Des têtes « dures » ou des femmes d’espérance?

Yvonne BergeronÀ la soirée 70ème anniversaire de  Relations[1] , Albert Beaudry a rappelé de façon humoristique l’entrée des femmes au comité de rédaction de la revue. Évoquant les raisons d’un tel choix, il affirme qu’il ne s’agissait pas seulement d’une question d’écriture et de traitement de la situation des femmes dans la société et dans l’Église. Si le comité, disait-il, « ne pouvait se passer des femmes en 1979, c’était pour penser l’actualité en stéréo. Pour « tenir tête » : quelques « Monsieur Tête » avaient grand besoin, en face d’eux, d’une ou plusieurs ‘Madame Tête’ pour décoder un monde qui ne serait plus jamais ce que leurs études classiques et théologiques les avaient préparés à affronter »  et il ajoutait : « j’ai toujours pensé que le génie féminin saurait harnacher l’agressivité sublimée qui propulse la joute intellectuelle masculine »[2] . Je reviendrai sur le « Madame Tête » qui n’est pas sans lien avec la question de départ de la présente intervention, à savoir : « Sur quelles bases se fonde la durée de l’engagement des femmes en Église? En particulier, comment expliquer la ténacité des femmes en dépit de la position arrêtée du Magistère à l’égard de la non-ordination des femmes »? Question à laquelle je tenterai brièvement d’apporter quelques éléments de réponse à partir de l’aujourd’hui des femmes, de  la relation partenariale et de la singulière espérance qui nous emporte.

Les femmes engagées en Église dans la mouvance actuelle

Nous le constatons de plus en plus, parmi les vagues de fond qui ont traversé la société québécoise, la libération féministe est celle qui nous a le plus viscéralement marquées  non seulement dans nos vies personnelles, mais aussi  dans  la dynamique de nos rapports avec les hommes. Finalement toute notre identité socio-religieuse en est bouleversée, ce qui entraîne une nouvelle manière de voir, de  penser, de comprendre, de croire, d’agir et d’espérer. Ces changements ont bien sûr des répercussions majeures dans la vie et l’engagement des travailleuses en Église.

Par leur créativité, leur qualité, leur compétence et leur ingéniosité, les pratiques de ces femmes  révèlent une diversité de charismes et de remarquables forces dont voici quelques exemples : une attention prioritaire accordée aux personnes (valeurs, conditions de vie, questions, projets…); une préséance de la vie sur les structures (importance des expériences, des émotions, des multiples formes d’expression…); un sens marqué de la communauté comme lieu privilégié de l’engagement (importance du « nous », relations de réciprocité…); une place aux réseaux comme renforcement des convictions et des causes à défendre; une façon différente de concevoir et d’exercer le pouvoir (participation  accrue, rapports égalitaires, recherche  de consensus…).

Les mêmes pratiques montrent également qu’un grand nombre de femmes ont opéré des déplacements significatifs sur différents  plans tels que : les sensibilités, l’analyse du réel, l’approche pastorale, le rapport engagement social et foi chrétienne, les priorités à établir, le vivre ensemble et le leadership dans l’Église… Inscrites comme citoyennes dans le quotidien  de notre monde, là où le politique, l’économique, l’environnemental et le culturel sont à portée de main, elles entendent les cris des humains et partagent leurs espoirs. Avec  d’autres, elles apprennent le sens d’une solidarité sociale capable de rendre plus habitable notre monde. Bref, leur cœur demeurant connecté au peuple, leur tête ne se dissocie pas du corps et l’ensemble demeure en mouvement.  Ces femmes passionnées par le Dieu de Jésus ont  l’Évangile tatoué sur le cœur.  Ancrées dans une liberté intérieure énergisante et déstabilisante, elles restent centrées sur la responsabilité d’actualiser la mission reçue dont elles cherchent à renouveler le sens pour notre temps.

