La femme de Pierre

Une nouvelle pour ce temps pascal…

«Étant venu dans la maison de Pierre (Kephas), Jésus vit sa belle-mère alitée, avec la fièvre. Il lui toucha la main, la fièvre la quitta, elle se leva et elle le servait.» — Évangile selon Matthieu (8, 14-15)

Porphyrée, ce nom qu’on lui avait donné à cause du commerce de son père, marchand de pourpre, se sentait bien loin de sa Galilée natale. Elle n’avait pas revu ses deux enfants, restés à Capharnaüm, depuis qu’elle s’était embarquée avec son mari sur ce bateau les ayant conduits dans la capitale de l’empire. Il y avait déjà 13 ans de cela. Ce soir, cet exil romain lui semblait plus lourd que jamais. Car celui qu’elle avait aimé toute sa vie, et qu’elle appelait son «barbu bourru», avait été tué il y a une semaine. Condamné sous prétexte de sédition par les autorités, il avait été crucifié la tête en bas – comme il l’avait souhaité. Il se croyait en effet indigne de mourir de la même manière que ce Nazaréen qu’il avait suivi jusqu’à Jérusalem, et renié au dernier moment.

Veuve de l’homme ayant été désigné comme chef de ce nouveau mouvement initié par celui que tous appelaient encore «le maître», Porphyrée avait joué jusque-là un rôle plutôt effacé. Longtemps, elle avait même été méfiante et réservée à l’égard de toute cette affaire. L’histoire avait commencée lorsqu’un matin, aux abords du lac, son mari et le frère de ce dernier s’étaient mis à suivre un humble prédicateur itinérant, charpentier de son métier. À partir de ce moment, tout avait été chamboulé: leur vie de couple, leurs liens familiaux et leur existence.

Au fil du temps, Porphyrée avait acquis dans la communauté la stature de femme la plus respectée. Principale confidente et conseillère de son Kephas – maintenant appelé Pierre –, elle exerçait à ses côtés un leadership qui, bien qu’implicite, ne s’avérait pas moins réel. Sa sagesse, son engagement et la sûreté de son discernement étaient connus et admirés de tous. Si bien que devant la nécessité de choisir un successeur à son époux, certains de ceux que l’on appelait les «Anciens» n’hésitèrent pas à suggérer que c’est à elle qu’il conviendrait maintenant de confier leurs destinées.

On envoya donc une délégation jusqu’à cette petite maison du Trastevere où habitait Porphyrée, et qui servait aussi de lieu de rassemblement pour quelques membres de la communauté romaine. Il s’agissait d’abord de s’enquérir de son état et de lui témoigner de nouveau du soutien de tous, car elle était évidemment la première et la plus personnellement touchée par ce deuil collectif qui venait de les frapper. Mais il s’agissait aussi de commencer à aborder l’inéluctable enjeu de la succession. Comment voyait-elle la suite des choses? Avait-elle eu le temps d’en discuter avec son conjoint avant qu’il ne soit exécuté? Avait-il laissé quelque indication ou dernières volontés? Avait-elle pu commencer à songer au rôle qu’elle voulait maintenant exercer au sein de ce mouvement que l’empereur Néron s’acharnait, depuis l’incendie de la ville, à persécuter?

Toutes ces questions furent soulevées avec délicatesse par ceux et celles qui avaient été délégués chez Porphyrée. Cette dernière les écouta avec attention, mais n’y réagit qu’avec circonspection. Il lui fallait du temps, déclara-t-elle, pour y voir clair. Et comme son chagrin alourdissait encore ses pensées et sa capacité de décision, elle demanda qu’on la laisse méditer et discuter de tout cela avec ses proches.

Le soir venu, Porphyrée partit avec Marie de Magdala et d’autres femmes en direction du Circus Vaticanus. C’est sur cette colline de la capitale que, sept jours auparavant, son époux avait été martyrisé. Leur objectif était de se recueillir discrètement sur l’humble sépulture du disparu, située près de la via Cornelia longeant le site. Mais pour la veuve encore éplorée, s’était aussi l’occasion de consulter ses amies au sujet de son avenir personnel au sein de la communauté.

Trois jours plus tard, Porphyrée demanda à Linus, l’ami et l’assistant de son défunt mari, de transmettre aux Anciens le message suivant: elle avait résolu de rentrer en Judée pour rejoindre ses enfants; elle partirait seule et avec toutes ses affaires par le premier bateau en direction de Césarée; puis de là-bas, elle rejoindrait si possible la petite communauté de Bethsaïde pour s’y occuper des femmes les plus pauvres et âgées. Plusieurs Anciens accueillirent ce revirement avec stupéfaction et grande tristesse. Tous comprirent, cependant, qu’il n’y avait rien à faire pour contrer la décision d’une mère désirant retrouver les siens. On se mit alors rapidement d’accord pour élire Linus comme nouveau chef de la communauté de Rome.

Les trois dernières années de Porphyrée se déroulèrent dans un contexte marqué par la violence et l’insécurité. Vespasien, chargé par Néron de ramener le calme en Judée, réussit à reconquérir la Galilée. Mais la guerre de succession, suite à la mort de l’empereur, enflamma de nouveau les zélotes. Finalement ce Vespasien monta lui-même sur le trône impérial, et c’est son fils, Titus, qui acheva le travail. Il assiégea Jérusalem et soumis définitivement le reste de cette province agitée et rebelle.

