Les femmes dans la mission de l’Église aujourd’hui

Ce n’est pas moi qui répondrai à cette question. Je préfère laisser la place à l’Esprit Saint lui-même.

Rentrés en ville, ils montèrent à la chambre haute où ils se tenaient habituellement.  C’étaient Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée et Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques.  Tous d’un même coeur étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie mère de Jésus, et avec ses frères. (Ac 1, 13-14)

Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu [Note: non pas l’assemblée des cent vingt de 1, 15-26, mais le groupe apostolique présenté aux versets précédents], quand tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient.  Ils virent apparaître des langues qu’on eût dites de feu; elles se divisaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux.  TOUS furent alors remplis de l’Esprit Saint… (Ac 2, 1-4)


Peut-on être plus clair? La Mission de l’Église est entre les mains des baptisés : hommes et femmes. L’Esprit Saint s’est posé autant sur les hommes que sur les femmes… Je n’entrerai pas dans toutes les nuances exégétiques de ce texte, mais sachez au moins qu’il est d’avant-garde par rapport à ce que vivent nos institutions actuelles. Hommes ET femmes sont habités de l’Esprit de Dieu pour actualiser la mission de l’Église qui se résume en somme à vivre et à annoncer au monde qu’il est aimé de Dieu quel que soit son état et que cette révélation nous vient de Jésus Christ.

Aujourd’hui, dans l’Église qu’on aime et qui est en évolution,  on en est arrivé à se poser la question : les femmes ont-elles leur place dans l’Église ? Quel est leur rôle ? Ce questionnement est déjà un progrès par rapport au silence de 1900 années, n’est-ce pas? Au 21e siècle, on constate que de plus en plus de femmes accèdent à des postes de « haut niveau » dans la société. En politique, nous commençons à voir des femmes députés, ministres (Mme Bradshaw), présidente de l’Assemblée nationale, lieutenant-gouverneur. C’est tellement récent, que les appellations féminines n’ont pas encore été trouvées pour certaines de ces fonctions.

L’évolution fulgurante de la valeur et de la place de la femme dans la société au cours du dernier siècle a également provoqué l’éveil d’un questionnement très pertinent dans cette institution qu’est l’Église. Quel est le rôle de la femme dans la mission de cette institution ? Où sont les ministres féminins ? Ne faut-il pas être ordonné pour avoir une vraie responsabilité de leadership, une action reconnue, un véritable pouvoir dans l’Église ? Or les panélistes que nous venons d’entendre nous ont fait voir que les femmes exercent en fait un vrai ministère dans l’Église. Toutefois, il n’est pas répertorié comme un « ministère ordonné ».

Depuis une cinquantaine d’années maintenant, des femmes ont pris place dans les chaires universitaires en théologie et dans toutes les sciences sacrées connexes. Une réflexion sérieuse et fondée est entamée.  Au cœur d’une civilisation pétrie par des manières de penser, de concevoir les choses très marquées par le fait d’être des hommes, commence à poindre  l’idée qu’il y aurait une autre approche aussi intéressante : une manière de penser, de concevoir les choses marquée par le fait d’être des femmes.

La conjoncture de cette situation sociale ainsi que la situation de non reconnaissance officielle de la femme par la hiérarchie de l’Église dans l’exercice des services offerts a contribué à soulever la question de l’égalité de l’homme et de la femme en Église – question qui, à son tour, a entraîné celle du « ministère ordonné ». Cet état a conduit « des théologiennes féministes de renommée internationale comme Elizabeth Schüssler Fiorenza, Rosemary Radford Ruether, Mary Hunt à développer une perspective commune.  Elles réclament l’ordination des femmes à partir du principe de l’égalité, mais elles mettent en garde face au danger d’intégrer la hiérarchie (la structure) sans changer l’Église, sans enlever la discrimination, la domination, l’exclusion. Elles insistent sur l’importance d’aller au bout de notre sacerdoce baptismal en développant divers ministères féministes pour qu’advienne une Église égalitaire, libérée du cléricalisme (et non du clergé) et que soit réhabilité le peuple de Dieu dans sa vie et sa gouvernance » (Reli-Femmes, #55, nov. 2005).

