mettant en valeur les résultats d’une recherche qualitative auprès de 15 femmes qui se disent appelées aux ministères ordonnés, de même qu’auprès de 73 personnes, témoins de leur engagement au service d’une communauté chrétienne. Elle a été publiée en 2007 sous le titre Appelées aux ministères ordonnés.

2) Des réalisations centrées sur un essai de dialogue/débat avec les autorités ecclésiales, les évêques du Québec, du Canada et les autorités romaines elles-mêmes.

Les québécoises engagées en Église ont toujours considéré les évêques comme leurs alliés. Sans relâche, nous avons cherché à établir une conversation, un débat serein, une discussion mais la chose fut rarement satisfaisante pour nous. Par ailleurs, il faut reconnaître, qu’à ce propos, certaines initiatives sont venues des évêques eux-mêmes ; plusieurs des pionnières parmi nous y ont très activement participé :

En octobre 1982, la CECC met sur pied le « Comité ad hoc sur le rôle de la femme dans l’Église ». Il a produit 12 recommandations et une trousse d’animation sur la place de la femme dans l’Église. L’année suivante, en 1983, Mgr Vachon s’en servira pour faire une intervention remarquée au synode romain sur la réconciliation.

En 1986, l’AEQ décide de tenir sa session d’étude annuelle sur « Le mouvement des femmes et l’Église ». Le CAS met en place un comité exclusivement composé de femmes ayant pleine initiative sur l’organisation de la session ; 28 recommandations y seront votées. Un travail assidu de la part des répondantes diocésaines à la condition des femmes a fait en sorte qu’en 1989-90 une vaste opération de dialogue a réalisé 26 forums rejoignant plus de 1000 personnes, 60% étant des femmes. Cette session hantera l’Assemblée des évêques jusqu’en 2006, année où le CAS publie une étude intitulée Violence et harcèlement au travail, une des recommandations votées en 1986.

On peut également mettre au profit des évêques, les excuses d’avril 1990 autour du 50e anniversaire du droit de vote des femmes. 1000 femmes y étaient présentes de tous les diocèses du Québec. Un geste réparateur qui passera sans doute à l’histoire.  

Mais le plus grand nombre de tentatives pour créer un véritable débat avec les autorités ecclésiales proviennent des féministes oeuvrant à l’intérieur de l’institution. Le réseau Femmes et Ministères y jouera un rôle majeur :

Dès 1983, à l’occasion du synode romain sur la réconciliation, Femmes et Ministères demande aux évêques d’établir des lieux de dialogue afin que les femmes et les hommes qui oeuvrent à l’animation des communautés puissent échanger et se concerter pour un meilleur service pastoral.

L’année suivante, le même réseau intervient auprès des éditions qui produisent le « Prions en Église » et de la Commission nationale de liturgie de la CECC pour demander la fin de l’utilisation du seul masculin dans la production des textes et prières liturgiques.

Impossible d’oublier la requête au président de la CECC, Mgr Hamelin, au sujet de la Lettre apostolique de Jean-Paul II sur l’ordination exclusivement réservée aux hommes (Ordinatio sacerdatolis du 22 mai 1994). Cette protestation datée du 29 juin, est accompagnée de 725 signatures. Comme le mouvement enclenché ne se terminait pas, le 25 août suivant, Femmes et Ministères publie une seconde fois, dans le Devoir, la même requête avec 2000 autres signatures de catholiques indignés.

En 1997, six groupes de femmes font parvenir une déclaration commune d’indignation au sujet de la Note rédigée par le cardinal Ratzinger et intitulée « L’ordination réservée aux hommes ».

Il y en a eu tellement d’autres… je m’arrête ici…

3 )  Des réalisations centrées sur la mise en place d’un processus de collaboration, de réseautage, d’alliances sororiales créant une solidarité féministe élargie.

Au cours des années 80, se forme « L’Inter groupes » qui réunit les répondantes diocésaines, L’autre parole, Femmes et Ministères, l’AFÉAS, le Réseau œcuménique des femmes… Faute de moyens, l’expérience s’est avérée difficile. Aujourd’hui, l’Inter-groupes n’existe plus, le Réseau œcuménique des femmes, non plus.

Durant un long moment, la concertation demeurera difficile. Il faudra attendre l’an 2000 pour assister à une reprise de la concertation des groupes de femmes engagées en Église; la Marche mondiale des femmes servira de déclencheur. Au même moment, le réseau Femmes et Ministères prépare le tournant du millénaire en organisant le colloque Virage 2000 qui intègrera le mouvement amorcé par la Fédération des femmes du Québec. Les diverses réalisations effectuées autour de ce colloque se dérouleront sur 3 ans. Le site de Femmes et Ministères en retrace les différentes étapes.

