Dans le grand Vent de Pentecôte!

Esprit de Dieu, tu es le feu,
Patiente braise dans la cendre,
À tout moment prête à surprendre
Liturgie des heures, hymne de Pentecôte

De multiples voix pour parler la langue native

« Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie… ». Proclamer la première lecture de la liturgie de la Pentecôte (Ac 2,11) représente un certain défi! Plus d’une lectrice ou d’un lecteur a buté sur cet enchaînement de lieux et de gentilés. Qui s’amuse à situer sur une carte tous les endroits évoqués constate qu’ils décrivent un grand cercle qui part de l’est pour passer ensuite par le nord, l’ouest et le sud. Toute la terre est donc symboliquement balayée à partir de son point central : Jérusalem. Le propos n’est pas cependant géographique ; il est avant tout question d’humains. Le texte articule avec finesse les dimensions d’universalité – ce qu’exprime le cercle –, de diversité et de lien à la terre –des humains habitant chacun leur propre espace et parlant leur propre dialecte.

Plusieurs interprètes de ce texte y ont vu avec justesse un renversement du fantasme d’uniformisation décrit par le mythe de Babel (Gn 11 : un lieu unique et une langue unique). Cette universalité resterait partielle et fragmentaire si elle n’incluait pas au premier plan les femmes, mais aussi la part féminine de toute personne. La Parole qui, portée par le Souffle, sera entendue par chacune et chacun comme « langue maternelle » (littéralement « langue de naissance ») devrait être portée par des voix diverses, y compris bien sûr celles des femmes. Ce serait même vital que des voix multiples disent ce qu’aucune seule ne peut contenir, y compris et surtout pour prononcer les Paroles essentielles qui attestent l’appartenance au Christ (baptême) et la participation à sa traversée pascale (Eucharistie).

De multiples voix pour faire entendre celle du Souffle

L’Évangile de Jean raconte lui aussi le don du Souffle, mais d’une manière bien différente. Les exégètes ne s’entendent pas tout à fait sur le moment où cela survient dans le récit. Certains la situent au moment de la mort de Jésus, lorsqu’il livre le Souffle. D’autres, lorsqu’il rencontre ses disciples au soir de Pâques. Il ne serait pas opportun d’expliquer ici les raisons des uns des autres. Remarquons que le texte dit bien « disciples », sans préciser qui ce terme désigne. Cette figure étant éminemment inclusive, il y a tout lieu de penser que des femmes figuraient parmi eux, même si notre imaginaire est peuplé des onze apôtres entourant leur Seigneur. Le mot « apôtres » n’apparaît pourtant même pas chez Jean! Au verset 21, le Fils unique envoie ses disciples comme il a été lui-même envoyé par son Père. Le Souffle Vivant rendra possible la mission. La deuxième partie de la Parole de Jésus mérite qu’on s’y attarde. La traduction liturgique du verset 23 se lit comme suit : « À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. » Ce verset a été invoqué à de multiples reprises pour fonder la théologie du sacrement du pardon. Jésus aurait donné aux prêtres non seulement le pouvoir de pardonner les péchés, mais également celui de les maintenir. Il y a quelques raccourcis dans cette interprétation. Notons simplement que l’ordination sacerdotale n’a été instituée qu’au troisième siècle, et que le rite du sacrement du pardon n’est devenu individuel que deux à cinq siècles plus tard. L’exégète américaine Sandra Schneiders propose une traduction alternative justifiée par un examen de la syntaxe du texte grec : « De quiconque vous pardonnez les péchés, ils (les péchés) leur sont pardonnés); quiconque vous tenez fermement [embrassez], ils sont tenus fermement » 1. Ce ne sont donc pas les péchés qui seraient maintenus, mais les pécheurs qui sont tenus ou soutenus, autrement dit accompagnés par la communauté. Cela change radicalement la perspective et lève l’arbitraire d’un pardon accordé ou nié (à jamais?) par un ministre. Schneiders fait valoir que cette interprétation est beaucoup plus cohérente avec la perspective johannique du salut que la précédente. « Si, dit-elle, Jésus est envoyé par son Père pour ‘enlever le péché du monde’ (Jn 1,29), pourquoi mandaterait-il ses disciples pour qu’ils perpétuent le péché en refusant le pardon ou en retenant le péché chez certaines personnes? Ce serait une atteinte à la réconciliation universelle effectuée par Jésus »2. Le sacrement du pardon, pratiquement abandonné de nos jours, pourrait être profondément renouvelé à la lumière de cette proposition. Il deviendrait un vrai ministère d’accompagnement auquel les femmes, comme envoyées au même titre que les disciples « hommes », pourraient apporter leur contribution singulière.

Le Souffle Saint répandu sur l’Église recèle un dynamisme que les lectures traditionnelles des textes sont loin d’avoir épuisé, comme le montrent bien les deux propositions déployées ici. À quelles nouveautés l’Église pourrait-elle bien s’ouvrir si elle acceptait de sortir dehors pour s’exposer au grand Vent de Pentecôte?

Anne-Marie Chapleau, bibliste, Institut de formation théologique et pastorale de Chicoutimi.

Notes

1 Ma traduction. Version originale : “Of whomever you forgive the sins, they (the sins) are forgiven to them ; whomever you hold fast [or embrace], they are held fast ». Voir Sandra Schneiders, « The Lamb of God and the Forgiveness of Sin(s) in the Fourth Gospel », Catholic Biblical Qartery, [73] 1 (2011), p. 26-27.

2 Idem p. 27-28.

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A propos Anne-Marie Chapleau

Formée en sémiotique et détentrice d'une maîtrise en théologie, Anne-Marie Chapleau est professeure de Bible et directrice des études à l'Institut de formation théologique et pastorale (IFTP) de Chicoutimi et professeure associée à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval. Elle anime également des groupes de lecture biblique et des sessions de récitatif biblique, tout en poursuivant depuis longtemps son engagement bénévole auprès de Développement et Paix

2 thoughts on “Dans le grand Vent de Pentecôte!

  1. Merci Madame de nous aider à résoudre ici une des incohérences notoires de notre foi qui sert encore à justifier des abus de pouvoir spirituel.
    C’est du même ordre que «L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé…» de Ac 15,28 qui contredit l’expérience de Pierre en Ac 10,9-16 concernant les tabous alimentaires.
    Ac 5, 1-11 ne relate-t-il pas aussi un intolérable abus de pouvoir de Pierre à l’égard d’un couple timoré qui n’a rien fait de plus répréhensible que ce qu’ont fait la majorité des clercs ecclésiastiques depuis toujours? Mais le pire ne consiste-t-il pas en l’autojustification de tous ces abus au nom de… quel Dieu déjà?

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