L’ espérance d’un avenir en gestation dans notre monde – Relecture de la marche mondiale des femmes 2010

Yvonne BergeronDans le climat économique, politique et social actuel, nombre de militantes et de militants s’inquiètent parfois devant l’apparente inutilité de tant de gestes (prises de parole, pétitions, manifestations, marches…) par lesquels s’expriment leur refus de l’inacceptable et leur volonté de construire différemment le monde. Pourquoi donc continuer de marcher encore et encore ? Vers quoi marcher ? Y a-t-il quelque chose de prometteur à l’horizon ? Or, si tous les milieux humains sont « ouverts » à l’espérance, le mouvement de la Marche mondiale des femmes – concernant plus de la moitié de l’humanité – ne s’avère-t-il pas un lieu singulièrement représentatif ? Il nous renvoie, de façon spéciale, au cœur d’une conviction forte et profonde  que nous appelons une espérance têtue. Le présent texte entend développer brièvement cette affirmation en rappelant à la fois la promesse de cette espérance, le dynamisme dont elle est porteuse et le visage particulier qu’elle entend se donner aujourd’hui.

L’espérance chrétienne nous parle d’un avenir radicalement différent

Au cours de l’histoire, selon les époques et les lieux, les religions ont eu recours à différentes formes (images, symboles, courants de pensée, mouvements socio-politiques…) pour évoquer leur espérance en correspondance avec les expériences et les attentes des peuples. Comment le christianisme s’est-t-il positionné à cet égard ?

Une promesse au « souffle long » qui s’enracine dans la foi au Dieu de l’Alliance

Les chrétiennes et les chrétiens ont, bien sûr, emprunté plusieurs  éléments de ces représentations, surtout celles d’origine juive ou grecque. Rappelons-nous, à titre d’exemple, les visions de fin du monde de type apocalyptique,  l’au-delà exprimé dans les termes de ciel, purgatoire et enfer, la référence au concept d’utopie présentant l’avenir comme un ailleurs différent (à partir du XVI siècle), l’avenir « comme développement de la raison, du savoir, de la science et comme engagement collectif dans la transformation sociale, économique et politique » (à partir surtout du XVIIIème siècle) [2] , enfin, au XXème siècle, l’aspiration à l’humanisation dans les aspects positifs de l’évolution malgré les crises profondes qui perdurent. Il importe également de noter, à l’époque moderne, un début de « sécularisation de l’espérance qui constitue aujourd’hui un lieu obligé » [3]   de telle sorte que la représentation chrétienne de l’avenir n’est vraiment compréhensible actuellement  que dans la rencontre avec les espérances humaines de notre temps.

Mais comment comprendre l’espérance évangélique sans la situer d’abord dans l’histoire d’Israël « où nous est racontée la rencontre des espoirs d’un peuple avec les promesses d’un Dieu » [4]  ? Promesse de libération et promesse d’une terre, d’une descendance, du bien-être et du bonheur. Pour les croyantes et les croyants, en effet, l’espérance est essentiellement en rapport avec la compréhension d’un avenir qui vient  de Dieu (l’eschatologie, la venue du  Règne de Dieu,  l’approche de son Royaume…). Elle se caractérise  fondamentalement par son enracinement dans la foi au Dieu de l’Alliance. Une Alliance entre Yahvé et Israël qui se module au cœur des événements et des situations historiques vécues par ce peuple. Un chemin parfois difficile où celui-ci apprend progressivement à connaître son Dieu, à le reconnaître comme libérateur et à ajuster son comportement surtout dans les temps d’infidélité et de reprise. Et cette relation singulière que Yahvé offre à Israël initie une forme de partenariat entre les deux : une relation de réciprocité à redécouvrir constamment, que les prophètes rappelleront avec insistance et dont le peuple fera mémoire tout au long de son histoire. Mais l’Alliance comporte également l’organisation d’une société différente, c’est-à-dire unesociété solidaire visant l’instauration et le maintien de rapports libérateurs entre les humains (Cf. Is 65, 17-23) [5] . De son côté, Yahvé n’attend rien pour lui-même en retour, car il demande seulement à Israël de rendre aux autres ce don qu’il a reçu en établissant entre ses membres et avec les autres nations les mêmes rapports libérateurs. 

