L’AVENIR de l’Église passe par celui de la FEMME DANS L’ÉGLISE

Chers ami.e.s,

Merci de m’avoir invitée à me joindre à vous en ce dimanche après-midi.  Je vais vous faire part de mes réflexions et j’aimerai entendre les vôtres.  Vous n’êtes pas obligés de penser comme moi.  Je n’ai jamais demandé à mes étudiants, ni à mes étudiantes, de penser comme moi, mais de PENSER!

Le sujet que j’aborde est assez audacieux.  L’avenir de l’Église… En plus, que cet avenir passe par celui des femmes baptisées dans l’Église.  Remarquez que j’aurais bien pu l’intituler « L’avenir passe par les hommes dans l’Église ».  L’un ne va pas sans l’autre et j’y reviendrai. Mais je l’aborde à partir de la femme baptisée, parce que je partage le point de vue d’autres personnes engagées dans l’Église qu’en ce temps-ci de l’histoire, chez-nous comme ailleurs, la condition de la femme est devenue le test de la qualité de vie humaine intégrale d’une société.  Et encore plus, d’une communauté qui s’annonce comme communauté de salut pour l’humanité, l’Église.  Comme l’écrit Marie-Thérèse Van Lunen Chenu :  « Dans l’aujourdhui de notre culture humaine, la question de la femme est devenue une question structurelle, un test de vérité évangélique posé à l’Église sur elle-même » (« L’incontournable question des femmes », L’autre Parole, no 131, automne 2011, p. 27-33).

L’avenir de quelle Église?

Posons-nous d’abord la question : de quelle Église souhaitons-nous l’avenir?  À la vie de quelle Église voulons-nous participer quand nous célébrons l’eucharistie, quand nous nous engageons dans nos milieux?  De quelle Église notre communauté de foi témoigne-t-elle devant ceux et celles qui n’en sont pas ou qui n’en sont plus? Quelle est l’Église que nous voulons transmettre à ceux et celles qui nous survivront?  Grosse question, réponse pas facile.

Si nous relisons la Constitution Lumen Gentium [LG] du concile Vatican II, le dernier grand document officiel sur l’Église, iI y a des réponses que nous pouvons éliminer dès le départ.

– L’Église dont nous devons souhaiter l’avenir n’est pas celle que nous pouvons désirer chacun, chacune pour soi, à notre mesure, selon nos intérêts.
– Ce n’est pas l’Église de notre enfance dont nous aurions la nostalgie.
– Elle n’est pas l’Église de gauche, comme on dit, ni celle de droite.
– Ce n’est pas non plus l’Église que veut l’évêque, personnellement; ni celle du pape ou de la curie romaine.

Dès le chapitre I, la Constitution affirme que l’Église est de Dieu. Elle est un don de Dieu  en Jésus Christ, dont il nous fait toujours don par l’Esprit Saint qui nous anime en tant que peuple de baptisé.e.s.  C’est de cette Église, de ses biens du salut, que nous sommes les héritiers/héritières en tant qu’enfants de Dieu, comme le dit Paul aux Galates (4, 6). Elle n’est pas faite de mains d’hommes, suivant nos calculs.  Elle est le lieu de la grâce de Dieu pour l’être humain, – tout être humain – et pour la création.  C’est cette Église que Dieu nous offre dans l’Esprit, celle que nous sommes appelés à recevoir, à vivre et à annoncer.  D’où ma surprise, et mon inquiétude, récemment,  lorsque j’ai lu dans Zénith, le bulletin d’information de Rome, de la part de son éditeur, que la « nouvelle évangélisation » est « au service du pape pour l’Église! » L’évangélisation ne peut être qu’au service de Jésus Christ et de son Évangile – sa bonne nouvelle –  pour l’Église et pour l’humanité.

L’Église en effet est née de la Personne de Jésus Christ, de ses paroles et de ses gestes que nous transmettent les évangiles.  Elle est née de sa mort de crucifié (l’humain à son état le plus rejeté) et de sa résurrection, dans l’Esprit qui renouvelle toute chose, là où on ne s’y attend plus.  Sa mission est de continuer dans l’histoire, par nous les baptisé.e.s, quelle que soit notre vocation, la plus modeste comme la plus importante, les paroles et les gestes de salut qu’a été et qu’est Jésus Christ parmi nous.  Les enseignements de l’Église, ses sacrements, sa législation, sa gouvernance, tous ses ministères ne sont vrais –  véridiques – crédibles –  féconds, qu’en autant qu’ils annoncent et réalisent ce salut dans nos milieux, envers les plus démunis (moralement, spirituellement, matériellement), d’abord parmi les membres de l’Église et dans la société.  Les Actes des apôtres en témoignent : il n’y avait plus de pauvres parmi eux/elles (Ac 2, 42ss.). C’est l’Église de l’Évangile, de la Bonne Nouvelle du salut. Le titre qu’a donné Albert Rouet, évêque émérite de Poitiers, à sa conférence à Montréal dernièrement en fait ressortir la spécificité (uniqueness) : « Hors de l’Évangile, point d’Église ».  C’est en tant qu’elle resplendit du « visage du Christ » (LG 1), et non en tant que puissance mondaine, que l’Église est signe, sacrement (signe et réalité) du salut au milieu de l’histoire (dans nos milieux, dans le monde).

Le grand tournant qu’a opéré le Concile, c’est d’affirmer que l’Église est le Peuple de Dieu des baptisé.e.s (chapitre II).  Alors que nous étions habitués à voir l’Église comme une société hiérarchisée, un clergé qui commande (les ministres ordonnés) et un laïcat qui obéit, nous avons pris conscience que l’Église est d’abord et avant tout le Peuple de Dieu dont tous les membres sont égaux, tous et toutes bénéficiaires de la grâce baptismale qui fonde l’identité chrétienne et toute vocation dans l’Église au service de l’humanité,  Nous avons repris conscience aussi que l’Église est le Peuple de Dieu sacerdotal, prophétique et royal dont les ministres ordonnés ont la charge du fonctionnement et de l’épanouissement.

