Un ministère de l’irritation

Quand l’Église accorde peu de temps à la participation des femmes, quand l’Église ne tient guère compte des questions relatives aux femmes, quand l’Église a peu de respect pour les idées des femmes, quand l’Église se consacre à prêcher l’Évangile de l’égalité pour les femmes tout en maintenant une théologie et un système exclusivement masculins, rester dans l’Église exige un idéal qui nous dépasse largement.

Je reste dans l’Église en pèlerine inquiète, non pas parce que je ne crois pas en ce que l’Église m’a appris, mais précisément parce que j’y crois. J’ai cru quand ils nous ont appris que Dieu nous a rendus égaux[-ales] et que Jésus est venu pour nous tous et toutes. J’ai cru en ce Jésus qu’ils m’ont montré : un Jésus qui a écouté les femmes et leur a enseigné la théologie, un Jésus qui a envoyé des femmes pour enseigner la théologie et a ressuscité les femmes d’entre les morts. Aujourd’hui, je crois donc que l’Église doit un jour faire de même si sa priorité demeure la fidélité à ce même Évangile : elle doit mandater les femmes comme Jésus l’a fait pour la Samaritaine, écouter les femmes comme Jésus l’a fait avec la Cananéenne, susciter une nouvelle vie chez les femmes comme Jésus l’a fait pour la fille de Jaïre.

Je reste dans l’Église parce que j’ai le soutien d’autres femmes, d’hommes féministes, d’une communauté de femmes qui me permet de participer aux célébrations avec un sentiment de dignité humaine et d’inclusion théologique. Autrement, je ne sais pas comment il me serait possible d’y rester. En même temps, parce que je connais mon propre besoin de la force d’une communauté consciente et inclusive, j’ai fini par comprendre et respecter celles qui, faute de ce type de soutien, choisissent de quitter l’Église. Pour plusieurs d’entre elles, aller à l’église est devenu davantage une expérience de dévalorisation systémique que de croissance spirituelle. Après des années d’attente de changement, elles ont donc choisi d’essayer de trouver Dieu par elles-mêmes plutôt que d’être exclues par la communauté d’une possibilité de Le chercher ensemble. Ce sont ces femmes en qui bat un cœur catholique; mais, comme beaucoup d’autres femmes maltraitées ou rabaissées, elles en arrivent au point où, pour leur santé mentale, elles disent avec douleur et toujours avec amour : « Je ne divorcerai pas, mais tant qu’il n’y aura pas de changement, je ne peux plus vivre sous le même toit. »

Enfin, je reste dans l’Église parce que l’Église sexiste que j’aime malgré tout a besoin de femmes pour son propre salut. Nous nous sanctifions mutuellement, cette Église et les femmes qui refusent de se taire, qui refusent qu’on les fasse disparaître. Ce que chaque personne entreprend pour se convertir finira par convertir l’Église. Les femmes exigeront de l’Église la vérité. L’Église exigera des femmes la foi. Ensemble, si Dieu le veut, nous persisterons, nous, les femmes, malgré l’absurdité de l’autoritarisme et l’Église, malgré l’irritation causée par un nouveau défi. Nous endurerons ensemble. Nous nous propulserons aux limites de notre potentiel de sainteté.

« Pourquoi une femme comme vous reste-t-elle dans l’Église? », m’a demandé une femme du fond d’une assemblée dans la pénombre, il y a de années. « Parce que, répondis-je, à chaque fois que je songeais à partir, je me retrouvais à penser aux huîtres. » « Aux huîtres? », m’a-t-elle dit. « Qu’est-ce que les huîtres ont à voir avec ça? » «Eh bien, lui ai-je répondu dans l’obscurité de l’immense auditorium, j’ai réalisé qu’une huître est un organisme qui se défend en excrétant une substance pour se protéger du sable de sa frayère. Plus il y a de sable dans l’huître, plus l’huître sécrète des produits chimiques jusqu’à ce que finalement, après avoir été recouverte d’une couche de gel, le sable se transforme en perle. Et l’huître elle-même devient plus précieuse dans ce processus. À ce moment-là, ai-je dit, j’ai découvert le ministère de l’irritation. »

Je reste dans l’Église malgré sa résistance et avec tous les défis que cela me pose, sachant qu’avant que ce ne soit terminé, elle et moi serons devenues ce que nous avons la capacité d’être, soit des disciples du Christ qui a écouté les femmes, leur a enseigné la théologie et les a libérées de la mort.

Joan Chittister, le 15 juin 2020

Tiré de « Why I Stay »  from the writings of Joan Chittister: On Women (Benetvision)
Version originale anglaise  : https://mailchi.mp/benetvision/do-no-harm-to-the-earth-746838?e=454481d7b6
Traduction française réalisée par Pauline Jacob

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A propos Joan Chittister

Moniale bénédictine américaine féministe, Joan Chittister est une conférencière recherchée et l’auteure de nombreux ouvrages traitant de justice, de paix, de droits humains, de questions concernant les femmes et de spiritualité contemporaine dans l'Église et dans la société. Ancienne présidente de la LCWR, elle est actuellement coprésidente de la Global Peace Initiative of Women. Elle est la fondatrice et la directrice exécutive de Benetvision, un centre de ressources pour la spiritualité contemporaine à Érié (Pensylvanie).

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