C’est aussi dans cette démarche non achevée du Premier Testament que s’inscrit l’homme Jésus. Comme nous le soulignerons plus loin, il le fait de façon originale, voire subversive, par rapport aux traditions et aux discours officiels, mais toujours dans la fidélité à l’Alliance qu’il accomplira. Oui, parce qu’elle vient de Dieu, la promesse a le souffle long.

Une espérance qui vient du Nazaréen crucifié et ressuscité

Pour les chrétiens et les chrétiennes, l’avenir est « figuré » dans la personne du prophète de Galilée : sa pratique,  sa parole, sa vie, sa mort et sa résurrection. Or ce Nazaréen est un homme radicalement libre. L’impression profonde qu’il a laissée sur ses contemporains, et qu’on peut certes qualifier d’autorité (Cf. Mc 1, 22), tient d’un ensemble d’attributs, mais elle renvoie d’abord et avant tout à la liberté singulière qui le caractérise dans tout son être et dans toute son existence. Libre à l’égard des nombreuses contraintes en vigueur dans son milieu et dans la société de cette époque. Libre dans son comportement envers sa famille, envers les impératifs de tous ordres, les coutumes, les préjugés, la culture, les systèmes politiques et religieux dont il n’hésite pas à heurter certains intérêts. Libre dans son enseignement, ses actions, ses rapports avec les autres, sans oublier sa manière de vivre [6] . D’ailleurs, cette constante liberté n’a-t-elle pas été   reconnue à la fois par le peuple, par ses disciples et par ses opposants ?

Les récits évangéliques nous présentent également le prophète Jésus comme celui qui fait le choix de vivre en homme solidaire. Proche de son peuple, il sait de quoi est fait son quotidien. Il entend ses cris et les fait siens. Il partage la double captivité subie par ses compatriotes : captivité de la religion officielle entretenue par les autorités religieuses et captivité politique maintenue par le système en place et par l’Empire romain. Devant une telle conjoncture, il se compromet et prend position en faveur de celles et ceux dont la vie est menacée (gens affaiblis, disqualifiés, appauvris, exploités…). Sa relation avec eux est « la » réalisation fondamentale de sa pratique. C’est donc aussi la clé qui donne sens à sa mission et permet de la comprendre (Cf. Lc 4,18) [7] . La bonne nouvelle du Royaume de Dieu ne concerne-t-elle pas d’abord les personnes, les groupes et les collectivités qui en arrachent ? Pour eux, il accepte d’aller à contre-courant, mais jamais il n’entrera dans les jeux de puissance des oppresseurs. Cela le conduit concrètement à mettre en pratique les béatitudes (Cf. Lc 6, 20-26), à dénoncer les injustices et les systèmes déshumanisants, à donner des signes du changement (des malades sont guéris [8] , des pécheurs sont accueillis et pardonnés, des opprimés sont libérés…) et à poser des gestes de « rupture » dont celui, fort symbolique, de chasser les vendeurs du Temple (Cf. Mc 11, 12-26). Tout cela lui vaut de subir l’opposition, d’être calomnié, ridiculisé, injurié, trahi, abandonné, condamné et crucifié comme un malfaiteur. Toutes deux, la politique et la religion officielle,  le condamneront. Voilà où le conduit sa double passion : passion pour son Dieu et passion pour son peuple. L’appauvrissement solidaire n’est-il pas lemode d’existence qu’il a choisi pour réaliser la vie du Royaume (Cf. Ph 2, 6-9) ? L’événement de la Résurrection lui donnera raison. Il sera confirmé dans ses choix individuels et collectifs, dans sa pratique et sa parole libératrices, bref dans sa personne, sa vie, son histoire jusque dans la mort.  C’est donc de ce lieu de rejet, de souffrance, de faiblesse, d’échec et de mort que l’espérance commence à se réaliser.