Baptisé.e.s, nous sommes d’abord frères et sœurs, avec des rapports conséquents entre nous, quelles que soient nos fonctions.   Aux origines, c’était remettre en question radicalement les rapports inégaux existants.   En Galatie, au risque d’être rejeté, Paul rappelle aux judaïsants qui réclamaient des privilèges dans la communauté, parce qu’ils étaient de naissance juive et hommes circoncis, que tous les membres de la communauté sont égaux: « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ » (Ga 3, 27). La communauté ecclésiale doit en refléter les conséquences dans sa vie relationnelle et organisationnelle à l’encontre des rapports de pouvoir du temps : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre; il n’y a plus l’homme et la femme; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ » (v. 28).

Peuple de Dieu, l’Église n’est pas une entité statique.  Elle s’inscrit dans l’histoire, elle est pérégrinante.  Sous sa forme historique, elle est donc vulnérable et pas encore rendue à sa perfection.  Là où dans sa vie, l’Église n’est pas encore l’Humanité nouvelle née de Jésus Christ (l’être humain nouveau, le kaînos anthrôpos de l’épître aux Ep 2, 11-22), elle a encore besoin de se laisser réconcilier avec Dieu en Jésus Christ.  Elle est en état de « fracture » comme on dit, blessée/brisée.   D’où vient qu’elle a toujours besoin de se rénover (LG préfère le terme renovatio à celui de réforme).   Cela vaut pour sa mission dans le monde mais aussi pour sa vie interne, sa structure institutionnelle, ses ministères  – que ce soit celui du pape ou de l’agente de pastorale.  C’est pourquoi elle doit être attentive aux appels de Dieu qui peuvent venir de l’histoire humaine, les signes des temps, comme y appelait Jean XXIII dans Pacem in Terris en 1959.  Il parlait alors de la venue des peuples colonisés à leur indépendance et du mouvement des femmes à leur émergence comme sujets responsables dans leur vie privée et  publique.  

C’est de cette Église dont je veux parler en proposant que son AVENIR passe aujourd’hui et demain par celui qu’elle ouvre à la femme dans sa propre vie … sacramentelle et liturgique, son enseignement, sa législation, sa gestion, sa gouvernance pastorale et son engagement pour la justice dans le monde.    

Un avenir qui passe par celui de la femme dans l’Église?

Comment puis-je affirmer que l’avenir de l’Église, communauté de salut en Jésus Christ,  passe par celui de la femme baptisée membre du Peuple de Dieu et du Corps du Christ?

Parce que je suis une femme, de conscience féministe chrétienne?  Si nous sommes attentifs à la voix des baptisé.e.s dans l’Église, nous constatons que de plus en plus de groupes ecclésiaux l’affirment.  Je retiens ici ce qu’en écrit un théologien français, octogénaire estimé, Joseph Moingt, s.j., dans la revue Études en janvier 2011 : « Les femmes et l’avenir de l’Église » (no 4141, p. 67-76).  Il l’affirme à partir de deux constats.  

Le premier constat : deux grands facteurs de changement profonds travaillent le monde, soit le sens de notre appartenance à l’univers (écologie) et le mouvement des femmes devenues sujets de l’histoire humaine dans sa totalité.  Ce mouvement est un trait majeur de l’évolution de la civilisation occidentale à l’aube du XXIe s. – le plus significatif depuis plusieurs millénaires, selon lui –.  Il la déborde de plus en plus, comme on peut le vérifier à travers ce que l’on appelle « le printemps arabe » qui engage les femmes tout autant que les hommes.  Pensons  aux trois femmes récipiendaires du Prix Nobel de la Paix 2011 : les Africaines Ellen Johnson Sirleaf, première femme présidente d’un État africain, le Liberia et Leymah Roberta Gbowee qui a contribué à mettre fin à la Seconde Guerre civile au Liberia en 2003 en rassemblant les femmes chrétiennes et musulmanes dans la prière et, même, dans une grève du sexe jusqu’à ce que le régime de Charles Taylor les associe aux pourparlers de paix. La troisième est la Yéménite Tawakkoul Karman, une artisane de la démocratie et des droits des femmes avant et pendant le « printemps arabe ». Pensons encore à l’acquisition du droit de vote par les femmes en Syrie, etc.  Nul doute, la femme a acquis et est en voie d’acquérir les droits civiques, même là où cela semblait le plus improbable.  Elle devient sujet à part entière de  l’histoire humaine publique comme privée, en commençant par sa propre vie dans son rapport avec l’homme (conjugal, familial, culturel, professionnel, etc.), un rapport égalitaire, partenarial. Elle a ainsi accès aux responsabilités les plus élevées dans tous les domaines de la vie en société : économique, juridique, culturel et politique.  

Le deuxième constat : en même temps que cette venue de la femme à son affirmation comme personne sujet de son histoire personnelle intime et publique, il se produit ceci dans l’Église, plus ou moins selon les régions, chez-nous et en Occident c’est une évidence : 

1) une grave diminution des membres pratiquants et des ressources ministérielles – certains analystes parlent même d’ « un processus de déclin »;
2) un essoufflement au plan de la crédibilité de l’Église en matière de vie morale et alors d’influence sur les mentalités des sociétés et des individus.  Nous pouvons ajouter
3) une désaffection des jeunes générations par rapport à son enseignement et ses structures de vie parce qu’un fossé se creuse entre la culture de l’Église et la culture dans laquelle ils/elles sont nés et évoluent.  La sociologue Danièle Hervieu-Léger parle d’une « exculture » de l’Église catholique qui fait que sa voix devient de moins en moins normative et signifiante dans nos sociétés (Le catholicisme, la fin d’un monde, Bayard, 2003).   

Y a-t-il une corrélation entre ces deux constats? C’est ce qu’affirme le théologien Moingt et je suis de son avis.  

