Des rayons de soleil et des nuages au coeur de l’Église

Actuellement, au pays du Québec, mon pays, c’est l’automne. Grisailles et soleil s’entremêlent et se manifestent chacun leur tour. Il en est de même dans mon Église. Le Synode des évêques ayant pour thème « Les jeunes, la foi et le discernement vocationnel » vient de se terminer avec ses zones de soleil et ses zones d’ombre. Il rassemblait « 267 membres votants – cardinaux, évêques, 18 prêtres et 2 frères religieux – et 72 experts et observateurs, dont une douzaine d’hommes et de femmes de moins de 30 ans (Wooden, 2018) et 8 religieuses dont 3 appartenant à l’Union internationale des supérieures générales [UISG]. Grâce à la technologie et à la contribution de différents groupes, nous avons pu suivre à distance ce qui se vivait à Rome à l’intérieur de ce Synode. Le blogue de FutureChurch alimenté quotidiennement par Debora Rose-Milavec et le dossier Synode des jeunes du National Catholic Reporter ont été particulièrement éclairants. Même s’il reste difficile de commenter cet événement sans y avoir participé, je me permettrai quelques réflexions et constatations qu’il m’inspire.

La question des jeunes était au coeur de ce Synode, mais il convient de préciser que celle des femmes y était très présente. Les jeunes l’ont régulièrement soulevée dans les différentes équipes invitant l’Église à promouvoir l’égalité des femmes et des hommes dans la société et dans l’Église et à poursuive une réflexion sur la condition et le rôle des femmes dans l’Église. Le Synode 2018 comporte certaines zones d’ombre et de lumière relativement à cette question. En voici quelques-unes.

Parmi les bons points de ce Synode, soulignons la participation de jeunes et de femmes à l’événement, le climat dialogal, la prise de conscience de plusieurs clercs relativement à l’injustice subie par les femmes, des prises de position déterminées et l’expression du désir de passage en mode « action ».

Des rencontres jeunes/évêques, femmes/évêques se sont vécues dans la simplicité; il est important de le noter. Soulignons particulièrement la présence d’une jeune femme pasteure, Martina Viktorie Kopecká, 32 ans, de l’Église hussite tchécoslovaque, seule femme prêtre. Vêtue de vêtements liturgiques – une robe noire avec un calice rouge imprimé et une étole blanche –, elle a prononcé un discours devant toute l’assemblée synodale y qualifiant le Synode d’espoir (Delhalle, 2018; Hansen, 2018). Son intervention a pu marquer l’imaginaire de quiconque participait au Synode ou suivait l’évènement de l’extérieur.

Un autre élément intéressant à souligner est le ton positif, l’ouverture et le climat de vérité se dégageant de cette rencontre. Le mode « dialogue » des diverses conversations tout comme le climat d’échange harmonieux à l’intérieur comme à l’extérieur des ateliers et des assemblées plénières ont été évoqués par plusieurs. Les femmes ont été écoutées chaleureusement. Les religieuses présentes s’y sont davantage senties traitées comme des égales malgré le refus de leur accorder le droit de vote. Y a été abordée dans les échanges et le document final la façon de traiter les femmes dans la société et dans l’Église. Les prises de parole concernant la question des femmes étaient claires, sans faux-fuyant. On n’a pas craint de dénoncer et de nommer le machisme qui perdure au sein de l’Église (Senèze, 2018), d’identifier clairement le profil d’injustice, caractéristique de la vie des femmes en Église, et, conséquemment, d’invoquer le devoir de justice qui leur est dû. Ce volet a été maintes fois discuté dans les ateliers et souligné dans le document final y rappelant la manière dont Jésus a noué des relations avec les hommes et les femmes de son temps et le rôle important de certaines figures féminines dans la Bible, dans l’histoire du salut et dans la vie de l’Église comme sources d’inspiration. Joshua J. McElwee (2018b) l’évoque comme l’un des discours les plus forts de cette institution à portée internationale en faveur de l’inclusion des femmes dans ses structures décisionnelles entièrement masculines.

On a non seulement pris conscience de l’importance de la présence des femmes dans les instances de décision à tous les niveaux, y compris dans les rôles de responsabilité et dans les processus décisionnels ecclésiaux, mais on l’a affirmé clairement. L’absence de voix et de points de vue des femmes appauvrit la discussion et le discernement, a-t-on rappelé. Le document final mentionne clairement que les femmes ont été exclues du processus décisionnel même lorsqu’il n’exige pas spécifiquement de responsabilité ministérielle.Les évêques ont également reconnu que l’enseignement de l’Église sur les différences inhérentes entre les hommes et les femmes pouvait conduire à des formes de domination, d’exclusion et de discrimination dont la société et l’Église doivent se libérer. Reese (2018) souligne qu’il est intéressant de noter qu’ils ont évité d’utiliser le mot « complémentarité » et parlé davantage de la « réciprocité entre l’homme et la femme ».