Une espérance éminemment concrète

Il ne s’agit pas d’une vague promesse ou d’un idéal abstraitement formulé car l’espérance est personnalisée. Comme le souligne Jacques Guillet en parlant de Jésus : « Ce qui le met à part de tous les prophètes, ce n’est pas qu’il aperçoive plus distinctement le cours des événements qui doivent se produire, c’est qu’avec une absolue certitude (…) il sait ce qui arrive dans tous les événements : le Royaume de Dieu, la venue de Dieu » [9] . Il s’agit pour lui du Royaume de son Père et il en parle à travers des paraboles, des images, des faits, des comportements et des gestes libérateurs. Malgré les difficultés et les obstacles, cette présence de Dieu agit maintenant et, ce faisant, elle ouvre sur un avenir entièrement différent. Produisant des fruits (Cf. Mc 4, 26-29), même jusqu’à cent pour un (Cf. Mc 4, 9. 20), la puissance de vie du Royaume  transforme déjà la réalité de multiples façons.

Pour le Galiléen, la bonne nouvelle renvoie à un ordre nouveau, une sorte d’équilibre intégral qui parle du bonheur des gens, de compassion, de solidarité, de vie en abondance (Cf. Jn 10, 10) et donc de santé, de pain sur la table, d’un salaire équitable, de relations authentiques, de rapports sociaux égalitaires, de fête, d’insertion valorisante dans la communauté… Pour lui, tout cela parle de Dieu, d’espérance, d’avenir.  L’ordre nouveau c’est aussi une création nouvelle, un accomplissement pour tout l’univers, une harmonie à faire advenir entre les humains et entre ceux-ci et la nature [10] . C’est l’entrée dans un monde où sont renversées les structures sociales et religieuses marquées par l’injustice, la domination, l’exclusion (Cf. Lc 1, 51-53). Bref, c’est la reconstruction d’une humanité à partir des conditions de vie des crucifiés de notre monde. À partir de l’envers de l’histoire. Oeuvre conjointe de l’accueil d’une présence gratifiante du Vivant et de la responsabilité des humains. Mais en quoi cela nous inspire-t-il individuellement et collectivement ?

L’espérance est porteuse d’un dynamisme qui nous fait marcher [11]

Si l’espérance évoque un avenir radicalement différent, un Règne définitif de Dieu, une Présence transformante qui s’offre déjà à l’accueil de nos libertés, que peut-elle signifier au cœur de nos existences et de notre monde ? Ses promesses peuvent-elles rencontrer nos espoirs individuels et collectifs ? Peut-elle devenir pour notre humanité un souffle qui anime, oxygène et renouvelle ?

Des ancêtres, femmes et hommes,  familiers de la route

L’histoire d’Israël, dans laquelle se situe l’espérance évangélique, nous parle des aspirations et des projets d’un peuple confiant dans la promesse de Yahvé. Or, cette espérance semble bien comporter un type de rapport à l’avenir qui libère progressivement de la peur, de l’illusion, du désenchantement, de la fatalité.  Et qui nous fait entrer dans la marche d’une impressionnante lignée de croyantes et de croyants.

Faisant ici un bref exercice de mémoire, évoquons quelques exemples seulement :

•    Abraham, Sarai et Loth, malgré les risques, quittent leur parenté et partent rassurés dans  l’espoir d’atteindre le pays promis (Gen 12-25).

•    Pendant leur longue marche au désert vers la Terre promise (Ex 1-20), après avoir fui le joug des Égyptiens, les Hébreux se constituent comme peuple autour de l’Alliance. Accompagnés par les prophètes, ils feront  le difficile apprentissage de la fidélité et de la liberté.            

•    Dans la foi, l’amour et la solidarité, Marie marche vers Élisabeth (Lc 1, 39-40).

•    Tournant radical. Jésus, prédicateur itinérant sur les chemins de Palestine, entre dans la marche de son peuple : Nouvelle Alliance, accomplissement de la promesse, présence singulière de Dieu (Abba) dans sa vie, son action, sa mission…

•    Après la mort et la résurrection du prophète de Galilée, des disciples tristes, déçus et désespérés marchent, malgré tout, vers Emmaüs (Lc 24, 13-35).