Inscrit dans des chartres de droits universels, nous pouvons entrevoir que le mouvement de libération des femmes va se poursuivre, malgré les résistances qu’il rencontre.  Avec lui, en même temps qu’avec les processus de démocratisation en cours, tous les systèmes autoritaires absolus, patriarcaux (le père seul législateur) et androcentrés (exercés par des hommes seuls), tirent à leur fin.  Cela se passe sous nos yeux dans certains pays d’Orient et d’Afrique en ce moment. Ces systèmes sont en plein éclatement.  Plus le mouvement se développera, plus la condition des femmes dans l’Église va apparaître non seulement dépassée/déphasée mais irrecevable pour les baptisés hommes et femmes, au nom même de l’Évangile. Si Jean XXIII le considérait comme un signe des temps dans Pacem in Terris en 1959, combien plus il doit interpeller l’Église aujourd’hui.  

Il nous reste à nous poser la question :  Quelle devrait être la condition de la femme dans l’Église pour « enrayer son déclin » et redonner espoir en son avenir? (Moingt,  L’avenir de la femme…,  p. 67).

Que vivent les femmes baptisées dans l’Église?  Un grand nombre d’entre elles oeuvrent en pastorale paroissiale et diocésaine.  Ce ne sont plus majoritairement des religieuses qu’on appelait les « auxiliaires des prêtres », mais des femmes laïques et des religieuses dont le statut social de personne humaine sujet de leur propre histoire et de celle de leurs milieux va de plus en plus de soi.  Dans tous les domaines : culturel, économique, législatif, familial elles sont devenues ou peuvent devenir des sujets à part entière, pleinement responsables, avec des droits et des devoirs (même si cela reste encore à améliorer) en partenariat avec l’homme, à part égale.  Or, quand elles se trouvent en Église, elles se retrouvent, structurellement, en statut de secondes par rapport à l’homme : dans la gouverne de l’Église, son enseignement, sa vie liturgique et sacramentelle, sa planification pastorale et missionnaire.  Elles y sont toujours sous l’autorité du clergé dont elles sont exclues sur la base de leur sexe.  C’est le clergé (le haut clergé) exclusivement masculin, sans aucune représentation autorisée de leur part, qui détermine les limites de leur vocation pastorale, leur identité de femmes – ce que c’est que d’être femme-,  leur responsabilité morale (conjugale, familiale, sexuelle, etc.). Qu’on veuille l’admettre ou pas, qu’on le justifie par des arguments théologiques ou historiques – plus ou moins contraignants au plan même de la tradition de la foi -, cette condition accuse un retard de plus en plus évident et gênant par rapport à la condition des femmes avec ses possibilités vocationnelles et ses droits dans la société.

OU BIEN une femme baptisée accepte cette régression personnelle à un statut de sujet second lorsqu’elle se trouve en Église, certaines par obéissance; d’autres, parce qu’elles aiment l’Église, s’en considèrent les membres et veulent y vivre leur foi en communauté en essayant de transformer les choses du mieux qu’elles peuvent. Cela durera jusqu’à quand? Pour combien de générations de femmes?  

OU BIEN, pour être fidèles à elle-mêmes en toute conscience devant Dieu, elles quittent l’Église parce qu’elles trouvent leur salut, au sens évangélique du terme, en dehors de l’institution ecclésiale.

Dans tous ces cas, l’Église, la communauté ecclésiale, s’avère mutilée, fracturée.  Elle perd de plus en plus de crédibilité quand elle s’affirme par son Magistère exclusivement masculin (et obligatoirement célibataire, donc sans femme) sur un grand éventail de questions sinon toutes, aujourd’hui.  Les effets sont de plus en plus évidents dans nos milieux, même en Église.  Les gens « font leurs vies » comme on dit, sans cette Église magistérielle.  Ils vont chercher au-dehors les libertés justes qui leur sont refusées au-dedans (Moingt, Croire quand même. Entretiens, Paris, Temps présent, 2010).  Autrefois intouchable parce que vu/cru « sacré », le clergé responsable de l’Église peut aujourd’hui être cité en procès jusque devant les tribunaux civils, (cf. USA, Belgique, Irlande dans le cas des scandales de pédophilie).  On peut se demander si l’Église, comme d’autres religions, pourra indéfiniment se justifier d’injustices internes (droit de parole par exemple) au nom de la liberté de religion?

Avancées et reculs 1971-2011

Pourtant, un passage s’est effectué par rapport à la condition des femmes dans l’Église, avec des avancées et des reculs.  

Le concile Vatican II a ouvert la porte à tous les espoirs pour une communauté ecclésiale Peuple de Dieu de baptisé.e.s avec la valorisation de la vocation baptismale (LG, et autres documents) et la valorisation de la personne homme et femme (cf. Gaudium et Spes [GS]).  Les Conférences épiscopales n’ont pas manqué d’en dégager des implications pour l’Église Peuple de Dieu dans leurs Églises locales et pour en exprimer la voix lors des Synodes à Rome.  Sur ce point, la Conférence des évêques catholiques du Canada [CECC] a été exemplaire et a joué un rôle de leadership au niveau de l’Église universelle. Elle en a toutefois payé le prix auprès des autorités romaines.

L’organisme Femmes et Ministères va célébrer le 29 octobre prochain le 40e anniversaire d’une première en 1971 : l’amorce d’un dialogue vrai entre les femmes baptisées et les évêques.  Il a conduit à l’intervention du cardinal George Flahiff au premier synode romain suite au Concile, à l’automne 1971, au double thème : « Le sacerdoce ministériel et la justice dans le monde ».  Ce fut le début d’une succession de comités mis sur pied par la CECC ; ils étaient composés de femmes et d’évêques. Ils ont donné lieu à une série d’interventions remarquables des évêques aux synodes suivants (cf. CECC, Rappel historique des interventions de la CECC concernant les femmes, Ottawa, CECC, 2000).  Au point où la question de la femme, auparavant isolée dans certains organismes féminins, est devenue présente, a émergé à la conscience ecclésiale au Canada. Cela ne s’est pas encore produit pour la question du laïcat dans l’Église.

