Jean-Paul II, l’ombre du saint – Droit d’inventaire – recension

Une recension du livre de Christine Pedotti et Anthony Favier « Jean-Paul II, l’ombre du saint – Droit d’inventaire » – Albin Michel, juin 2020 par Marie-Thérèse Van Lunen Chenu.
Cette recension a d’abord été publiée le 3 juillet 2020 sur le site de Femmes et Hommes, Égalité, Droits et Libertés dans les Églises et la Société FHEDLES et est reproduite avec les permissions requises.

Alors qu’aujourd’hui nombreux fervents compatriotes de ce pape polonais charismatique, Saint-Jean-Paul II, se mobilisent ardemment pour lui faire donner encore plus d’honneurs – pas moins que Docteur de l’Église et ses parents dévots canonisés de surcroît – d’autres catholiques estiment une telle ferveur tout à fait inappropriée. S’est ouvert le temps d’inventaire. Celui-ci mis quelque peu en sursis par les courageuses mais pathétiques dernières années du long pontificat. Est analysé et même crument dénoncé un lien de causalité entre la crise et le désarroi que connait le catholicisme aujourd’hui et ce qui fut une priorité obsessionnelle de ce pape pour un retour à une Église pré-conciliaire centralisatrice, cléricale et puissante, s’annonçant elle-même sainte et sans tâches, alors que se sont multipliées les révélations sur sa cécité, son silence, son indulgence, voire ses compromissions, devant tant d’abus et crimes sexuels commis en son sein.

On appréciera en tout cas que deux journalistes confirmés, Christine Pedotti et Anthony Favier, appuient leur démarche d’analyse sur une quantité impressionnante d’informations et de documents bien choisis, certains peu connus : écrits personnels, catéchèse à Rome, innombrables discours de ce pape voyageur. L’ouvrage est assez volumineux mais les récits en sont vifs, les tableaux saisissants et l’intérêt dépasse un propos interne à l’Église catholique. En effet tracer rapidement l’histoire personnelle de Karol Wojtyla dans cet après-guerre d’une nation et d’une religion marquées de résistance, de refus de l’occupation et des exactions nazistes puis communistes et marxistes, c’est dérouler la fresque dense de notre histoire contemporaine. De même qu’évoquer l’expérience personnelle du jeune orphelin de neuf ans sous la tutelle protectrice d’un père dévot, dans la surabondance d’une piété mariale consolatrice et restauratrice, c’est faire comprendre quel fut l’héritage de ce pape s’estimant prédestiné en tant que restaurateur de sa tradition nationale – voire nationaliste – d’un catholicisme fervent qui structurait l‘ordre des choses ; pensée, philosophie, politique, religion, ordre social se confortant mutuellement dans une asymétrie acceptée des sexes que l’homme masculin ne mesurait même pas tant il en était le centre, la référence et l’auteur. Surplombant le couple masculin/ féminin, est érigée la place du prêtre, homme à part, adoubé par son exclusivité ecclésiastique revendiquant d’être le fils protégé par Marie mère des prêtres. Prêtre que Jean Paul II, au mépris de la théologie catholique, ira jusqu’à présenter, comme un autre Christ, alter Christus. Une telle affirmation personnelle ainsi que d’autres accents portés sur la suprématie de Marie ou l’infaillibilité du Souverain Pontife ne manquent pas de choquer aujourd’hui.

Comme le montrent les auteurs, théologie et ecclésiologie réaffirmées au Concile furent parfois mises à mal par ce Pape auquel sont reprochées ses innovations personnelles, son manque de collégialité – dite de synodalité – avec les Évêques, son peu d’attention pour la coopération du laïcat et, malgré quelques belles formules de principe, son manque d’intérêt et de respect pour ces « signes des temps » que sont la théologie de libération et le mouvement d’émancipation des femmes et de leur responsabilisation croissante dans la société.

Recherche neuve pour le grand public, discernement dans le choix des documents, profond travail d’analyse permettent de mesurer à frais nouveaux le bilan de ce règne de 27 ans et de voir comment s’y est affirmée, refermée et endurcie la pensée de Jean-Paul II. L’ombre modeste et classique portée par les papes précédents, tous italiens, ainsi que les bouleversements et la minorisation de l’influence catholique dans le monde moderne, ont favorisé la mise en exergue de ce pape polonais exceptionnel à plus d’un titre, sportif, moderne, charismatique, rassembleur de jeunes en déshérence, héros de résistance et champion de restauration. Saint providentiel pour beaucoup. Au bilan désastreux pour d’autres.

Marie-Thérèse Van Lunen Chenu
Le 3 juillet 2020

 

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A propos Marie-Thérèse van Lunen Chenu

Féministe reconnue, cofondatrice de Femmes et Hommes en Église (France), du Centre Genre en Christianisme (France) et de l’Unité de Recherches et Documentation Genre en Christianisme [GC], Marie-Thérèse van Lunen Chenu est une auteure et une conférencière reconnue pour ses analyses rigoureuses. Elle a publié « Femmes et hommes » (Cerf, 1998) et a à son actif de nombreux articles et contributions à des ouvrages collectifs.

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