•    Tout au long de l’histoire, des Églises chrétiennes, des communautés, des groupes, des croyants et des croyantes, des humains en recherche de sens, tant d’hommes et de femmes ont marché ou continuent de marcher pour de multiples raisons : défendre  des droits, établir la justice, construire une paix réelle et durable, assurer une égalité structurelle dans la société et dans l’Église, libérer la parole citoyenne et quoi encore.

Toutes ces marches qui ponctuent nos histoires ne sont-elles pas, à la fois, une expression, un approfondissement et une interpellation, au quotidien, de notre vécu humain et croyant ? Aussi importe-t-il de ne pas sous-estimer la puissance de leur valeur symbolique tant sur le plan physique qu’intellectuel, psychologique, spirituel et religieux. Symbolique de mouvement dont il importe ici de préciser quelque peu la portée.

Une marche qui fait de nous des êtres « en énergie » de libération [12]

L’expérience en fait la preuve, marcher vers la poursuite d’un objectif produit généralement une remontée d’énergie à maints égards. Les Hébreux l’ont aussi vérifié pendant leur longue marche au désert où ils ont gardé les yeux sur la promesse d’une libération et le don d’une terre. Pour nous également, marcher donne ou renforce le sentiment de capacité et le goût de continuer. Le regard fixé sur les retombées, pour demain, de ce que nous vivons aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus invités à vivre l’espérance qu’à vivre de l’espérance. Car celle-ci ne s’apporte pas du dehors : elle ne se laisse pas « importer » dans une situation. On ne la présente pas, par exemple, comme on le fait pour un modèle de comportement (résignation, patience, courage…). Énergie intérieure, elle surgit comme un appel à persister et nous garde en mouvement vers une réalité correspondant au possible de Dieu, même si cela paraît impossible dans la conjoncture présente. Une telle affirmation permet de retrouver la notion d’utopie comprise comme ce qui n’existe pas encore, mais deviendra une réalité. Bien sûr, autant  une telle conviction peut s’avérer déstabilisante pour les systèmes déshumanisants et  pour les justifications idéologiques de ceux et celles qui les fabriquent,  autant il peut être réconfortant, surtout pour les victimes de ces pouvoirs aliénants, d’espérer que l’injustice, l’oppression et l’exclusion n’aient pas le dernier mot.               

Par ailleurs, nous le savons, loin de nourrir un optimisme vague, naïf et passif, pour lequel tout finit toujours par s’arranger, l’espérance « s’éprouve » à d’autres forces et lutte contre un désespoir sans cesse menaçant. Elle résiste à l’attrait des réponses hâtives et superficielles. Elle voit large, plus loin que l’immédiat, mais sans perdre de vue le présent pour y discerner les signes d’une bonne nouvelle maintenant. Quant aux événements du passé, ils sont « des moments d’un processus ou des étapes sur un chemin » : les rappeler nous renvoie à la promesse et nous maintient en route. Espérer, n’est-ce pas « garder sa lampe allumée » pour voir et cultiver les pousses neuves porteuses d’avenir ?   Pour reconnaître aussi Celui qui se fait présent et agissant au cœur de toutes ces médiations de l’espérance. Cela nous conduit comme naturellement à expliciter un lieu où l’espérance se fabrique et se rend particulièrement visible aujourd’hui.

L’espérance : une attente active et créatrice qui se donne un visage révélateur dans la solidarité avec des personnes laissées pour compte

Quand et par quels moyens adviendra définitivement le monde nouveau dans sa totalité ?  Nous ne le savons pas. Pas plus que nos ancêtres dans la foi.  Cependant, une attention   aux « signes des temps » et  à l’imprévu  que l’Esprit du Ressuscité  peut faire surgir « où il veut et quand il veut » nous permet d’identifier certains lieux où advient déjà particulièrement un monde différent. Arrêtons-nous ici sur celui, incontournable, de l’exclusion.   