L’interpellation est venue non pas de l’intérieur de l’Église mais de la société. En 1967, le gouvernement canadien avait mis sur pied une Commission royale d’enquête sur le statut de la femme au Canada, dite la Commission Bird.  Elle a déposé son rapport et ses recommandations devant la Chambre des communes en février 1970. Ils étaient appuyés sur des mémoires venus de partout au Canada.  J’y ai contribué avec les étudiantes du Collège Bruyère d’Ottawa. Par la même occasion, des femmes de l’Ouest canadien, l’Edmonton’s Women’s Group ont fait parvenir à la CECC dix recommandations et une demande de rencontre avec les évêques.

C’est ainsi que les 17-18 avril 1971, une soixantaine de femmes, francophones et anglophones, ont été invitées par la CECC à Ottawa pour donner suite à cette intervention des femmes d’Edmonton.  Elles ont présenté les résultats de leurs travaux au cours d’un dîner avec les évêques. J’y étais (cf. mon article « J’y étais. Jeune » sur le site web Femmes et ministères).  C’était une première de nous retrouver à la même table, baptisées et évêques, convives qui échangions nos points de vue. Jeune théologienne, on m’avait déléguée pour présenter le rapport francophone : vous devinerez que j’ai vécu une « émotion ecclésiale » inoubliable.

Le groupe francophone a posé quatre questions et exprimé trois vœux.  Vous constaterez leur pertinence encore aujourd’hui.  

La 1ère : quelle est l’image de l’identité et du rapport homme-femme que l’Église véhicule dans sa vie interne, gouvernance et pastorale, son enseignement moral, sur le couple et la famille?
La 2e : à propos de l’organisation ministérielle de l’Église, diocésaine et universelle : la femme y est-elle confinée à l’exécution, la décision et la réflexion étant réservées au clergé exclusivement masculin?
La 3e interpellait les évêques : sont-ils prêts réellement à repenser les institutions tels le mariage, le sacerdoce et le célibat presbytéral?
Et la dernière, qui émergeait déjà comme une préoccupation importante :  « Est-ce que vous cherchez vraiment une intégration chrétienne fraternelle et respectueuse des baptisés [hommes et femmes] de plus en plus nombreux qui se trouvent exclus ou pratiquement exclus de la vie de la communauté-Église par des situations humaines légitimes ou inévitables parfois (couples, jeunes et sexualité, divorcés, etc.)? ».

Leur vœu quant à la condition des baptisées dans l’Église :  « Que soit rendu possible pour la femme l’accès à des ministères (incluant le diaconat et le sacerdoce) qui peuvent s’exprimer 

1) dans des vocations personnelles que vivent des femmes;
2) à partir de besoins des communautés diocésaines particulières (paroisses).  

Qu’à cet effet, les évêques encouragent la révision de certaines lois ecclésiastiques désuètes mais encore contraignantes qui ne sont pas fondées sur la Révélation ni sur une anthropologie sexuelle adéquate ».
Le groupe anglophone y allait encore plus directement : 

« Nous recommandons : de déclarer, clairement et sans équivoque, que les femmes sont des membres à part entière avec des droits égaux dans l’Église » (1);
d’intervenir fermement et immédiatement auprès du Vatican pour demander que toutes les barrières discriminatoires contre les femmes soient abolies (2).

Au cours de leur Assemblée plénière en septembre, les évêques du Canada ont adopté une proposition (presqu’à l’unanimité) qu’ils ont confiée à leurs délégués au synode d’octobre.  Ceux-ci s’en sont bien acquittés.  Au cours des discussions sur le ministère sacerdotal, l’archevêque d’Ottawa J.-Aurèle Plourde a posé la question du ministère des femmes.  Il a été relayé par le cardinal G. Flahiff, le 11 octobre, qui a recommandé (c’était la seule recommandation des évêques canadiens à ce synode) qu’une commission d’étude soit immédiatement mise sur pied, ouverte et mixte (évêques, femmes, laïcs, etc.) « afin d’étudier en profondeur la question des ministères féminins dans l’Église » (Intervention, no. 6).  Pour appuyer sa recommandation, il a évoqué des textes du concile  (Gaudium et Spes puis le Décret sur l’apostolat des laïcs) selon lui « catégoriquement contre toute discrimination contre la femme dans l’Église ».  Puis, les signes des temps, se référant à l’encyclique de Jean XXIII, Pacem in Terris (1959) à propos du mouvement des femmes en ajoutant, comme signe des temps, les nombreuses tâches que les femmes exerçaient déjà dans l’Église.  Au tout début de son intervention, il a pris soin d’affirmer sans détour, que « la réponse classique » – les raisons traditionnelles historiques et théologiques pour exclure les baptisées femmes des ministères ordonnés, qu’il a énumérées, ne peuvent plus être considérées comme « valides ».  La démonstration ne tient plus, dit-il : « Par conséquent, je crois qu’il n’y a aucun obstacle dogmatique qui s’oppose à ce que nous réexaminions toute la question » (dixit en 1971, cf. CECC,Rappel historique…, p. 38-41).

C’est ce que vont célébrer Femmes et ministères à Québec : d’une part, la ténacité des femmes baptisées engagées dans l’Église dans la foulée de leur prise de parole à l’initiative de l’Edmonton Women’s Group en 1971 et la soixantaine de femmes que les évêques ont consultées en avril; et, d’autre part, l’intervention de Mgr Plourde et la recommandation de la CECC via le cardinal Flahiff au Synode.  Notons que dans cette intervention, c’est l’avenir de l’Église qu’entrevoyait le Cardinal : « Si nous ne commençons pas dès maintenant cette étude, nous risquons d’être dépassés par les événements.  Ceci, et seulement ceci, est la recommandation que les évêques canadiens présentent à ce Synode » (fin de l’intervention).  

Merci, évêques du Canada de 1971, merci archevêques Plourde et Flahiff.  Quel courage ecclésial!  C’est l’avenir de la qualité humaine de la vie de l’Église qu’ils envisageaient, son avenir pour les générations suivantes.  Il faut garder ce moment d’histoire en mémoire et le transmettre à nos filles et à nos garçons, à nos communautés de foi.