Leur conviction d’une relation partenariale non négociable

L’égalité des femmes et des hommes dans l’Église est une composante d’humanisation et un test de cohérence évangélique. Les travailleuses en Église le savent, cette réalité primordiale dans laquelle est engagé l’équilibre de toutes les sociétés, c’est del’incontournable. Alice Gombault en parle avec raison comme étant « le cœur et le lieu-clé » de la relation de l’humain à l’humain. Ne sommes-nous pas  constitués partenaires, c’est-à-dire situés dans un rapport d’interdépendance caractéristique de la relation primordiale existant entre les femmes et les hommes? Et l’institution ecclésiale n’y échappe pas. À cet égard, rappelons-le, malgré le poids d’une culture patriarcale bien ancrée, le texte de Genèse 2, 18-25 revêt une signification particulière[3]. De droit humain et divin (Cf. Ga 3, 28), cette égalité apparaît aujourd’hui comme un des lieux les plus éloquents de l’inculturation de l’Évangile.

Par ailleurs, la mission confiée à l’Église  n’est-elle pas reçue et assumée par l’ensemble des croyantes et des croyants? Et n’est-ce pas justement en leur qualité de disciples égaux  que ces femmes et ces hommes peuvent et doivent se voir comme de véritables partenaires dans l’accomplissement de cette mission?  D’où l’importance pour l’Église de faire disparaître cette sorte d’apartheid anthropologique, selon les mots d’Alice Gombault. Cela aussi les femmes  le savent et elles y travaillent  quand elles  cherchent à abolir toute manifestation du modèle androcentrique (y compris dans les discours sur la « complémentarité » et la « spécificité »), quand elles créent et renforcent des relations de réciprocité avec leurs collègues prêtres et laïcs, quand elles dénoncent le « vice institutionnel » inscrit dans le Code de droit canonique (canon 1024), lequel piège fondamentalement et bloque la réalisation d’unpartenariat intégral  entre les femmes et les hommes. En effet,  malgré le discours  de l’Église qui garde « verrouillée » la question de l’ordination des femmes, il faut poursuivre le débat et mettre en lumière le caractère irrecevable des arguments théologiques, devenus des « justifications idéologiques », qui ne peuvent être considérés comme définitifs. Laissons à la parole sa propre efficacité, car « parler » c’est aussi « agir ». Il y a des « Monsieur Tête » à questionner et des têtes à refaire. Il importe que des « Madame Tête » s’appliquent à déconstruire leurs discours dépassés, à approfondir un autre discours et surtout à leur rappeler  que la seule TÊTE du Corps ecclésial, c’est le Christ.

C’est au cœur de toutes ces pratiques renouvelées, audacieuses, étonnantes, voire transgressives et prophétiques, que les croyantes engagées mettent en place de nouveaux types de fonctionnement[4]. C’est par ces mêmes actions de liberté qu’elles contribuent à « faire communauté ». Par là-même, elles dévoilent leur rêve d’une Église différente et elles invitent l’institution à la conversion. Comment? Tout d’abord,  conjurer la peur. Qui a peur? Pourquoi avoir peur? De quoi ou de qui avoir peur? Rarement avouée, celle-ci est souvent latente et tellement paralysante. Puis  promouvoir au quotidien sur tous les plans une égalité-en-acte. Une égalité de droit divin, redisons-le, constitutive de la communauté jusque dans l’exercice de toutes les fonctions ecclésiales. Enfin  accueillir aujourd’hui le souffle de l’Esprit du Ressuscité. Souverainement libre et libérateur,  comment celui-ci pourrait-il être « lié » à des gestes, des pratiques, des modèles, ou encore être « enfermé » dans des discours, des représentations, des choix relatifs au contexte d’une époque, d’une société, d’une culture? Évitant de porter préjudice à la mémoire de Jésus en le rendant responsable de nos propres décisions, il nous importe plutôt de chercher communautairement à reconnaître ce qu’il approuverait ici et maintenant[5].