Autre aspect intéressant qui entoure la démarche synodale : des prises de position publiques. Le peuple se réveille. Les femmes réagissent. Le support accordé pour que justice soit faite concernant le non-droit de vote de religieuses au Synode alors que deux religieux non ordonnés y avait droit est significatif. Une pétition a été lancée exhortant tous les évêques, les cardinaux et les autres membres ordonnés et non ordonnés qui avaient droit de vote à ce Synode à faire en sorte que les supérieures de communautés religieuses travaillent et votent d’égal à égal avec eux comme sœurs et frères dans le Christ. La pétition a recueilli 9,635 votes. Et s’il n’y a pas eu de suites concrètes, il y a eu la manifestation d’un désir de poursuivre la démarche. Les religieuses sont déterminées à continuer leur lutte, au-delà du Synode, pour que justice leur soit rendue : « Nous, de l’UISG, continuerons à faire en sorte que les sœurs puissent voter si elles sont supérieures générales », a déclaré sœur Hodgdon vice-présidente de l’UISG [citée par J. McElwee, 2018a).

Un autre trait positif de ce Synode est l’expression claire du désir que l’Église se mette en mode « action ». Finies les belles paroles; les gestes doivent suivre. Le moment est venu pour que femmes et hommes dans l’Église soient considérés vraiment comme des égaux en matière de responsabilité, y a-t-on affirmé, insistant sur la nécessité de changements profonds et radicaux. Le document final invite à un devoir de justice qui nécessite une conversion culturelle courageuse. « Cette question est urgente », reconnaît entre autres le cardinal Reinhard Marx, président des évêques allemands. « Elle ne va pas se régler du jour au lendemain. Mais nous devons progresser aujourd’hui; pas demain. Sinon, nous allons perdre beaucoup de femmes » (cité par Senèze, 2018). D’où cette recommandation du Synode de sensibiliser tout le monde à l’urgence d’un changement inévitable en insistant sur le devoir d’éradiquer une culture de l’exercice de l’autorité sur laquelle s’enracinent les divers types d’abus et de contrer le manque de responsabilité et de transparence avec lesquels beaucoup de cas ont été gérés dans l’Église (OLJ/AFP). Il s’agit d’une invitation claire à changer les structures de l’Église.

Mais tout n’est pas lumineux dans ce Synode. Il y a des zones d’ombre. Tous les efforts pour faire reconnaître le droit de vote à des supérieures de communautés religieuses ont été ignorée concrètement même s’il en a été beaucoup question dans le déroulement du Synode. Il y a eu une modification du document final avant son adoption pour supprimer une suggestion faite en ce sens (Wooden, 2018).

Sujet tabou par excellence dans l’Institution catholique, l’ordination des femmes a encore été ignorée, du moins dans les grands rassemblements. Le document final ne mentionne aucunement ce point chaud. Il n’y est même pas question d’ouverture à d’éventuelles ordinations au diaconat. L’Église institutionnelle doit faire face au déni de reconnaître l’appel de nombreuses femmes à la prêtrise comme le rappelle la Women Ordination Conference [WOC] dans un communiqué publié à la suite du Synode (K. McElwee, 2018). C’est un « devoir de justice ». Cette discrimination, affirme-t-elle, prive notre Église des dons des femmes et préserve une culture patriarcale qui subordonne et opprime celles et ceux qui ne font pas partie de la caste cléricale. Conséquemment à ceci, elle invite l’Église à prendre au sérieux l’appel à une « courageuse conversion culturelle » qui exige que l’Église ait le courage de reconnaître et de réparer le grave préjudice qu’elle a causé par son refus d’ordonner des femmes.

Mais si le fait de parler d’un sujet le rend plus vivant, plus plausible dans la réalité, celui des femmes dans l’Église en demeure d’une grande actualité. Et il a été longuement question, au cours de ce Synode, d’égalité entre les hommes et les femmes, de changement de structures rêvées pour mieux intégrer les femmes et rendre justice à ce qu’elles sont.

