À mes mères dans la foi

Chères mères dans la foi,

J’ai soutenu, au mois de janvier, une thèse de doctorat en sciences des religions qui vous était dédiée. Vous n’en avez rien su. Vous ne vous doutiez même pas que j’étais votre fille. Ce qui nous relie, vous et moi, est une filiation restée anonyme. Tout comme les nombreux ministères que vous exercez dans l’Église. Chères mères, vous ne savez pas jusqu’à quel point vous m’avez donné la vie. Je n’ai pas souvenir de l’avoir mentionné durant la soutenance. Nul mot à ce sujet. J’ai toutefois eu la joie de voir une d’entre vous venir s’installer discrètement dans la salle et je savais que certaines, n’ayant pu être présentes, me portaient dans leurs prières.

La dédicace de ma thèse se lisait ainsi : « À mes nombreuses mères dans la foi, ces femmes extraordinaires qui ont rêvé que leurs filles soient à l’image de Marie plus préoccupées par la Parole que par le service ».

Le format de la dédicace ne permet pas d’élaborer les raisons qui justifient sa rédaction et encore moins d’exprimer toute sa gratitude. Une dédicace, c’est fort peu de choses. Je reste donc avec mes questions. Comment vous remercier d’avoir parlé plus fort que les voix qui sournoisement en moi et autour de moi me disaient : « Sois bonne et tais-toi »? Comment vous savoir gré de vous être méfiées d’une prétendue bonté ignorant le corps et les forces de vie qui ne demandent qu’à croître? Comment exprimer ma reconnaissance pour m’avoir incitée à prendre le chemin de la vie plutôt que celui de la mort?

Votre engendrement a commencé en 1977. Année de mes treize ans durant laquelle la foi chrétienne devenait pour moi une partie essentielle de ma vie. Pour mémoire, je vous rappelle que les années 1970 étaient toujours celles où le Code civil québécois stipulait que les femmes mariées devaient promettre obéissance à leur mari. Aussi, aucune décision concernant les enfants ne requérait la signature de la mère puisque le Code civil ne reconnaissait que l’autorité paternelle. C’était avant que les femmes aient le droit de prendre deux jours de congé sans solde après un accouchement. C’était avant bien des choses et pourtant cela ne fait pas si longtemps.

1977, c’était aussi l’année où une chanson d’Angèle Arseneault « Je veux toute la vivre ma vie » jouait partout. Micheline, une animatrice de pastorale scolaire, s’en était servi lors de l’animation d’une liturgie. Je me mis à chanter cette chanson en boucle et depuis elle m’habite. Angèle Arseneault à travers le refrain qui affirme le désir de vivre répète inlassablement : « Laissez-moi, laissez-moi ». Elle demande qu’on la laisse pleurer, se relever, quitter, aimer, visiter, se promener, choisir sa vie, donc la trouver. Elle demande qu’on lui laisse le droit de changer de vie, de recommencer, d’aller au bout de sa folie, puis de s’arrêter; de partir, de couper des liens, d’abandonner des personnes et de trouver son chemin. Elle poursuit en demandant qu’on la laisse crier, se défouler. Finalement qu’on la laisse tranquille, qu’on la laisse exister.

J’ai une vive émotion en repensant à cette chanson. Elle résume bien ce que vous, mes mères dans la foi, m’avez apporté : vous m’avez permis de vivre, d’exister pour qu’aujourd’hui je puisse à mon tour nourrir la vie autour de moi. Je déploie ici ce que vous avez fait pour moi en reprenant tour à tour les thèmes de la chanson.1

Vous m’avez laissée pleurer quand j’ai eu du chagrin; ainsi j’ai pu me relever.

Vous m’avez laissée visiter tous mes pays intérieurs faits de rêve, de peur, de colère et de chimère. J’ai pu m’y promener en sécurité, sans peur de m’y perdre, sachant que vos mains tendues étaient là, qu’elles étaient disponibles pour baliser le sentier aux besoins.

Ainsi j’ai pu choisir ma sorte de vie. Présentes lors de moments forts, vous m’avez soutenue pour que j’exerce mon droit de changer de vie. Forte de votre foi indéfectible, j’ai pu recommencer des entreprises laissées inachevées et pu aller au bout de ma folie. Sur la route, vous m’avez laissé m’arrêter. M’appuyant sur votre sagesse, j’ai su couper les liens qui me conduisaient à des sentiers mortifères et ainsi trouver mon propre chemin. J’ai découvert en moi la liberté de crier lorsque j’en ai eu envie. En naissant, n’est-ce pas ce que l’enfant fait?