La force de leur espérance lucide et têtue

De toute évidence, pour une transformation en profondeur, il est nécessaire de réfléchir dans la perspective d’une définition globale de l’Église. Le rêve des femmes  ne porte-t-il pas la nécessité d’un autre modèle d’Église? Une Église qui ne soit plus pensée et organisée en fonction du « temple » et des « prêtres », mais en fonction de la mission. Comme le souligne avec justesse le théologien et bibliste Pablo Richard au sujet de la situation des femmes dans l’Église : « Le christianisme n’est pas né à l’autel, mais autour d’une table où tous et toutes participent. Le problème n’est pas la femme , mais bien l’Église »[6]. Quand on évoque ainsi l’ampleur des changements à opérer, il n’est pas étonnant  de parler d’une espérance au long souffle…

Cela veut dire d’abord une espérance lucide. Celle-ci s’articule toujours à une conscience historique et ecclésiale qui émerge des lieux et des enjeux où se jouent le présent et l’avenir. Or, dans la conjoncture actuelle, c’est le statu quo, bien en place et surtout bien ancré dans un système, c’est-à-dire des structures concernant le type d’autorité, la conception des ministères, la place faite à la liberté des laïcs, les rouages du pouvoir à tous les niveaux de l’organisation… Et sur le terrain pastoral, il est rare qu’on aborde franchement l’Église sous son angle institutionnel[7]. Le chantier demeure pour ainsi dire  entier et l’idée même de sa réalisation a de quoi donner le vertige : « Quant à la possibilité concrète de voir (…) se mettre en place des structures nouvelles en toute tranquillité et dans un délai raisonnable, soutient Joseph Moingt, il est honnête de dire qu’elle est nulle, tant cela exigerait de déstructurations radicales » et il ajoute : « il lui faudrait se déjuger sur trop de points capitaux à ses yeux »[8].

Mais, convaincues que l’Évangile invite toujours à innover sans se renier, les femmes portent une espérance qui se fait têtue.  Loin de nourrir un optimisme vague, naïf et passif, celle-ci « s’éprouve » aux forces en présence en résistant aux refus systématisés et aux nombreux blocages dont certains ont la vie dure. Luttant contre un désespoir toujours possible, elle repousse la tentation des réponses hâtives et superficielles.  L’espérance voit plus loin que l’immédiat vers « une sorte d’utopie »[9] active dans le présent pour y discerner et y fabriquer des signes de bonne nouvelle. Énergie intérieure, elle pousse à demeurer dans  le mouvement vers une réalité correspondant au possible de Dieu. Essentiellement subversive, elle change la dynamique car elle possède, selon les mots de Paul Ricoeur, « une vertu fissurante à l’égard des systèmes et un pouvoir de réorganisation du sens »[10].

Conclusion 

Et maintenant? Certes nous vivons une époque charnière où, à la fois, nous pressentons l’ampleur de cette double tâche de déconstruction/réinvention qui  sollicite notre engagement et nous identifions de multiples expériences déjà indicatrices de  chemins inédits. Chose certaine, c’est sur l’Évangile qu’il faut continuer de miser. Un Évangile à partager et à comprendre dans son rapport intrinsèque à l’environnement sociétal et ecclésial (problématiques, questions, enjeux, projets…). De ce lieu, à la base, pourront venir des transformations aux différents plans de l’organisation, par des pas « de travers et de côté », selon l’expression de Joseph Moingt, en faisant «  de petits écarts aux règles habituelles, pas graves mais renouvelés, en laissant mourir quelques traditions vieillottes, en faisant des innovations audacieuses, sans provocation mais soutenues, en prenant des initiatives, en osant, encore et encore »[11].

C’est au sein du même processus que pourra se dessiner l’avenir de l’égalité hommes-femmes. À mesure que le vécu partenarial « se fabrique » sur le terrain, les paramètres se modifient entraînant dans leur mouvement l’organisation elle-même. Or ce processus a besoin de s’alimenter en des lieux de débat démocratique où les expériences s’interpellent, les discours se confrontent, le discernement s’élabore et l’identité se confirme. Il a tout autant besoin de se fortifier en des lieux de créativité où les zones de changement apparaissent, les modèles alternatifs se précisent, les nouveaux symboles se manifestent, des visions différentes du monde et de l’Église sont en train de poindre. Bref, n’est-ce pas de ces lieux, inspirés par la liberté du Vivant, que nous pourrons, croyants et croyantes, maintenir le processus et reconstruire aujourd’hui une espérance au  souffle long?  Une espérance parfois « tremblante », mais toujours têtue.