L’espérance s’articule à une conscience historique lucide et courageuse

L’espérance ne peut faire l’économie de la conscience d’un monde envahi par la logique mortifère du système économique néolibéral qui est en train de produire, selon les mots de Michel Beaudin, « un holocauste planétaire » : mondialisation de l’appauvrissement et destruction de la planète, cette « misère écologique » qui est la « pauvreté oubliée » [13] . Conscience lucide [14]   qu’un tel système, malgré certains gains, contribue à dé-solidariser les individus, les groupes, les collectivités et l’humanité elle-même (marginalisation, lois du plus rentable, sacrifice d’une multitude au profit d’un petit nombre…). Dans un tel contexte, l’espérance emprunte les voies de la résistance afin de proposer des alternatives aux couleurs du Royaume.

Or, la conscience lucide et le geste politique de résister appellent le courage. Saint Augustin affirmait que les deux filles de l’espoir sont  la colère et le courage : «  La colère devant l’état des choses et le courage de les changer ». Courage car les obstacles ne manquent pas surtout qu’il faut marcher à contre-courant dans la mesure où nous refusons une telle dynamique sociétale. Courage inspiré par l’amour évangélique qui est aussi un amour « politique » [15]   au sens où il est concerné par l’être ensemble des humains et par leur organisation sociale. L’amour évangélique visant une libération intégrale,  nos pratiques d’espérance sont liées aux lieux où se décident la vie, le présent et l’avenir des femmes et des hommes d’aujourd’hui. Orientées dans le sens du Royaume, elles refusent tous les pouvoirs dominateurs, oppresseurs, idolâtriques et elles exigent une transformation radicale des mentalités, des rapports sociaux, des structures socio-économico-politiques et religieuses. Voilà donc l’enjeu fondamental de la mission de l’Église dans son rapport avec notre monde. Voilà son lieu propre : là où l’existence est menacée, là où les personnes, inséparables de leur environnement, sont les plus déshumanisées. Là se vit l’espérance qu’elle proclame.

Courage encore d’une attente active et créatrice au cœur de l’inédit de l’histoire, là où nous pouvons opérer des changements libérateurs. L’espérance est essentiellement subversive et sa force indicible vient de l’assurance que la « promesse » du Crucifié ressuscité se réalisera et que l’Esprit demeure actif dans l’histoire. Elle change la dynamique : elle a, comme le disait Paul Ricoeur, « une vertu fissurante à l’égard des systèmes et un pouvoir de réorganisation du sens » [16] . Nos  engagements, il est vrai, relèvent toujours du contingent, de l’éphémère, du passager. Ils sont souvent des demi-victoires, des trouvailles et des réussites précaires, des actes risqués pour aujourd’hui. Mais ils sont aussi des signes du Royaume présent dans le monde à la façon du levain dans la pâte qui lève à son heure (Cf. Mt 13, 33 et Lc 13, 20-21). Signes nous encourageant à poursuivre la marche vers le « pas encore » et prioritairement avec les crucifiés de notre temps.

L’espérance se vit particulièrement dans l’engagement pour faire surgir la vie là où se débattent les humains fragilisés, délaissés, rejetés

« Heureux, vous les pauvres, car vôtre est le Règne de Dieu » (Lc 6, 3). Subversive, l’espérance place les gens exclus au centre de la vie sociale et ecclésiale. Loin d’être considérés comme des figurants, ils sont partie prenante de la marche et c’est à partir de leurs conditions de vie, leurs souffrances, leurs espoirs, leurs projets, leurs rêves… qu’il importe de regarder la réalité, d’en faire une lecture, de l’analyser pour la comprendre et la changer. N’est-ce pas à partir d’eux et avec eux que le Nazaréen cherchait à re-solidariser ses compatriotes ?

