Les femmes dans la mission de l’Église aujourd’hui

Étant donné que nous nous en tenons trop souvent aux réactions viscérales, je nous invite à faire un voyage au-dessus des nuages. Question de voir les choses d’une certaine hauteur. J’ai un très grand respect pour l’Église catholique : je le dois d’ailleurs largement à mes parents. En outre, mes ancêtres sont chrétiens catholiques depuis peut-être avant Charlemagne. L’Église catholique n’est la propriété d’aucun pape, ni d’aucune classe cléricale. Elle est la famille de Dieu sur cette terre. Jésus a fondé son Église sur l’expérience fraternelle et non sur la structure hiérarchique. Ce sont des ecclésiastiques manquant d’imagination ou craignant l’originalité évangélique qui veulent réduire l’Église à une institution hiérarchique. Ils sont incapables d’imaginer comment des frères et des sœurs peuvent vivre en communion sans se contrôler les uns les autres.

Tout récemment, en traitant de la question de la réception par les fidèles du Concile Vatican II, le pape Benoît XVI a osé dire que, pour bien expliquer ce concile, l’Église aurait besoin d’une nouvelle herméneutique. L’herméneutique c’est la science de l’interprétation des textes philosophiques et religieux. À cette occasion, le pape a précisé que nous avions besoin d’une herméneutique de la continuité et non de la rupture. Or Mgr Lefebvre et ses disciples, et même un grand nombre de catholiques conservateurs qui rejettent l’œcuménisme, la liberté religieuse, le missel romain de Paul VI, etc., ont bien vu qu’au Concile Vatican II, et aussi dans d’autres circonstances,  l’Église s’est exprimée de façon différente, voir contradictoire, par rapport à ce qu’elle avait déjà déclaré comme vérité définitive.

On ne me fera pas croire qu’entre Dignitatis humanae (document de Vatican II sur la liberté religieuse) et le Syllabus de Pie IX, il y ait une suite ou un lien organique. On se rappellera que Pie X affirmait solennellement qu’il fallait croire que Moïse était l’auteur du Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible) : cinquante ans plus tard, Pie XII écrira qu’on ne peut plus soutenir cette opinion étant donné l’état des sciences bibliques des années 1950. La demande de pardon de Jean-Paul II pour les fautes de l’Église de jadis aurait été absolument impensable même sous Pie XII. Quand j’étais séminariste (1957-1960), on nous enseignait que les membres de l’Église peuvent commettre des erreurs, mais jamais l’Épouse immaculée du Christ. Je me souviens d’avoir été passablement scandalisé en lisant The Fair Bride de l’écrivain britannique Bruce Marshall. Il y décrivait une Église totalement dépassée et déphasée dans une Espagne en pleine révolution.

Au cours de l’année dernière, un théologien américain qui n’est pas persona grata au Vatican, John T. Noonan, a publié un livre intituléThe Church that can and cannot change. Il y relève les principaux éléments qui ont fait l’objet de changements parfois radicaux dans l’Église. Ainsi, le prêt usuraire longtemps interdit fut finalement autorisé; l’esclavage d’abord toléré, puis finalement condamné; la liberté de conscience ou la liberté religieuse longtemps refusée puis reconnue à Vatican II; l’annulation des mariages longtemps interdite et maintenant pratiquée depuis Paul VI.

L’Église a une réelle difficulté à accepter le changement, à voir le côté positif des choses et à s’expliquer sur les changements qu’elle veut provoquer. Elle n’a pas encore réussi à digérer le siècle des lumières. Selon moi, elle a besoin de plus qu’une science de l’interprétation de textes, elle a aussi besoin d’une nouvelle épistémologie ou théorie de la connaissance et de sa validité. En effet, l’Église en tant qu’institution humaine vit en pleine relativité, mais elle persiste à vouloir s’exprimer en termes d’absolu comme si elle était Dieu lui-même. Ainsi son concept de loi naturelle est pratiquement incompris ou écarté par la plupart des grands penseurs du jour. Elle gagnerait à se trouver une meilleure façon d’expliquer la réalité que celle d’Aristote et de Thomas d’Aquin, puisque leurs explications échappent au grand nombre. En plus d’une nouvelle théorie de la connaissance, l’Église aurait aussi besoin d’une meilleure théorie du langage, une meilleure compréhension de la symbolique (qui pourtant pullule dans nos textes scripturaires et liturgiques) et des mythes. Les récits mythologiques ne sont pas des contes de fées qu’il faut mépriser : ce sont des récits qui expriment symboliquement les grandes réalités de l’existence humaine. Lisez Tobie de Drewerman et vous verrez l’enseignement merveilleux qui en ressort concernant la beauté et les exigences de la vie du couple humain.

