Babette et sa communauté chrétienne

Le film Le Festin de Babette que le cinéaste Gabriel Axel a réalisé à partir du conte Le dîner de Babette écrit par Karen Blixen, a reçu un prix pour sa valeur œcuménique. L’intuition d’un liturgiste faisait de Babette « la métaphore » du Christ qui préside l’eucharistie. C’était saisissant comme proposition : une femme immigrée, bonne à tout faire pour des femmes pauvres d’un certain âge qui avaient hérité de l’œuvre de leur père prophète et pasteur luthérien. D’entrée de jeu il est dit que la vraie raison de la présence de Babette, il faut la chercher « dans une région secrète des cœurs humains ».

Babette s’est exilée pour échapper au massacre qui a réprimé la Commune de Paris en 1871. Un ami l’a recommandée à « des bonnes gens » qu’il avait connues lors d’un voyage; il mentionne qu’elle sait faire la cuisine. Pour des ascètes, engager une femme d’expérience pour les servir… était inconvenant. Par contre refuser l’asile à une réfugiée en détresse était inacceptable.

Grâce aux bons soins de Babette, ses maîtresses, peuvent se consacrer au service de leur communauté, allégées des tracasseries quotidiennes. Les résultats de cette coopération se font sentir rapidement dans toute la communauté. Les pauvres, les malades, tous ceux qui sont dans le besoin bénéficient des éminents services de Babette.

L’adaptation faite, une vie paisible s’installe. Mais des petits conflits entre les membres vieillissants prennent des proportions grandissantes lors des rencontres de prières et de méditation dans la maison du pasteur. Un jour, Babette gagne un gros lot à la loterie. C’est un choc pour tout le monde! Dans le film, on nous la présente songeuse qui regarde la mer par la fenêtre. Sur une table devant elle se trouve un coffret contenant son gain à la loterie. Une horloge indique seize heures… Est-ce un clin d’œil à un passage de l’Évangile de Jean (Jn 1, 39) où deux disciples de Jean-Baptiste demandent à Jésus où il habite? Pour Babette, c’est l’heure du choix : retourner dans son pays ou …?

Humblement, la main sur le crucifix qu’elle porte à son cou, Babette prie ses patronnes de l’autoriser à préparer un dîner français pour l’anniversaire du pasteur. Pour les convaincre, elle invoque « la joie que le bon Dieu éprouve à exaucer leurs propres prières ». Durant les dix jours que requièrent ses préparatifs, Babette doit s’absenter. Martine et Philippa se retrouvent comme avant, débordées par les tâches, incapables de répondre aux besoins des gens et angoissées à l’idée de son départ définitif. Plus tard, à la vue des victuailles qui arrivent de France, elles font des cauchemars. Elles imaginent Babette en sorcière qui les envoient à la damnation. Elles sollicitent la miséricorde des membres de la congrégation pour les avoir entraînés à leur perte en donnant leur parole à Babette.

Leur détresse suscite la compassion et provoque un élan de solidarité. Ils acceptent de respecter la parole donnée par leurs petites sœurs, de participer au repas par reconnaissance envers le pasteur qui les a rassemblés, et d’honorer Babette pour les services qu’elle leur a rendus. Afin de conserver leur intégrité spirituelle, et pour ne pas y perdre leur âme, ils s’engagent à ne pas goûter, et à ne pas parler des mets qui leur seront servis. En cercle, se tenant par la main, ils entonnent alors un cantique composé par le pasteur, en se rappelant ses paroles :« Il y a des chemins frayés à travers la mer et les montagnes neigeuses, là où l’œil humain ne distingue pas la moindre piste. »

Une vieille amie du pasteur, invitée au repas, demande d’être accompagnée par son neveu qui est de passage. Alors qu’il était un jeune lieutenant frivole il avait fréquenté la maison du pasteur avec sa tante. Il était alors tombé amoureux de Martine, et il avait perdu tous ses moyens à table devant le groupe. Marqué par le verset d’un psaume récité par le pasteur, il était parti le cœur brisé, ahuri. S’étant ressaisi, iI avait fait une brillante carrière en France et en Russie. Devenu général, maintenant à la retraite, il s’était récemment mis à craindre pour le salut de son âme. Cette invitation lui apparaissait comme l’occasion de régler un compte face à son choix de vie. Pour les hôtesses tout comme pour Babette, leur présence semblait opportune et réjouissante.