La Commission a été mise sur pied. Elle était mixte, mais les femmes qui en faisaient partie n’étaient ni théologiennes, ni biblistes, ni canonistes. Pourtant il en existait. Quant à son orientation, dès le départ, elle a reçu l’instruction de ne pas aborder les ministères ordonnés.  En 1972, le motu proprio Ministeria quaedam qui octroyait aux laïcs deux ministères institués – l’acolytat (service d’autel) et le lectorat (service de la proclamation de la Parole) – les réservait aux hommes laïcs.  Ils le sont encore malgré la demande des évêques canadiens en 1975 (Année de la femme de l’ONU) d’instituer des femmes à ces ministères.  En même temps que la Commission sur la femme dans l’Église, Paul VI avait commandé à la Commission biblique pontificale une étude de l’Écriture sur la question.  Elle a conclu en 1976, à 17 voix contre 5, que le Magistère pouvait confier le ministère presbytéral, incluant la célébration de l’eucharistie, à des femmes  baptisées « sans aller contre la volonté originelle du Christ ».

Puis la promulgation du Code de droit canonique en 1983 a mis fin à une période ad experimendum qui a été très florissante dans l’Église canadienne.  Des femmes ont été promues à des fonctions jusqu’alors réservées au clergé : responsabilité diocésaine de la catéchèse, chancelières, voire vicaire générale (Soeur Rita Beauchamp, sbc, a été ainsi désignée par Mgr Robert Lebel du diocèse de Salaberry-de-Valleyfield).

On peut dire qu’un passage s’est ouvert pour la condition des femmes dans l’Église, au Canada, inspiré par Vatican II, sous le leadership de Jean XXIII.  Le plus important est celui des femmes qui ont pris en charge, elles-mêmes, la reconnaissance de leur  identité et de leur vocation ecclésiales.  Des organismes qu’elles animent et d’autres, en partenariat avec des hommes baptisés, ont pris la relève.  Dans les diocèses, des conseils de femmes plus ou moins actifs  ont été mis sur pied.  Le langage ecclésial est devenu davantage inclusif, dans la liturgie notamment.  Des femmes occupent des postes de responsabilité en catéchèse par exemple, mais aussi en administration et dans des équipes pastorales : avancées  à maintenir!  

En même temps, il y a eu des régressions.  Dès 1972, avec le Motu proprio  Ministeria Quaedam, puis la Déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi Inter insigniores en 1976 et la Lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis de Jean-Paul II en 1994.  D’autres documents plus récents réaffirment l’exclusion des femmes baptisées des ministères ordonnés (cf. Motu proprio Ad Tuendam Fidem, 1998; plus récemment, le De gravioribus delictis, 2010, qui a suscité beaucoup de critique).

Selon le droit canonique de l’Église, la femme baptisée est exclue des ministères ordonnés (can. 1024) et des ministères institués de l’acolytat et du lectorat (can. 230).  Au Synode sur la Parole de Dieu en 2008,  parmi les 55 propositions, la 17e demandait que le ministère institué du lectorat soit établi pour les baptisées femmes [n.b. seule proposition institutionnelle, cf. Jean Rigal « La situation actuelle de l’Église et son avenir », site Culture et foi, p. 8).  Or, elle a obtenu la majorité la plus faible.Benoît XVI ne la retient pas dans son Exhortation apostolique Verbum Dei.

Les femmes baptisées n’ont donc aucune parole autorisée, ne sont pas représentées en tant que groupe humain de baptisés dans le Peuple de Dieu.  Celles d’entre elles qui vivent une expérience de vocation presbytérale ou sacerdotale et exercent des fonctions de pasteure sont dans l’impossibilité de présenter leur demande et leur dossier à l’évêque.  Elles doivent se cacher sous l’anonymat pour partager ce qu’elles vivent (cf. Pauline Jacob, Appelées aux ministères ordonnés, Novalis, 2007, en hommage aux femmes au cœur de prêtre et de diacre).   De plus, elles sont culpabilisées d’y  penser, menacées à l’avance d’excommunication (de même que l’évêque qui serait prêt à la reconnaître!) si jamais elles discernaient une telle vocation.

Renversons la situation : visionnons un instant une cérémonie à Rome ou à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse[JMJ].   Bien en vue sur le podium se tiennent les cardinaux, les évêques et le pape, toutes des femmes; dans la grande assemblée, aux premiers rangs, les prêtres et les diacres, toutes des femmes; derrière elles, la foule des laïcs, des hommes surtout et des femmes.  Dans cette communauté ecclésiale, les femmes  détiennent l’autorité absolue.  Elles définissent que, sur la base de leur sexe, les hommes ne peuvent pas être ordonnés parce qu’ils ne peuvent pas représenter le Christ serviteur des plus petits ou l’Église servante, ni le Christ donnant naissance à l’Église ou se rendant présent dans l’eucharistie, son corps et son sang livrés pour nourrir la foi des fidèles.  Une aberration, une condition humaine antiévangélique; c’est ce qui nous vient à l’esprit.  Or, dans l’image actuelle qu’elle donne d’elle-même, l’Église apparaît ainsi dans un nombre croissant de sociétés.  Et c’est bien possible que cela s’étende de plus en plus, dans nos sociétés du moins.

L’avenir de l’Église, un ministère pascal

Si l’avenir de l’Église, sa crédibilité en tant que témoin de l’Évangile et de la communauté humaine de salut en Jésus Christ passe par celui des femmes dans l’Église, faut-il en désespérer? Il me semble que ce serait nier la puissance de la grâce de Dieu qu’est l’Évangile, la bonne nouvelle du salut qu’est Jésus Christ, fondement de l’Église. Nous pouvons constater d’ailleurs que la réception, par le Peuple de Dieu des baptisé.e.s, de l’exclusion des femmes du ministère presbytéral et diaconal rencontre beaucoup de résistance.