À première vue, quand nous jetons un coup d’oeil sur le Synode, il est possible de constater les pas qui ont été faits, mais une grande question demeure : ne s’agit-il que de pas théoriques sans réels aboutissements concrets? Quand la question de l’ordination des femmes, même celle au diaconat, demeure inexistante, il est permis de s’interroger. Changer les structures, oui; mais on connaît la lenteur de l’Institution à passer à l’action. De plus, j’ai trop souvent entendu des évêques inciter les femmes à poursuivre des recherches sur la question alors que plusieurs recherches existent déjà sur le sujet. Je me demande parfois s’il ne s’agit pas de façons de nous endormir, de nous faire patienter… Comme certains participants et certaines participantes au Synode l’ont déjà souligné : des femmes et des hommes quittent ou ont déjà quitté l’Église, entre autres à cause de cette question. Il y a bien d’autres motifs, me direz-vous, mais celui-ci est majeur. Qu’attendons-nous, au-delà des beaux discours, pour viser l’égalité réelle et prendre les moyens pour y arriver? Ne serait-ce pas ce que l’Esprit inspire?

Si les femmes ont été écoutées avec coeur à l’intérieur de ce Synode, il est légitime de se demander si la prise de moyens suivra pour concrétiser les belles idées… « Une Église qui n’écoute pas. . . ne peut pas être crédible », a déclaré François aux clercs rassemblés, parmi lesquels cinquante cardinaux. Écouter vraiment implique souvent un changement quand on a vraiment été touché par la rencontre. Le Synode a véhiculé de l’espoir. Donnerons-nous des mains à cet espoir pour que le discours de Jésus, cet homme qui aimait les femmes ou qui « préférait les femmes i», soit crédible.

i  Allusion au dernier livre de Christine Pedotti, L’homme qui préférait les femmes, Albin Michel, 2018.

Pauline Jacob, Asbestos,
le 13 novembre 2018

Références

Delhalle, Sophie (2018, 24 octobre). SYNODE des JEUNES: la Rev. Martina Viktorie Kopecká, seule femme ordonnée à siéger. CathoBel, [en ligne]. [https://www.cathobel.be/2018/10/24/synode-des-jeunes-la-rev-martina-viktorie-kopecka-seule-femme-ordonnee-a-sieger/] (13 novembre 2018)

Hansen, Luke (2018, 22 octobre). What’s it like being the only female cleric at the synod on young people? [A quoi ça ressemble d’être la seule femme prêtre au synode sur les jeunes?]. America Magazine, [en ligne]. [https://www.americamagazine.org/faith/2018/10/22/whats-it-being-only-female-cleric-synod-young-people] (13 novembre 2018)

McElwee, Joshua J. (2018a, 17 octobre). International sisters’ group will continue to press for synod vote, VP says [Le groupe international des sœurs continuera à faire pression pour le vote synodal, a déclaré la Vice-présidente de l’UISG]. Global Sisters, [en ligne]. [https://www.globalsistersreport.org/news/trends-equality/international-sisters-group-will-continue-press-synod-vote-vp-says-55520?fbclid=IwAR2N51YewPE9R-RVhkETVTc9ICi6ZD-VWMBttKBsp9r49JnXHjacAAEQc0c] (13 novembre 2018)

McElwee, Joshua J. (2018b, 27 octobre). Synod ends, calling women’s inclusion in Catholic leadership a ‘duty of justice’ [Le Synode se termine, qualifiant d ‘ »obligation de justice » l’inclusion des femmes dans la direction catholique]. National Catholic Reporter, [en ligne]. [https://www.ncronline.org/news/vatican/synod-ends-calling-womens-inclusion-catholic-leadership-duty-justice?fbclid=IwAR1pEqmEeyvsiB6qBjcaemyRIBmnG3WeDKaYE–PsZ7rCeb-lJKYCsrQSd0] (13 novembre 2018)

McElwee, Kate (2018, 27 octobre). « A duty of justice » [Un devoir de justice]. Women’s Ordination Conference [WOC], [en ligne]. [https://myemail.constantcontact.com/-A-duty-of-justice—-Women-s-Ordination-Advocates-Respond-to-Final-Synod-Document-.html?soid=1101596312859&aid=mvcICKIobhc] (13 novembre 2018)

National Catholic Reporter (2018b). Synod on the youth 2018 [Synode sur les jeunes 2018]. National Catholic Reporter, [en ligne]. [https://www.ncronline.org/feature-series/synod-on-the-youth-2018/stories] (13 novembre 2018)

OLJ/AFP (2018, 25 octobre). L’Église catholique peine à livrer un message concret aux jeunes. L’Orient Le Jour, [en ligne]. [https://www.lorientlejour.com/article/1140989/leglise-catholique-peine-a-livrer-un-message-concret-aux-jeunes.html?fbclid=IwAR2nPkbkoKag8n74ev2ENIB_KsSI2YngWwxC5XjFqrzNJGSceheezDNRk8M] (13 novembre 2018)