D’ailleurs, faut-il le redire, l’espérance chrétienne est largement portée par ces humains appauvris et ignorés qui travaillent, souvent avec une force insoupçonnée, à ouvrir des chemins de justice, d’égalité, de liberté et d’interdépendance. Par leur vie, ces hommes, ces femmes, ces groupes nous révèlent éloquemment qu’il existe d’autres possibles réels. Même une situation hostile, invivable, voire scandaleuse, peut devenir un lieu d’accueil, de croissance, de rencontre vraie entre des humains, des collectivités, des peuples et aussi avec le Dieu du Galiléen. C’est donc en devenant leur partenaire  que nous pourrons incarner l’espérance par des projets alternatifs et réaliser les transformations nécessaires pour que tous et toutes aient leur place à la table de la solidarité planétaire. Je n’hésite pas à dire avec Moltmann : « Si nous cessions d’espérer pour une seule créature, Dieu pour nous ne serait pas Dieu »[17] .    

En guise de conclusion : reprendre la route avec un cœur brûlant

« Notre conviction profonde est que la situation actuelle, situation de crise profonde, et dans l’Église et dans la société, nous donne la chance d’un immense renouvellement, la chance de faire du neuf »[18] . Nous vivons certes une sorte de moment charnière dans nos engagements, moment où le discernement collectif s’avère précieux pour  mieux identifier ce qui est en train de faire advenir un monde différent. Et pour y prendre part dans la mesure de nos possibilités. Cela veut dire pour nous consentir, encore maintenant, à la condition pèlerine de l’espérance chrétienne. Repartir à la rencontre du « tiers exclu », selon l’expression de Jacques Grand’Maison, c’est-à-dire de ces gens aux mille visages (appauvris, humiliés, relégués à la marge de l’histoire) qui constituent la majorité de notre humanité. Les trouver ou les retrouver sur leurs chemins, créer avec eux des espaces de libération et prêter une attention soutenue aux pousses qui naissent des pratiques collectives.

Faisant route avec ces femmes et ces hommes, peut-être verrons-nous d’une manière renouvelée l’importance, pour aller le plus loin possible, de nourrir certaines convictions pouvant servir de repères quand les conditions de la marche se font plus ardues. À titre d’exemple, en voici quelques-unes :

•    Éviter de perdre de vue la visée tout en travaillant à réaliser des alternatives pour aujourd’hui. En d’autres mots, que nos pratiques, nos rapports sociaux, nos regroupements, nos organisations, nos façons d’exercer le pouvoir… reflètent déjà l’image du projet social et ecclésial auquel nous rêvons. Il demeure toujours stimulant le slogan cher à l’organisation Développement et Paix : « Penser globalement et agir localement ».

•    Vérifier au quotidien l’authenticité de notre solidarité avec les humains laissés pour compte. Cela veut dire les considérer réellement comme des sujetscréateurs de leur histoire, prendre en considération leur culture, leur vision du monde, leurs valeurs, leurs modes d’expression, et établir avec eux des rapports égalitaires par lesquels nous apprenons ensemble dans un partage réciproque des  savoirs et des compétences.

•    Privilégier et maintenir une pédagogie de la liberté. Dans l’actualisation du processus de conscientisation qu’il importe d’accentuer, nous ne pouvons faire l’économie du respect de la liberté fondamentale de tout être humain[19]. Une liberté avec laquelle l’audace, la créativité et la responsabilité demeurent des composantes indissociables de la foi espérante en Jésus et en son Dieu. D’où l’urgence, spécialement pour l’Église, de favoriser des lieux d’apprentissage d’une pratique concrète de la liberté évangélique toujours déstabilisante. Et qui fait vivre[20] .

•    Prendre au sérieux la dimension  prophétique de l’espérance. Pour y arriver, ne faut-il pas d’abord tenir compte des enjeux, des défis et des espoirs contemporains ? Et, partant de là, faire communautairement une lecture des « signes de notre temps » ? Ainsi, en référence à ces derniers, le phénomène de l’exclusion, le paradigme justice écologique-justice économique, le féminisme et l’équilibre des rapports hommes-femmes, la diversité des voies spirituelles ne sont-ils pas autant d’avenues, parmi d’autres, qui s’offrent à la parole et au geste  d’espérance ? Chose certaine,  le Vivant déjà nous y attend.