Plus le ministère ecclésial s’évangélisera, se convertira à l’Évangile, au niveau local, diocésain et universel, plus les femmes baptisées seront reconnues dans l’intégralité de leur identité d’héritières à part entière des biens du salut – ceux de la grâce baptismale – pour les transmettre avec les baptisés hommes aux générations à venir.   Dans cette perspective, je propose que nous repensions le ministère ecclésial sous toutes ses formes comme ministère pascal (cf.  Arnaud Join-Chambert, « Une spiritualité pascale pour la pastorale aujourd’hui », Prêtres diocésains, no 1438 (2007), p. 15-25).

Les femmes disciples de Jésus Christ peuvent nous guider dans l’exercice de ce ministère, de fait elles en sont les premières guides.

Une lecture attentive des récits de la passion (qui sont à la base des évangiles) nous permet de constater que les femmes disciples ont accompagné Jésus dans l’événement de sa mort et de sa résurrection (sauf « le disciples que Jésus aimait » dans l’Évangile de Jean) alors que les autres, apôtres et disciples, ont pris leur distance.   Elles ont vécu le passage de l’épreuve de la foi qu’a été la Passion et la joie du commencement à l’aube pascale, « le passage par excellence, d’après le théologien Arnaud Join-Chambert, qui devient la clé pour vivre aujourd’hui en tant que disciples de Jésus Christ » («Une spiritualité pascale… », p. 4). 

Dans l’évangile de Jean, quelques jours avant sa Passion, c’est une femme, Marthe, que Jésus sollicite pour la confession de foi de sa dernière révélation sur sa Personne :  « Je suis la résurrection et la Vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.  Crois-tu cela? »   « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu.  Celui qui vient dans le monde » (Jn 11, 25-27; Mt 16, 16 la confession de Pierre).  C’est d’une femme, Marie de Béthanie – non nommée ailleurs –  qu’il reçoit l’onction de sa messianité (12, 1ss.).  Le geste de cette femme prophétise son ensevelissement, dit Jésus.  Il le considère tellement important qu’il l’investit de sa propre Parole, solennelle :  « En vérité, je vous le déclare, partout où sera proclamé l’Évangile, dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait » (Mc 14, 9; Mt 26, 13).  Chez Jean, ce récit est lié  à celui du lavement des pieds qui donne tout son sens au ministère évangélique.

Qui sont les témoins du passage du Vendredi saint à l’aube pascale?  Le groupe des femmes disciples, rapportent unanimement les Synoptiques : avec Marie et le disciple bien-aimé, ajoute Jean.  Elles accompagnent le condamné le plus longtemps possible, à distance (Mt 27, 55; Mc 15, 40; Lc 23, 49), près de la croix (Jn 19 25).  Elles se tiennent debout et regardent…, seule manière d’exprimer leur présence, fidèle, jusqu’à la fin.  Ce sont elles qui reçoivent le corps, l’ensevelissent, le veillent; qui y reviennent « de grand matin » (Mc 16, 2; Lc 24, 1), « à l’aube, alors qu’il fait encore sombre » (Jn 20, 1).  Ce sont elles que l’ange salue et envoie annoncer la nouvelle de la résurrection (Mt 18, 5-7).  Alors qu’elles s’apprêtent à partir, Jésus lui-même vient à leur rencontre :  « Je vous salue ».  « Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée.  C’est là qu’ils me verront » (Mt 28, 9-10). 

Encore plus étonnant ce qui se passe dans le jardin, lieu symbole de tout commencement (Jn, 20, 11-18).  Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, y sont venus, Jean le premier, Pierre le second.  Ils ont cru en apercevant les bandelettes et le linge sans le corps.  Mais « ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts » (Jn20, 9).  Il n’étaient pas encore sûrs.  Ils s’en retournèrent, sans plus se mettre en mal de la quête du corps.  Rien ne s’est passé entre eux et le Ressuscité, pas d’expérience de commencement postpascal.  Que pouvaient-ils en témoigner auprès des frères?

Marie reste.  Elle cherche le corps.  Elle pleure…le temps de s’ouvrir à une visite : celle des deux anges.  Elle leur confie sa peine.  Puis, elle sent une présence.  Un dialogue s’engage.  « Femme, pourquoi pleures-tu?  Qui cherches-tu? »  Croyant que c’est le gardien du jardin, elle lui demande où on a mis le corps.  Alors il se produit quelque chose d’inouï, impensable, improbable.  Elle s’entend nommée :  « Marie ».  Elle reconnaît l’autre, le nomme :  « Rabbouni », ce qui signifie Maître (20, 15-16).  Marie naît, dans l’instant même, à son identité de disciple postpascale, en relation nouvelle, postpascale, avec le Maître.  C’est dans cette reconnaissance mutuelle de l’un et de l’autre que Marie s’entend non seulement nommée, mais aussi envoyée, solennellement, par Jésus ressuscité, vers les « frères » pour leur annoncer que tout est bien selon qu’il l’avait annoncé sur les routes de la Galilée, l’Évangile est devenu une réalité, salut pour l’histoire humaine.  Et il les attend en Galilée, non dans la synagogue, ni dans le temple.  Elle, Marie, non pas Simon-Pierre, ni Jean, pourtant passés par là, mais trop soucieux de certitude à la manière humaine pour s’ouvrir à la visite du Ressuscité et à son envoi pascal, dès l’aurore de l’Église.  « Elle vint donc annoncer aux disciples :  « J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit » (20, 18).  Ce qui fait dire à Cynthia Bourgeault : « The Church is waiting in the garden for the encounter that will change our institutional hearts » (The Meaning of Mary  Magdalene : The Woman at the Heart of Christianity, 2011, Shambala, voir le National Catholic Reporter, avr. 19, 2011, p. 1 et 3a).  « L’Église est encore en attente, dans le jardin, de la rencontre qui va changer nos cœurs institutionnels ».