Vous auriez peut-être envie de me dire que nous sommes très loin de notre sujet : je ne crois pas. L’Église catholique est une société humaine totalement organisée à partir du système patriarcal qui nous vient de la nuit des temps. Aussi loin qu’on puisse remonter, à part quelques rares exceptions de sociétés matriarcales, l’ensemble des sociétés humaines est patriarcal. Le patriarche est le porteur de la semence, qui est à l’origine de la vie. Il confie cette semence à la femme qui assure la gestation de l’œuf fécondé. Quant au patriarche, il assure la sécurité, le bien-être et l’alimentation de sa famille : femmes et enfants.

Nos ancêtres sémites ont très vite découvert l’existence du mal. L’ethnologue René Girard nous enseigne que la vie humaine est fondée sur le mimétisme : nous apprenons en imitant les autres. Or dans ce contexte, il arrive très vite que deux individus désirent le même objet. En vertu de la loi du plus fort, il faut alors faire disparaître le plus faible pour permettre au premier de jouir pleinement de l’objet de son désir. Voilà pourquoi plus la société humaine progresse et se développe, plus elle a besoin d’interdits, de balises, de lois pour organiser les rapports entre ses membres. En ce sens, l’interdit de l’inceste est sans doute le premier et le plus fondamental de sa catégorie.

Dans la Genèse, nous constatons que les anciens penseurs religieux juifs n’ont pas trouvé mieux que d’attribuer à Ève la responsabilité de la première désobéissance à Dieu et de l’entrée du mal dans le monde. Cela pèsera lourdement sur toute la pensée religieuse judéo-chrétienne. Ève avait été créée à partir d’Adam pour être la compagne de celui-ci, et voilà qu’elle en devient la perte. À cela viendront s’ajouter les interdits concernant la sexualité, souvent nécessaires pour toutes sortes de raisons. La femme devient très vite une source importante d’impureté rituelle. Il faudrait aussi évoquer les interdits juifs reliés au sang, mais je n’en dirai pas plus pour ne pas nous étendre inutilement. (Il serait utile de mettre en parallèle avec  la femme « danger » la Vierge Marie, Mère de Dieu, qui dans certaines cultures catholiques n’est ni plus ni moins qu’un demi-dieu.)

Après la découverte du mal, nos ancêtres dans la foi finissent par découvrir le Dieu unique, après avoir vénéré des dieux domestiques pendant des siècles. Naturellement, ils feront de ce Dieu unique le Patriarche suprême : il sera au début le grand Dieu domestique du peuple d’Israël. Pourtant Jésus révélera Dieu comme étant un être de relations (Trinité : Père, Fils et Esprit ou une communauté d’amour). On se demande comment l’Église catholique peut prétendre que Jésus a fondé une Église hiérarchique alors que tout son enseignement parle d’une fraternité où le plus grand doit se faire le serviteur de tous. Lorsqu’on dit à Jésus que sa mère et ses frères sont là qui le cherchent, il demandera qui est sa mère et qui sont ses frères, sinon ceux et celles qui font la volonté de son Père.  En outre, Jésus valorise l’individu et semble se distancier par rapport à la famille méditerranéenne. Certains auteurs affirment même que c’est cela qui au fond lui a valu sa perte. Le projet de Dieu, tel que présenté par Jésus, n’est pas un mécanisme d’organisation ou une structure d’embrigadement, c’est plutôt l’éclatement de la vie qui se donne, se partage et se multiplie, et se développe dans la cadre d’une communion fraternelle.