Cette situation a également amené la création d’un organisme international : l’Organisation internationale pour l’ordination des femmes (WOW, Women’s Ordination Worldwide) qui a justement tenu son deuxième colloque international œcuménique à Ottawa en juillet dernier. Toutefois, lors de ce rassemblement grandiose, on a pu constater que l’assemblée n’était pas unanime; la diversité des opinions exprimées librement était reçue dans un climat d’accueil et de respect.

Avec joie, on peut constater que la pensée féministe est très active dans l’Église œcuménique. Néanmoins, bien que je puisse comprendre qu’on en est arrivé à réclamer l’ordination des femmes à partir du principe de l’égalité, je pense qu’il faut clarifier cette question et peut-être introduire une « autre façon de penser et de concevoir les choses », comme je le disais ci-haut.

Ma réflexion sur l’ensemble de cette question m’a amenée à discerner que le ministère ordonné n’est pas une question de pouvoir ni d’égalité. On dit souvent que les hommes et les femmes ont droit aux mêmes choses. Or le sacerdoce  n’est pas une question de droit. Avec Régine du Charlat, théologienne et catéchète, je ne pense pas que l’Église jusqu’ici ait réservé le sacerdoce aux hommes parce qu’ils auraient plus de droits que les femmes, ni pour leur donner plus de pouvoir. On interprète cela de cette façon parce qu’on est dans une société en pleine évolution et que les femmes, légitimement, veulent avoir les mêmes droits que les hommes… et s’il y a lieu les mêmes pouvoirs. C’est dans ce contexte qu’on a réclamé le droit au sacerdoce

Mais être prêtre n’est pas une question de droit, ce n’est pas une question de pouvoir d’abord. C’est une question liée à la structure symbolique de la foi, qui se traduit dans la tradition que nous avons. Si on veut faire évoluer cette question – et peut-être un jour y aura-t-il des femmes prêtres, je n’en sais rien – mais en tout cas, si on veut la faire avancer, il faudra d’abord se ré-interroger sur les symboliques très profondes du masculin et du féminin, débarrassées de cette histoire de rivalité de pouvoir. Du temps des Apôtres, ils se chicanaient pour savoir lequel était le plus grand (Luc 15, 18-21). Deux mille ans plus tard, nous refaisons les mêmes niaiseries, nous répétons les mêmes aveuglements parce que nos cœurs n’ont pas encore appris à saisir la symbolique de l’Évangile. Que notre coeur est donc lent à comprendre! Pourquoi se chicaner entre hommes et femmes dans l’Église ? Pourquoi refuser ou ignorer les différencesentre les personnes et les groupes ?  Pourquoi ne pas plutôt valider l’apport des femmes autant que celui des hommes ?

Oui, s’il y a « discrimination, domination et exclusion » dans notre Église, n’est-ce pas parce qu’on n’a pas encore saisi la profondeur du message de l’Évangile, la symbolique du langage du Christ qui traverse les temps ? Nous nous accommodons assez superficiellement, « d’un premier niveau de lecture », comme dirait Annik de Souzenelle. Regardons comment vit une grande portion du peuple de Dieu qui se rend à l’Église pour recevoir les sacrements… mais qui, pour une grande part, n’a pas appris à s’en nourrir, à se laisser transformer pour devenir véritablement libres, en fidélité à  l’Amour de Dieu qui les habite. Prenons une toute petite scène de l’Évangile connue de toutes et de tous : le récit de Siméon et d’Anne lors de la présentation de Jésus au Temple. Alors que Siméon est présenté comme un « homme juste et pieux » (2,25), Anne est qualifiée de « prophétesse ». À lui seul, nous dit Anselm Grün, l’homme ne peut pas incarner la foi telle que l’entend Luc; il faut toujours lui associer en vis-à-vis une femme qui exprime un autre aspect de l’accueil fait à Jésus. Alors que Siméon reconnaît le Messie dans cet enfant, Anne, également pieuse – elle ne quitte jamais le Temple – et prophétesse, voit plus profondément, elle sait ce que Dieu opère à travers Jésus : la délivrance à laquelle aspirent les Israélites pieux s’étend à tous les humains, apportant la fin de l’aliénation et le retour à l’état que Dieu leur avait destiné lors de la Création. Petit exemple biblique où l’on constate l’importance de la vision féminine de l’événement Jésus. S’il en est ainsi dans le Nouveau Testament, ne devrait-il pas en être ainsi dans l’Église ?