Porphyrée s’éteint peu de temps après la destruction du Temple et le pillage de la Ville Sainte par les légions romaines. Au moment de procéder à sa sépulture, sa famille la revêtit de sa plus belle tunique, écarlate, que lui avait offerte jadis son père commerçant. On trouva à l’envers de cette dernière une pièce de tissu rapportée, cousue à la hauteur de la poitrine. Et dans cette poche intérieure, un papyrus usé. C’était une lettre d’amour.

Ma douce Porphyrée,

Puisqu’il ne me reste semble-t-il que peu de temps à vivre, étant maintenant comme tu le sais aux mains de l’empereur de ce monde qui a décidé de m’éliminer, j’ai demandé à Linus, mon fidèle secrétaire, d’écrire et de te transmettre ces quelques mots que mon cœur désire t’adresser.

Sache que je t’ai profondément aimé, ô ma colombe Porphyrée, depuis ce jour où je t’ai aperçue au milieu des étals du marché de Capharnaüm. Tu auras été pour moi un roc, le rocher de mon existence, et sans toi jamais je n’aurais pu rester fidèle à la responsabilité que le maître, lors de son départ, m’avait confiée. Tu sais d’ailleurs combien ce dernier t’aimait et comptait sur toi pour me seconder. À partir du jour où il est entré dans notre maison pour y délivrer ta mère de sa fièvre, il n’a jamais cessé de m’apprendre à voir et à respecter les femmes comme d’égales partenaires dans la vie et la mission. Plusieurs d’entre elles comptèrent, comme tu le sais, parmi ses amies et ses disciples les plus intimes. Certaines d’ailleurs, contrairement à moi, l’ont suivi jusqu’au bout sans le renier, et devinrent ainsi les première à proclamer l’heureuse annonce de son relèvement. Sans elles, notre mouvement n’aurait jamais pu se développer.

Mais sans toi, ma Porphyrée, c’est l’apôtre que je suis qui n’aurait jamais pu exister. Je meurs aujourd’hui en témoin de notre maître à tous, espérant être reçu avec miséricorde dans son Royaume qu’il nous a fait connaître et demandé d’annoncer. En ces instants ultimes de mon existence, je ne regrette rien, sinon d’être privé de ta présence et de la joie de contempler pour une dernière fois ton visage bien-aimé.

La main de Néron peut bien s’abattre sur moi, elle ne saurait vaincre pour autant le mouvement que le maître, en quittant ce monde, nous a demandé de poursuivre et d’animer. Cette main diabolique ne saurait non plus anéantir l’amour immense que j’ai pour toi et pour nos chers enfants qui, restés en notre terre où augmentent présentement – semble-t-il – les tensions avec l’occupant, finiront certainement par apprendre les circonstances de ma mort. Comme nous aurons été pour eux, toi et moi, de bien étranges parents. Exilés au cœur de l’empire, loin de notre village et de nos proches, venus faire croître et diriger cette communauté romaine qui doit présider à la charité.

Tu as été, par ton dévouement et ta sagesse, chère Porphyrée, une colonne de cette communauté et mon plus fidèle appui durant toutes ces années. C’est pourquoi ma tendre moitié, tout en laissant comme il se doit le soin à l’assemblée des Anciens d’en discuter, je souhaite à travers cette lettre confirmer que tu as, à mes yeux, tous les charismes nécessaires pour me succéder. Avant d’être ma femme, tu es d’abord, toi aussi, pleinement disciple et apôtre du maître. Tu as suivi et conservé fidèlement ses enseignements. Tu es reconnues pas tous comme témoin et servante de la parole qu’il nous a laissée.

L’homme indigne que je suis quittera bientôt cette terre, avec la grâce de marcher jusqu’au bout dans les pas du maître. Je suis confiant que son esprit continuera d’être avec toi pour guider notre mouvement et pour y veiller. C’est là une grande consolation qui me permet de m’en aller dans la confiance et dans la paix.

À toi donc de discerner, avec les Anciens, quelle mission tu seras appelée à assumer durant ces années qu’il te reste à vivre ici-bas. Les miennes sont maintenant achevées, et je les remets entre les mains de celui qu’avec toi, et avec nos frères et sœurs de la communauté, j’ai toujours cherché à aimer et à annoncer.

Je t’embrasse tendrement, ma Porphyrée, et j’espère de tout mon cœur te retrouver bientôt, sur l’autre rive, où nous serons pour toujours réunis dans la joie de notre maître.

Ton barbu bourru qui t’aime infiniment,

Kephas

 

Marco Veilleux
Montréal, le mercredi 15 avril 2020

 

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A propos Marco Veilleux

Diplômé en théologie de l’Université Laval, Marco Veilleux termine une maîtrise en Spiritualité et santé à l’Université de Montréal. Il a été membre de l’équipe du Centre justice et foi et de la revue Relations, ainsi que délégué à l’apostolat social et adjoint aux communications pour les Jésuites du Canada français. Il est maintenant intervenant en soins spirituels dans une unité de soins palliatifs de Montréal.

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