En octobre 2006, un autre colloque, celui-là sur l’ordination des femmes, est organisé conjointement par le centre Justice et foi, L’autre Parole, Femmes et Ministèreset le Centre St-Pierre. Pour assurer le suivi, ils ont formé ensemble le Groupe des partenaires; deux autres colloques suivront. 

En août 2006 et 2011, la collective L’autre Parole consolide cette reprise de la concertation en réunissant les groupes de femmes autour de rencontres festives pour la célébration de ses 30 et 35 ans d’existence.

4 ) Des réalisations centrées sur une préoccupation continuelle de rester proche de l’expérience des agentes animant la majorité des activités pastorales nécessaires à la vie d’une communauté chrétienne qu’elle soit paroissiale, scolaire, hospitalière, institutionnelle, carcérale…

Depuis ses origines à aujourd’hui, L’autre Parole initie les femmes qui participent à son réseau à une relecture de la bible et donc à une réinterprétation féministe des Écritures. Cette méthode est sur le point de faire école dans l’Église du Québec. 

En 1989, a lieu le lancement de la brochure Violence en héritage. Les répondantes diocésaines à la condition des femmes travailleront sans relâche à la formation d’équipes d’animation qui donneront au cours des années suivantes jusqu’à 159 sessions de 2 jours portant sur la conscientisation de toutes les formes de violence faites aux femmes et aux enfants.

En 1995, le réseau Femmes et Ministères organise une série de rencontres afin d’habiliter les agentes qui le désirent à préparer, à réaliser et à évaluer une démarche de changement dans leur milieu. Pour se faire un guide d’animation appelé Voix d’espérance a été produit.

En 1999, dans la foulée du Jubilée 2000 et en préparation du fameux colloque Virage 2000, Femmes et M. produit un document de travail appelé La libération des captives. Après le colloque, en 2002, le réseau met au service des femmes La 25e heure pour l’Église. Guide d’animation pour des rencontres-salon. Des femmes de diverses sphères de la société (artistique, éducative, d’affaire…) ont participé aux échanges ; nous y avons découvert combien nos luttes étaient identiques. Le résultat de ces rencontres-salon conduira à l’élaboration d’une Déclaration publique dans laquelle les femmes expriment leurs désirs d’une Église autre.

En 2006, afin que la question demeure vivante dans les milieux d’engagement, le Centre St-Pierre produit un DVD L’accès des femmes aux ministères ordonnés dans l’Église catholique : une question non réglée ! La même année, Femmes et Ministères met en place un site Web qui collige les travaux, les réflexions et les préoccupations des québécoises intéressées par la mouvance chrétienne.

Comment conclure une telle effervescence ? Surtout que tant de choses ont été omises dans ce portrait trop rapide… En vous communiquant sans les expliquer, faute de temps, quelques voies transversales qui traversent de part en part les réalisations des 40 dernières années. Peut-être pourront-elles inspirer nos prochaines réalisations ?

¤ La réalité, le problème, l’imbroglio, l’inconnu, le mur… du pouvoir dans l’Église.

¤L’importance et la place de la formation théologique et autres dans toutes leurs composantes…

¤La difficulté récurrente de maintenir un juste rapport Monde/Église, l’intra-ecclésial occupant beaucoup d’espace… 

Le peu de place faite aux femmes des autres religions et des autres cultures… y compris aux femmes autochtones du Québec…

Mais par-dessus tout, une sorte de fil tenace, incassable, traverse ces 40 années ; une réalité qui étonne, frappe, impressionne et s’avère même difficile à comprendre… je la nommerai L’être encore et toujours là des femmes dans l’Église.

Le samedi 29 octobre 2011

Table ronde sous le thème : 40 ans de ténacité des femmes en Église tenue à Québec et organisée pas Femmes et Ministères à l’occasion du 40e anniversaire de la déclaration du cardinal George B. Flahiff en faveur de l’ouverture des ministères ordonnés aux femmes lors du synode de Rome en 1971.
Présentation de Lise Baroni Dansereau 

 

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A propos Lise Baroni

Théologienne spécialisée en théologie pratique et en travail social et cofondatrice du réseau Femmes et Ministères, Lise Baroni a été successivement directrice d’un centre de jour pour familles défavorisées, d’une école de formation au diocèse de St-Jérôme et professeure à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal. Elle est coauteure de « Voix de femmes, voies de passage » et de « L’utopie de la solidarité au Québec ».