Vous allez peut-être me trouver osée, mais voici. Outre la place énorme qu’elle occupe déjà à la base, dans le peuple de Dieu, tout prèsdu peuple de Dieu, la mission et la place de la femme dans l’Église aujourd’hui et dans l’avenir ne serait-elle pas dans la « curie » ecclésiastique ? Autant la curie romaine que la Conférence de nos évêques catholiques! Je m’explique. Le mot « curie » est tellement significatif.  Il vient du mot latin curia qui veut dire soin, cure… La « curie romaine » doit donc être celle qui prend soin du Peuple de Dieu. Dans tous ces organismes, dicastères, comités ecclésiastique, ne faudrait-il pas introduire, à juste titre,  la vision féminine. Que ce soit en théologie, en liturgie, en droit canonique, en éducation, en communication, en affaires sociales, en morale qu’il y ait des femmes qui siègent à part égale avec notre clergé – et non seulement en tant que secrétaire – mais à part égale pour créer ou découvrir une saisie plus complète du message du Christ pour notre monde aujourd’hui.

Dans sa toute première encyclique, Dieu est  Amour, commentant Gn 2, 23, Benoît XVI affirme :

Dans le récit biblique, on ne parle pas de punition; pourtant, l’idée que l’homme serait en quelque sorte incomplet de par sa constitution, à la recherche, dans l’autre, de la partie qui manque à son intégrité, à savoir l’idée que c’est seulement dans la communion avec l’autre sexe qu’il peut devenir « complet », est sans aucun doute présente.

Voilà qu’est semée l’idée que c’est ensemble que la totalité de l’humanité est représentée… Que c’est ensemble, hommes et femmes,dans les différents ministères de l’Église qu’il faut s’appliquer à saisir la symbolique et la dynamique de l’Évangile.

Or vous allez peut-être argumenter : « Mais il faut être ordonné pour entrer dans ces hauts lieux de réflexion! »  Et c’est là qu’il faut démêler les faits. L’ordination n’est pas reliée au fait de pouvoir réfléchir ou non. Ce sont les « lois de l’Église » (le Droit Canonique) qui stipulent et règlent les corps de réflexion dans l’Église. Selon l’expérience des dernières années suivant le Concile Vatican II, il semble que ce ne soit pas en s’attaquant de front aux lois que s’ouvrent les portes pour une réflexion nouvelle. Que faut-il pour que la femme puisse regagner sa place dans « la chambre haute de la Pentecôte » ?  Rappelons-nous  : « TOUS furent alors remplis de l’Esprit Saint…! » D’une certaine façon, nous pourrions affirmer que TOUTES ET TOUS, nous étions également dans la chambre haute de la Pentecôte, car sur vous, comme sur moi, au jour de notre baptême, lorsqu’on a nous a oints du Saint Chrême, en faisant une croix sur notre front, ont été prononcées ces paroles :

Par le Baptême, le Dieu tout-puissant, Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, vous a libérés du péché et vous a fait renaître de l’eau et de l’Esprit.  Vous qui faites maintenant partie de son peuple, Il vous marque de l’huile sainte pour que vous demeuriez éternellement les membres de Jésus-Christ, Prêtre, Prophète et Roi. (Rituel du Baptême)

Par où commencer ?