Cette chanson d’Angèle Arseneault, tout comme vos ministères, n’a pas eu le crédit qu’elle méritait. Elle a été peu reconnue comme un hymne féministe. Avouez toutefois qu’à une époque où les femmes mariées devaient encore selon le Code civil promettre obéissances à leur mari, chanter que l’on veut « toute toute vivre sa vie », c’est un cri de ralliement qui marque une rupture avec le monde patriarcal. Ce chant encore aujourd’hui évoque en moi l’appel du Christ : « Je suis venu pour que vous ayez la vie et la vie en abondance ». Cette Parole, si souvent refusée aux femmes, est une source jaillissante à laquelle il est légitime de puiser, tant pour soi que pour les autres. Se laisser le droit de s’abreuver à la source est la décision la plus fondamentale qui soit. C’est une base essentielle pour que la vie s’épanouisse. Ceci je l’ai appris de vous.

C’est à travers cette foi au Christ qui a nourri vos engagements en faveur de toutes les femmes que vous m’avez ouverte à mon monde intérieur, mais aussi au monde qui m’entoure. Les mots justice, engagement, solidarité ne vous étaient pas étrangers, bien au contraire. Votre amour ne savait se passer d’action concrète. Chères mères, il m’apparaissait important de témoigner de votre apport dans ce temps où le rôle de leader spirituel est peu reconnu pour les femmes. Nous sommes aussi dans une époque où l’appartenance religieuse des femmes est souvent discréditée, voire même vue comme aliénante. Les récents débats sur la laïcité de l’État en ont porté l’empreinte. Ils ont donné lieu à des propos regrettables, y compris de la part d’organisation gouvernementale comme le Conseil du statut de la femme. Cet organisme, dans un de ses avis2, a décrit de manière caricaturale les religions, ignorant ainsi le matrimoine légué par tant de femmes aux Québec. Cet héritage, émanant de celles qui nous ont précédées et que vous avez enrichi, est trop souvent mis à l’écart. Il mérite le respect. Il a été source d’inspiration pour plusieurs. Il a la capacité de continuer à l’être pour les temps à venir. Ces temps que nous voulons faire advenir pour que nos filles vivent sans connaître les limites qui nous ont été imposées. Ces temps où, plus que jamais, nos filles auront besoin d’être libres afin de créer un monde enchanté où la vie en abondance pourra s’épanouir sur la mère terre.

Johanne Phillips
Longueuil, le 5 mai 2020

Notes
1 Pour entendre Angèle Arseneault l’interpréter, devant des enfants voir https://www.youtube.com/watch?v=pIN7uhiYN3s
2 Conseil du statut de la femme , 2011, Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes : avis du Conseil du statut de la femme. Disponible à https://csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/avis-affirmer-la-laicite-un-pas-de-plus-vers-legalite-reelle-entre-les-femmes-et-les-hommes.pdf

Johanne Philipps

A propos Johanne Philipps

Détentrice d’un Ph. D. en Sciences des religions (UdeMtl, janvier 2020), Johanne Philipps est l’autrice de la thèse « Comment le projet de laïcité québécoise est défavorable aux femmes. L’urgence de briser une évidence ». Membre de la collective L'autre Parole, elle est l'auteure de nombreux articles concernant les relations religions-État. Elle a oeuvré comme intervenante en soins spirituels en milieu hospitalier.
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2 réponses à À mes mères dans la foi

  1. Denise dit :

    Beau retour sur tes repères en lien au Féminin qui hésite depuis 50 ans !
    Notre condition de croissance personnelle, continue, demeure pour chacune selon les influences des « autour » .Tout repose sur la capacité de faire silence et de s’affirmer car, oui nous le pouvons !

  2. Gisèle Turcot dit :

    Chère Johanne,
    Ton article se lit comme un poème, empreint d’une douceur aussi forte qu’un élan vital, d’une mémoire aussi vive que celle d’un être jeune aux yeux ouverts.
    Je reçois ton texte comme un appel à prendre le temps de dire, chacune, les traces laissées par des femmes qui furent nos modèles, sources d’inspiration et de mise en route.
    Une sorte de relecture « en mémoire d’elles ».

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