Au cours du repas, le Général est foudroyé par ce qui lui est servi. Il s’attendait à un repas frugal à l’image de ce qu’il avait connu jadis, mais c’est à un festin royal qu’il est convié. Il reconnaît la signature d’un chef cuisinier connu dans tout Paris pour le plus grand génie du siècle, et, chose surprenante, c’était une femme. Il se rappelle la citation du pasteur qui l’avait laissé sans voix : « La clémence et la foi se sont rencontrées; la vertu et la grâce s’embrassent. » Ps 85 (84), 11-12. L’image des « Noces de Cana » où l’eau est changée en vin fait sens tout-à-coup.

Gagné par l’euphorie, il se laisse porter, comme les autres convives, par ce moment heureux où il retrouve celle qu’il a toujours aimé. Autour de la table, les langues se délient; les vieux membres de la communauté échangent leurs souvenirs, se pardonnent et se réconcilient joyeusement, envahis par une paix céleste… Demeuré jadis sans voix, à cette même table, le Général se lève pour partager ce qu’il vient de comprendre : « La grâce ne nous demande rien, ne nous impose pas de condition. Il faut l’attendre avec confiance et la recevoir avec gratitude. Ce que nous avons choisi nous est donné en abondance, et ce que nous avons refusé nous est accordé en même temps. Car la clémence et la foi se sont rencontrées, la justice et la grâce ont échangé un baiser.»

Quand la fête se termine et qu’elle dessert la table, ses maîtresses la remercient pour tout, comme pour lui dire « adieu ». Babette les regarde d’un air un peu amusé et leur révèle son secret. Des repas de ce genre elle en préparait tous les jours… et ça coûtait ce qu’elle a gagné à la loterie. Martine est sidérée; Philippa est émerveillée. Cet ami qui leur a confié Babette lui avait fait miroiter les attraits d’une vie d’artiste lyrique célèbre, mais elle avait refusé ses propositions. Elle réalise la grâce qui a été accordée à toute la communauté et reconnaît, en Babette, la grande artiste qui a mis ses talents à leur service. Ainsi, la vraie raison de la présence de Babette, il faut la chercher « dans une région secrète des cœurs humains ».

Le rapport métaphorique à l’eucharistie se trouve dans la relation entre la communauté qui se rassemble pour faire mémoire du pasteur au cours d’un repas. Il y a aussi la présence/absence du Christ comme dans ce récit. Babette fait advenir le repas sans être présente à la table. Le Général, la révèle dans ce repas qui fait mémoire… il fait office de prêtre. Le mot eucharistie, d’origine grecque, comporte deux racines de sens opposé. Il signifie donner gratuitement et recevoir avec gratitude de façon à faire fructifier le don pour rendre le monde plus beau et les gens plus heureux. C’est la mission des chrétiens qui est illustrée par ce récit.

Michelle Labelle
Le 9 mai 2018 

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A propos Michelle Labelle

Théologienne, Michelle Labelle détient un Ph. D. en théologie de l’Université de Montréal (2006); sa thèse : « Le festin de Babette. Une métaphore de l’eucharistie, lecture théologique ». Elle a été présidente de l’Association des Diplômés en Théologie de l’Université de Montréal [ADDTUM] et directrice du Bulletin de l’ADDTUM « Dans le trafic ». Retraitée de l’enseignement, elle poursuit divers engagements dans sa communauté chrétienne.

4 réflexions au sujet de « Babette et sa communauté chrétienne »

  1. Merci Michelle pour cette ‘métaphore de l’eucharistie’. En ce lieu, de nouveaux liens se tissent. Autour de la table, autour d’un repas, ces femmes et leurs ami-e-s savourent la douceur des grands recommencements.

    Merci pour cette perception théologique.

    Margo

  2. Merci… je suis émue de toutes ces explications… Ce film..je sais encore où et en quelles circonstances je l’ai regardé.. Émue et heureuse de lire.

  3. Bonjour Michelle,

    J’ai bien aimé ton article et tes explications. Cela m’invite à lire ta thèse. Ce film est marquant et ta métaphore eucharistique est fascinante.

    Bravo!

    Mireille Beauchemin

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