C’est avec Constantin que l’Église catholique s’est mise à se structurer comme une monarchie. Il faut dire que les êtres humains ont besoin de tout hiérarchiser pour se faire croire qu’ils contrôlent quelque chose. Il y a aussi ce désir de la préséance, d’avoir la priorité sur les autres, qui vient du besoin fondamental d’être reconnu comme valable. On voit ce désir de se faire valoir dans nos communications quotidiennes et aussi chez les premiers disciples eux-mêmes. Qu’on pense seulement aux fils de Zébédée et à leur sainte mère qui veut avoir les meilleures places pour ses deux fils. L’être humain a aussi besoin d’une structure pour maintenir le bon ordre dans ses rangs et apaiser ses angoisses congénitales. De tout temps, les sociétés se sont dotées de règles, de lois, de mécanismes d’encadrement et même d’interdits. Et on croit volontiers rendre hommage à Dieu en lui imposant le carcan du langage de la domination humaine. Ce faisant, nous avons abîmé l’image de Dieu : nous avons confondu sa justice avec la nôtre et trop souvent nous en avons fait un monstre exécrable ou un justicier pointilleux. D’ailleurs, on pourrait dire sans exagérer que beaucoup de personnes soi-disant religieuses se méfient encore de Dieu et s’adonnent à toutes sortes de pratiques pour apaiser sa colère et obtenir sa reconnaissance. Nous sommes alors en pleine religion païenne.

Pour conclure, je jetterai un petit peu d’huile sur le feu ou de sel sur la plaie vive. Nos chicanes de croyants et de croyantes ont peu à voir avec la recherche ou la défense de la vérité ou encore de Dieu, mais beaucoup avec le désir de contrôler les autres et d’exercer un pouvoir sur leur intelligence et leur conscience. Quand nous aurons concrètement accepté que le seul pouvoir des disciples de Jésus c’est de servir et de se faire les plus petits, bien des choses changeront pour le mieux. Nous vivons toujours dans une Église foncièrement humaine où la vanité, la susceptibilité, la cupidité, la méfiance, et que sais-je encore, prennent beaucoup trop de place. Heureusement, les saintes et les saints de toutes les époques nous évitent de perdre l’espérance et nous portent à croire que l’Esprit poursuit son œuvre de purification du cœur humain.

Il ne faut pas oublier non plus que les interdits ou les déclarations les plus solennelles, même dans l’Église, ont un double effet : dans un premier temps, elles ont un effet de frein, puis elles tendent à susciter un débat. En rétablissant le latin dans les séminaires, Jean XXIII aurait dit quelque chose comme ceci : « Donnons-lui une dernière chance, si ça marche tant mieux, sinon qu’on n’en parle plus! » Il en a été de même du costume religieux : au début des années 1960 on le réimposait avec vigueur dans le diocèse de Montréal, par exemple, et à peine deux ans plus tard on le remplaçait par l’habit noir (pantalon et veston), pour ensuite passer à la pratique actuelle. Ce phénomène est bien sûr plus facile dans le domaine disciplinaire que dans celui de la doctrine. La doctrine de l’Église a un fondement permanent qui nous vient de l’évangile, des conciles et de l’enseignement habituel de l’Église, mais les esprits changent et les idéologies évoluent, et à la longue les gens d’Église ne font pas totalement exception.  Les disciples de Jésus n’ont pas à changer de doctrine pour faire plaisir au monde, mais plutôt pour se rapprocher de l’enseignement et de l’exemple initiaux de Jésus dont on s’est éloigné au cours des siècles par mimétisme avec la société civile ou avec les structures sociales du temps. 

Moncton (Nouveau-Brunswick), le 11 mars 2006

Dans le cadre de la journée internationale de la femme, le Comité diocésain pour les femmes en Église de l’archidiocèse de Moncton tenait son atelier de ressourcement annuel le samedi 11 mars 2006. L’archevêque de Moncton était présent, de même qu’une dizaine de membres du clergé et quelques centaines de laïques, hommes et femmes. L’atelier comprenait une table ronde formée de quatre invités, deux hommes et deux femmes.

Daniel Deveau, c.s.c.

Ce texte a été publié dans la revue Culture et Foi