•    Ponctuer notre parcours par des moments de fête qui, à la fois, réconfortent et relancent. Célébrer les efforts sur le terrain, les réalisations, les petites et les grandes victoires redonne du souffle tout en  renforçant la  résistance au sentiment d’impuissance et à la tentation de fatalisme. Prendre le temps de nous laisser rejoindre par le souffle vivifiant de l’Esprit du Ressuscité devient une incitation à regarder l’avenir ensemble et à l’imaginer autrement. N’est-ce pas aussi par ces instants festifs que nous cultivons la lucidité du regard, la créativité dans l’action et l’entêtement dans l’espérance ?

Enfin, quand les chrétiennes et les chrétiens cherchent à vivre l’espérance par l’annonce d’un monde différent, par la dénonciation de tout ce qui contredit la solidarité-en-acte sur tous les plans, par l’anticipation ici et maintenant de cette humanité totalement libérée, ils n’oublient pas que cette espérance, sans perdre son caractère historique, porte une dimension transcendante. En effet, ce qui est promis ne correspond pas seulement à une amélioration de notre réalité présente, car il s’agit d’un monde radicalement nouveau qui, cependant, présuppose le monde actuel et en est la transformation, l’aboutissement à la manière de Dieu : « Voici, je fais toutes choses nouvelles »[21] . Comme le rappelle Jürgen Moltmann, cela « signifie que rien ne passe ou n’est perdu, mais que tout est rétabli selon une forme nouvelle » . Voilà l’indicible de cette promesse en gestation dans notre monde.

Sherbrooke, 18 février 2011 

Présentation faite à Montréal à l’Association des religieuses pour la promotion des droits des femmes (ARDF), le 6 novembre 2010. Le texte a été  révisé et complété le 18 février 2011.


NOTES 

[1] Déjà amorcée par une participation à la Marche mondiale des femmes organisée à Sherbrooke en octobre 2010, cette réflexion vous revient enrichie par les expériences des participantes à la rencontre du 6 novembre 2010. Permettez-moi de vous remercier spécialement ici pour ce précieux partage.

[2] Louise Melançon, « L’espérance chrétienne », dans Une promesse d’avenir, écrit en collaboration, sous la direction de Marc Pelchat et Marcel Viau, coll. « LA FOI », volume 5, Montréal, Les Éditions Paulines et Paris, Médiaspaul, 1990, pp. 73-100. Texte dont je m’inspire parfois dans cette réflexion.

[3] Louise Melançon, Ibid., p. 82.

[4] Ibid., p. 76.

[5] Un telle société implique certaines exigences dont la priorité aux personnes et aux groupes marginalisés, une égale dignité reconnue à tous les humains, des structures sociales justes, la décentralisation du pouvoir (Cf. Ex 18, 17-26), la juste répartition des biens (Cf. Ex 16, 19-23), l’absence de pauvreté (Cf. Dt 15, 4). À cet effet, tout un ensemble de lois de solidarité sociale furent établies. Voir, à titre d’exemple, Lv 19, 9-10; Dt 14, 29; 15, 7-11; 24, 10-15; Ex 22, 20-23; 23, 10-11.

[6] Voir spécialement « Le sermon sur la montagne » (Mt, aux chapitres 5-7). Comment ne pas faire un lien ici avec la profonde soif  de liberté exprimée par tant d’humains contemporains ? Soif très présente dans le thème de la Marche mondiale 2011 : « Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, nous marcherons ».

[7] Dans l’énumération de ce texte d’Isaïe, comme dans les Béatitudes, le mot « pauvres », en tant que premier nommé, résume et synthétise tous les autres : captifs, aveugles, opprimés… Toutes ces « catégories sociales de personnes » qui étaient empêchées complètement de gagner leur vie.