Les femmes disciples ont vécu, dans toute leur personne, l’expérience de la foi apostolique sur les routes de la Galilée, les jours précédant la Passion, la route vers la mort de Jésus Christ et sa résurrection, dans le jardin du commencement pascal.  Leur envoi et celui de Marie de Magdala s’inscrivent dans cet événement, mandatées par Jésus lui-même, dans sa Personne ressuscitée.  Que devons-nous en retenir, en Église, pour sa tradition de la foi et ses structures institutionnelles, son ministère apostolique, sa proclamation de l’Évangile?

1.1  Ce sont les femmes disciples que Jésus a mandatées les premières, dans l’Église postpascale.  Elles sont, dans l’Église, la mémoire de cet acte d’envoi décisif pour tout le temps de l’Église en histoire.  Cette mémoire est trop peu connue; on commence seulement à en transmettre l’importance.  Une mémoire, donc, à garder vivante, à rappeler et à réaliser dans le vie de l’Église.
 
3.2  Les femmes disciples sont les premières à annoncer la mort et la résurrection de Jésus Christ, à vivre le ministère pascal.  Un tel ministère s’exerce dans les lieux de passage, là où des êtres humains sont en situation/condition de mort – morale, spirituelle, psychologique, culturelle, matérielle – pour les écouter, les accompagner et les soutenir dans leur traversée – leur engendrement et leur gestation peut-on dire – à une vie meilleure, et pour la célébrer sacramentellement.
 
5.3  Un ministère pascal en est un de transformation, de la mort à la vie, des personnes, des institutions, des conditions de vie qui gardent dans la non-vie ou la vie diminuée.  C’est le ministère de la réconciliation dont Paul se réclame dans l’Épître aux Corinthiens (5, 17-20) :  « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature.  Le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là ».  C’est l’œuvre du salut (Ro 5, 10-11), de l’Esprit qui veut nous renouveler, nous réconcilier dans tous ce que nous sommes; la création elle-même gémit dans les douleurs de cet enfantement (8, 19-24).   C’est la naissance de l’Humanité nouvelle, le kaînos anthrôpos,  d’Éphésiens 2, 11-22, dans le corps du Christ (dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine » (v. 14) d’où vient la non-reconnaissance de l’autre; voir aussi Col 1, 19-20).  Dans l’événement de la réconciliation, Dieu opère un changement radical de la condition humaine.  De haineuse, discriminatrice par domination sur l’autre, établissant des barrières de séparation, elle est transformée, changée en humanité qui respecte l’autre et le reconnaît dans toute son identité d’enfant de Dieu.  L’épître aux Colossiens étend cette œuvre, toujours en cours dans l’histoire, jusqu’au cosmos (Col 1, 19-23; pour le concept biblique de la réconciliation, cf. Léon Roy, o.s.b., art. réconciliation, Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, 1977, col. 1075-1078;  M. Boutier, art. réconcilier, Vocabulaire biblique, Delachaux & Niestlé, Neuchatel-Paris, 1956, . 247-249).
 
7.4  C’est le ministère que nous sommes appelé.e.s à célébrer, en le représentant en Église, devant Dieu, dans la célébration de l’Eucharistie.
 
9.5  C’est un ministère de Parole évangélique dans et pour l’Église, au milieu de et pour la communauté humaine tout entière, en commençant par celle de nos milieux, là où il y a de la vie en attente d’être délivrée, réconciliée à elle-même.
 
11.6  Ce ministère devrait se refléter dans l’enseignement de l’Église, sa gouvernance, sa législation, sa planification pastorale.
 
13.7  C’est un ministère qui garde attentif aux signes des temps.  Vendredi dernier l’évangile nous le rappelait :  « Quand vous voyez un nuage monter au couchant, vous dites aussitôt qu’il y va pleuvoir, et c’est ce qui arrive.  Et quand vous voyez souffler le vent du sud, vous dites qu’il fera chaud, et cela arrive.  Esprits faux! L’aspect de la terre et du ciel, vous savez le juger; mais le temps où nous sommes, pourquoi ne savez-vous pas le juger? » (Lc 12, 54-59).  La critique ecclésiale des morts que véhicule la culture – et il y en a – n’aura de crédibilité que si elle s’inscrit dans ce que vivent, dans le temps, les hommes et les femmes d’aujourd’hui;  non en s’« exculturant » ou en refusant tout dialogue avec ces femmes et ces hommes.  Il faut pour cela écouter, non rejeter au nom de principes abstraits, fussent-il formulés en termes théologiques et moraux.
 
15.8  C’est un ministère dialogal, qui permet à des êtres humains de s’exprimer et d’échanger leurs expériences de foi pour que la pensée de l’Église se garde en passage pascal dans l’ensemble de sa vie, ses enseignements et sa gouvernance.   Ce ministère est de la plus haute importance dans la communauté de foi locale pour l’ensemble de ses projets et de sa vie interne. Des occasions peuvent se présenter d’y participer sur des questions vitales ; ainsi celle initiée par le groupe Culture et foi de la région de l’Outaouais. Elle aura lieu le 9 novembre prochain au Collège Dominicain d’Ottawa et portera sur « La sexualité, pierre d’achoppement dans l’Église catholique? » Un appel au dialogue.
 
17.9  C’est un ministère qui engage la communauté tout entière, tous ses membres, dans un projet de printemps – une Pâque – d’Église, un printemps évangélique.   Voyons comment nous pouvons nous en inspirer pour nos projets pastoraux locaux.

Les femmes baptisées peuvent jouer un rôle de leadership dans ce ministère pascal, si elles se réapproprient, et si l’espace ecclésial leur en est donné pour qu’elles le vivent, l’envoi que Jésus leur a confié au matin de Pâques, auprès des frères et des sœurs de l’Église naissante, de l’Église toujours en acte de naissance dans l’Esprit.

Conclusion

L’AVENIR de l’Église de Dieu en Jésus Christ passe par celui de la femme baptisée dans l’Église, héritière des biens du salut et responsable, à l’égale de l’homme, de sa transmission.  L’engendrement de l’homme est nécessaire pour qu’il y ait humanité.  Il est stérile s’il n’y a pas la gestation de la femme.  De même, pour une société humaine.  De même, pour la communauté humaine de salut qu’est l’Église appelée à en témoigner  au cœur de l’humanité. L’un ne va pas sans l’autre.  