Yvonne Bergeron

Table ronde sous le thème : 40 ans de ténacité des femmes en Église tenue à Québec et organisée pas Femmes et Ministères à l’occasion du 40e anniversaire de la déclaration du cardinal George B. Flahiff en faveur de l’ouverture des ministères ordonnés aux femmes lors du synode de Rome en 1971.


NOTES 

[1] Cette soirée s’est tenue le 14 mars 2011.

[2] « La présence des femmes. Bousculeuses… », pp. 1 et 2.

[3] Posant l’égalité homme-femme, il présente un couple solidaire, en dialogue, en interdépendance dans l’amour : la femme (isha) est comme « un vis-à-vis de l’homme » (ish), comme son partenaire, « c’est-à-dire regard à regard, conscience à conscience, à même hauteur d’humanité », Marie-France Bérère, « Deux en une seule chair », dans Lumière et Vie, 38/194, (1989), p. 73.

[4] « Lorsque leurs actions sont reconnues comme nécessaires, utiles, bénéfiques, une coutume se crée. C’est la coutume qui fait évoluer le droit. Des évêques attentifs à ce qui se vit ont besoin de s’appuyer sur les pratiques nouvelles de la base. Aider les évêques, dans leurs timides avancées, oblige à les devancer sans crainte. Une telle perspective est encourageante pour légitimer non seulement des pratiques nouvelles, mais aussi des actes de résistance s’il le faut, voire les transgressions », Alice Gombault, « Le temps de la patience ne serait-il pas résolu? », L’autre Parole, no 131, 2011-10-10.

[5] Dit autrement, il faut refuser de faire du Jésus historique un « pôle de référence » que l’on croit à tort directement applicable à toutes les époques. Nous n’avons pas à mimer le Nazaréen, mais à marcher à sa suite.

[6]   « La participation de la femme dans l’Église exige un nouveau modèle d’Église », traduit de l’espagnol  par Claude Lacaille, http://www.femmesministeres.org/documents/femmes_en_eglise/Richard_Pablo_2011-o8. 

[7] « On s’agite autour des restructurations paroissiales et diocésaines, des nouvelles formules d’initiation chrétienne, des fermetures d’églises, des projets de regroupement… Désespérément, on s’acharne à changer les meubles de place comme si le mouvement causé par cette fébrilité devait empêcher la maison de se vider », Lise Baroni et Yvonne Bergeron, « Pour une théologie de la résistance dans l’Église », dans Dissidence, résistance et communion en Église, Montréal, Novalis, 2009, p. 48.

[8]   Conférence  donnée à Blois et intitulée Annonce de l’Évangile et structures de l’Église, 24 septembre 2010, p. 10.

[9]  Utopie au sens de « ce qui n’est pas encore là, mais deviendra réalité ».

[10]    « La liberté selon l’espérance », dans Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 403.

[11]    Conférence donnée à Blois…,  p. 11.

Ce contenu a été publié dans 40e anniversaire de la ténacité des femmes en Église par Yvonne Bergeron. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos Yvonne Bergeron

Détentrice d'un Ph. D. (théologie), Yvonne Bergeron, c.n.d., est engagée dans différentes causes sociales. Professeure à la faculté de théologie et d'études religieuses de l'Université de Sherbrooke, puis coordonnatrice du Service de la pastorale sociale du diocèse de Sherbrooke, cette ancienne membre du réseau Femmes et Ministères sait allier rigueur intellectuelle et action. Elle est l'auteure de « Partenaires en Église, Femmes et hommes à part égale » (Éditions Paulines, 1991) et de nombreux articles.