Reese, Thomas (2018, 29 octobre). [Les évêques catholiques mettent fin au Synode dans la controverse et le compromis]. National Catholic Reporter, [en ligne]. [https://www.ncronline.org/news/opinion/signs-times/catholic-bishops-end-synod-controversy-and-compromise?fbclid=IwAR1dg76UFprVEOuzfKa2PPZxQoUDlE_IImyqTjwjQGNl17mibRTqc7FuGDk] (13 novembre 2018)

Rose-Milavec Debora (2018). Synod 2018. Future Church [en ligne]. [http://focus-futurechurch.org/category/synod-2018/] (13 novembre 2018)

Senèze, Nicolas (2018, 26 octobre). La place des femmes en débat au Synode. La Croix Africa, [en ligne]. [https://africa.la-croix.com/la-place-des-femmes-en-debat-au-synode/?fbclid=IwAR32DwKKI41Uc9ufzEMP4wOwJn3kxtfWz9jLT2WbalAwnxH2Jrp5CybsvMY] (13 novembre 2018)

Wooden, Cindy (2018, 29 octobre). Adopté le 27 octobre. Synode sur les jeunes: les grandes lignes du document final. Présence info, [en ligne]. D’abord publié dans Catholic News Service. [http://presence-info.ca/article/eglises/synode-sur-les-jeunes-les-grandes-lignes-du-document-final?fbclid=IwAR2p8Kb08i6R7Yr8VWDm4R9R1mxxxGKpwQF9yYe7NnBKYOoFXkpLFKUgAZo] (13 novembre 2018)

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A propos Pauline Jacob

Théologienne féministe, Pauline Jacob détient un Ph. D. en théologie pratique et une maîtrise en psychoéducation de l’Université de Montréal. Elle est l’auteure d'« Appelées aux ministères ordonnés » (Novalis, 2007), coauteure de « L’ordination des femmes » (Médiaspaul, 2011) et a à son actif plusieurs articles. Elle poursuit depuis plus de 15 ans des recherches sur l'ordination des femmes dans l’Église catholique et est très active à l’intérieur du réseau Femmes et Ministères.

4 réflexions au sujet de « Des rayons de soleil et des nuages au coeur de l’Église »

  1. Merci Pauline pour ce texte éclairé et pertinent sur ces ambivalences de notre Église: espoirs et déceptions, avancées et statuquos.
    Gardons l’espérance et continuons notre marche vers la pleine humanité.

  2. Une analyse claire et lucide.
    Les clercs de l’Église nous ont habitués aux discours théoriques sans fondement pratique. Alors, il n’est pas exagéré de penser qu’on est encore une fois logé à la même enseigne. La seule alternative valable serait-elle alors de s’en aller? Aucun pouvoir ne peut empêcher les disciples de parler; comme à l’entrée triomphale à Jérusalem : « Je vous le dis, s’ils se taisent, les pierres crieront! » (Luc 19; 40).
    Cette Église trop humaine, s’anéantit aujourd’hui d’elle-même. Nous vivons cette douloureuse tragédie avec elle, mais, dans l’Espérance, nous le savons, elle renaîtra purifiée.

  3. Au risque de paraître prétentieux, j’ajouterais que la présence de la prêtre de l’Église Hussite au Synode n’est pas anodine.

    Cette Église est l’héritière d’une forte volonté populaire témoignant au prix du martyre d’une volonté de réforme de l’Église et ce, dès 1415. Ils se sont séparés, l’Église Catholique ne s’est pas corrigée et nous en sommes encore aux mêmes constats. Mais contrairement à cette époque, l’Église n’est pas intimement liée aux pouvoirs temporels. C’est, je pense, surtout par les intérêts économiques et politiques des nobles que le mouvement a été si sévèrement réprimé.

    Aujourd’hui, la réalité géopolitique est différente. Mais, tant que l’Église désirera comme les apôtres au temps de Jésus, savoir quand la royauté de droit divin sera-t-elle instaurée dans le monde, l’Évangile sera mise à mal.

  4. Un dernier point. Mais que faire pour que notre voix soit entendue?

    Non pas nous séparer, comme les Hussites, ça ne donne rien et ça va à l’encontre de la volonté du Christ de rester unis.

    Il faut, je crois parler le langage des « nobles » de l’Église, celui de l’argent.
    Payons à l’Église ce que nous pensons être une juste rétribution pour les services reçus. Mettons fin au trafic des indulgences. Ne donnons pas plus que ce qui en coûte pour le culte.

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