[8]   L’activité de guérisseur du Galiléen répondait certainement à un important besoin social du temps. Comportant un pouvoir d’origine inconnue, elle renvoie à sa personnalité qui demeure mystérieuse : « Guérir, c’est manifester une puissance non pas d’abord au sens magique du mot : Jésus n’essaie jamais d’accaparer par des moyens rituels ou par des gestes secrets un pouvoir ‘divin’; il souligne par un ‘miracle’ la venue du ‘Règne de Dieu’, car celui-ci s’inaugure dans le recul de la maladie et dans la délivrance à l’égard des puissances inquiétantes et extérieures, les démons. Il serait vain de préciser davantage quelle force personnelle était à l’origine de ce don », Christian Duquoc, Jésus homme libre, Paris, Cerf, 1978, p. 36.

[9] « Le Christ et l’avenir », dans Études, 1/2002, t. 396, p. 64.

[10]   Rappelons-nous à cet égard un bref extrait de la Charte mondiale des femmes pour l’humanité : « Tous les êtres humains sont égaux dans tous les domaines et dans toutes les sociétés. Ils ont un accès égal aux richesses, à la terre, à un emploi digne, aux moyens de production, à un logement salubre (…), à la justice, à une alimentation saine, nutritive et suffisante (…), à un environnement sain, à la propriété, aux fonctions représentatives, politiques et décisionnelles, à l’énergie, à l’eau potable, à l’air pur, aux moyens de transport, aux techniques, à l’information, aux moyens de communication(…) ».

[11]   À Sherbrooke, avant d’entreprendre la Marche, des femmes ont évoqué quelques-uns des gains acquis depuis la Marche mondiale de l’an 2000. Elles ont aussi souligné les revendications actuelles en nous invitant, après chacune,  à scander d’une voix de plus en plus forte : « En 2010, nous allons marcher ».

[12]   La libération dont il est question dans ce texte se réalise spécialement à trois niveaux : elle concerne les structures afin de permettre aux individus, aux groupes et aux peuples de vivre dans la dignité; elle concerne les humains en favorisant l’épanouissement intégral des personnes dans une société qualitativement différente; elle concerne la racine du mal, le péché, par la recherche d’une communion croissante avec Dieu.

[13] Deux expressions de Hervé Kempf, dans Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, 2007, p. 54.

[15] Le mot politique, en effet, réfère ici à l’univers du politique : par exemple, ce qui touche l’organisation d’un ensemble, d’une institution, d’une société, d’une Église… ou encore ce qui concerne le changement des rapports sociaux, des systèmes, des structures et des lois dans le but de construire une société plus juste, plus égalitaire, plus solidaire.

[16] « La liberté selon l’espérance », dans Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 403.

[17] Jürgen Moltmann, La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne, trad. J. Hoffmann, Paris, Cerf, 2000, p. 167.

[18] Extrait du compte rendu de l’atelier « Les nouveaux types de rassemblements chrétiens », dans le Rapport de la commission Emmaüs, laquelle s’est tenue à Montréal le 27 novembre 2009.

[19] À la rencontre de la commission Émmaüs, deux thèmes ont mobilisé davantage les personnes participantes : « Pensée libre et créatrice » et « Nouveaux types de rassemblements ».

[20] Un exemple parmi tant d’autres : dans leur engagement pastoral, des femmes donnent priorité à l’appel qu’elles ont entendu plutôt qu’aux codes et aux consignes; elles  n’hésitent pas à arrimer leur travail aux réalités actuelles et à prendre  en considération les enjeux sociaux.

[21] La venue de Dieu. Eschatologie chrétienne…, p. 321.

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A propos Yvonne Bergeron

Détentrice d'un Ph. D. (théologie), Yvonne Bergeron, c.n.d., est engagée dans différentes causes sociales. Professeure à la faculté de théologie et d'études religieuses de l'Université de Sherbrooke, puis coordonnatrice du Service de la pastorale sociale du diocèse de Sherbrooke, cette ancienne membre du réseau Femmes et Ministères sait allier rigueur intellectuelle et action. Elle est l'auteure de « Partenaires en Église, Femmes et hommes à part égale » (Éditions Paulines, 1991) et de nombreux articles.