La collégialité de l’Église devrait être constituée d’hommes et de femmes, ordonnés ou non. Pour qu’on privilégie les personnes avant les structures, pour que changent certaines lois de l’Église, il nous faut commencer à la base, selon la vision de Vatican II du Peuple de Dieu : un peuple non hiérarchisé, mais un peuple « communionnel ». Il nous faut aborder nos évêques dans nos diocèses respectifs. Il existe de nombreux évêques ouverts à cette collaboration. Mais comme ils sont liés par le Droit canonique et par leur fidélité à Rome, nombreux sont ceux qui se retirent de ce débat. Il nous faut oser, encourager nos évêques à ouvrir la porte à une présence féminine dans leurs rangs pour le bien de l’Église. Je pense que le travail nécessaire pour éliminer la discrimination dans notre Église doit atteindre les Conférences locales des Évêques. (Quelle n’est pas ma  joie et ma fierté quand je vois que le président de la CRC, Mr Alain Ambault, incite également les évêques à une réflexion et une ouverture sur certaines questions litigieuses à travers un document qui a fait les manchettes tout dernièrement!)

La tâche à accomplir dans le temps présent, à une époque comme la nôtre, est d’employer chacun des organismes auxquels nous appartenons à l’élaboration d’une théologie de l’Église qui atteigne la masse critique. Peut-être que des communautés peuvent recommander des femmes d’expérience, des femmes théologiennes ou  catéchètes, des femmes porteuses de la Parole pour siéger, entre autres, sur les comités de la Conférence des Évêques. À la base, il ne faut pas lâcher mais continuer de tenir des discussions publiques, tenir des séances d’étude, parrainer des publications, écrire des livres, réunir des groupes…

Selon des propos d’Yvonne Bergeron, pour que cette « complémentarité » évoquée par Benoît XVI devienne à la fois un facteur d’enrichissement, un lieu de libération, une source d’unité et un « signe » de la bonne nouvelle, il faut consentir à s’ouvrir aux autres.  Et pour y arriver, la  démarche dialogale demeure privilégiée. Cela veut dire écouter et tenir compte des opinions, favoriser les prises de parole et les débats, respecter la liberté, encourager les pratiques démocratiques, questionner la conception du pouvoir à la lumière de l’Évangile et apprendre à le partager afin d’être davantage au service de notre unique mission.

Pour que s’actualise la « complémentarité » dont parle Benoît XVI, il faudra que « l’Église (tant hiérarchique que peuple) accepte de promouvoir, dans son discours et sa pratique, un partenariat intégral entre les femmes et les hommes. Rappelons-le, c’est justement en leur qualité de disciples égaux que femmes et hommes, non seulement peuvent, mais doivent se voir et vivre comme de véritables partenaires. Pour l’Église, c’est une question de  cohérence et de crédibilité. Comment, en effet, pourrait-elle continuer à défendre l’égalité des femmes et des hommes dans la société tout en laissant perdurer, dans sa propre organisation, des pratiques qui excluent les femmes de certaines fonctions ?

C’est dans le dialogue, qu’on peut amener évêques et clergé à donner aux femmes des conditions pour qu’elle puissent apporter leur part dans la vision évangélique de l’Église, pour qu’elle puissent être ce qu’elles sont, et faire des choses comme elles ont envie de le faire.  Et puis, prenons le temps, et donnons-nous les moyens d’une recherche patiente qui essaye de remonter un peu aux sources, et puis on verra bien après.

Encourageons-nous!  Dans une entrevue entendue à la radio tout récemment, on rapportait que Benoît XVI aurait affirmé et je cite de mémoire: « La femme doit être plus visible dans l’Église et il faut s’occuper de ce dossier. »  Oui, gardons courage et continuons d’introduire une vision féminine dans notre Église! 

Moncton (Nouveau-Brunswick), le 11 mars 2006

Dans le cadre de la journée internationale de la femme, le Comité diocésain pour les femmes en Église de l’archidiocèse de Moncton tenait son atelier de ressourcement annuel le samedi 11 mars 2006. L’archevêque de Moncton était présent, de même qu’une dizaine de membres du clergé et quelques centaines de laïques, hommes et femmes. L’atelier comprenait une table ronde formée de quatre invités, deux hommes et deux femmes.
La présentation de Viola Doiron s’intitulait Les femmes dans la mission de l’Église aujourd’hui

 Ce texte a été publié dans la revue Culture et Foi