Célébrer 1971, c’est célébrer un moment de dialogue ouvert et efficace entre les femmes baptisées et les évêques en vue de l’avenir de l’Église.  Il faut le garder en mémoire et, en ministère pascal, chercher en Église à en susciter d’autres.

Jésus Christ, pour sa part n’a pas voulu se passer de la femme disciple comme nous en font mémoire les récits de Pâques.  Dans ses derniers entretiens, à l’heure où il va vivre le passage, la grande épreuve (krisis) pour la foi des disciples et pour que naisse l’Humanité nouvelle, que leur confie-il?  « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous allez gémir et vous lamenter tandis que le monde se réjouira, vous serez affligés mais votre affliction tournera en joie.  Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction puisque son heure est venue; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de son accablement, elle est toute à la joie d’avoir mis un homme (anthrôpos, un être humain, Jn 16, 21) au monde.  C’est ainsi que vous êtes maintenant dans l’affliction, mais je vous verrai à nouveau, votre cœur alors se réjouira et cette joie, nul ne vous la ravira » (16, 16-22).  La naissance de l’Église est comparable à une œuvre de femme en Jésus Christ (à relire, Karl Delahaye, Ecclesia Mater chez les pères des trois premiers siècles.  Pour un renouvellement de la Pastorale d’aujourd’hui, Paris, Cerf, coll. Unam Sanctam no XLVI, 1964).  Il est lui-même, sa personne dans l’histoire, œuvre de Dieu dans une femme Marie habitée par l’Esprit.  Jusqu’où peut aller l’improbable du Dieu de l’Évangile!  Bien en avance sur nos calculs humains.

Jean Paul II qui aimait beaucoup l’être humain, homme et femme, nous a laissé un concept de l’« unité des deux » plein de promesses dans sa Lettre aux femmes de 1995, [à l’occasion du 20e anniversaire de l’Année de la femme à l’ONU].  Cependant, je me pose encore aujourd’hui la question :  comment Jean-Paul II peut-il affirmer avec tant de conviction théologique l’« unité des deux » homme et femme comme fondamentale à toute communion humaine intégrale et pour tout projet humain social et laïcal dans l’Église et maintenir la solitude masculine exclusivement là où se gère l’ensemble de la vie de l’Église : ses institutions, son enseignement doctrinal et moral, sa représentation autorisée, sa célébration du sacrement de l’unité, l’eucharistie, sa législation et sa mission au milieu de la communauté humaine?    Sourions-lui, avec humour.  Il en avait.  Maintenant qu’il est au ciel, voit-il les choses autrement?  Peut-être se rend-il compte que Dieu n’est ni homme, ni femme, mais l’une et l’autre en « unité des deux » créés à son image et ressemblance? Et qu’il aimerait bien être représenté,« unité des deux » de temps à autres, par une femme, dans la gouvernance de sa communauté de salut et à la présidence de la table où il convie ses enfants pour qu’ils/elles se nourrissent de sa Vie en acte d’eucharistie.

Qu’en pensez-vous?  Et que pensez-vous d’entreprendre la « nouvelle évangélisation » en ministère pascal, de transformation et de réconciliation partout où il y a besoin de passer de la mort à la vie, en nous tenant dans les lieux et auprès des personnes qui sont en attente de vie, de reconnaissance ou d’avenir dans l’Église et dans la société, pour les écouter, leur ouvrir un passage et les soutenir dans leur traversée de manière à ce qu’ils/elles puissent se tenir debout et dire : JE CROIS.  Et qu’ils/elles entendent Jésus Christ, par nos voix, leur dire : « Ma sœur, mon frère, TA foi t’a sauvé.e. »

Élisabeth J. Lacelle, théologienne
Texte d’une conférence donnée à la  paroisse  Sainte-Marie (Orléans), le 23 octobre 2011.


Addendum

Réponse à la question quant à l’autorisation de poursuivre le débat et le dialogue parmi les baptisé.e.s sur la question de la vocation ecclésiale des femmes, dont celle de  l’ordination au presbytérat et au diaconat.

D’une part, il faut connaître les documents ecclésiaux qui en traitent.  D’autre part, il faut connaître les réactions du Peuple des baptisé.e.s à ces documents.  Cela fait partie de la recherche de la vérité, en fidélité à la foi en Jésus Christ, que nous vivons dans l’histoire. 

Du côté du Magistère officiel de l’Église, il s’agit d’une Déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi publiée en 1976,Inter insigniores et d’une Lettre apostolique de Jean-Paul II, Ordinatio sacerdotalis, en 1994.  D’autres documents ont réaffirmé ces positions par la suite, un Motu proprio Ad Tuendam Fidem, en 1998; plus récemment, le décret De gravioribus delictis, en 2010.  La Lettre apostolique de 1994 affirme qu’il faut considérer comme « définitive » la position magistérielle officielle.  Il s’agit d’une lettre  adressée aux fidèles en général pour leur information et non d’une encyclique adressée aux évêques de l’Église universelle.  Cette lettre ne s’appuie pas sur une consultation des évêques à travers le monde, ni sur une consultation auprès des membres du Peuple de Dieu des baptisé.e.s; les femmes baptisées n’ont en aucune manière été consultées.  Cela peut expliquer la résistance de grandes couches de l’Église à cette position.

Pour être infaillible dans l’Église, une doctrine de la foi doit être ratifiée par ce que l’on appelle le sensus fidei (le sens de la foi) de l’ensemble du Peuple de Dieu qu’est l’Église.  D’où l’importance d’écouter aussi les réactions des membres de ce peuple à cet enseignement et à sa pratique (cf. Pauline Jacob, « L’ordination des chrétiennes dans l’Église catholique au XXIe siècle », site web Femmes et ministères, en date du 8 juin 2011 dresse un excellent exposé de la situation).  Entre autres, tout récemment, 400 prêtres australiens ont demandé que des femmes soient ordonnées dans l’Église.  En Europe, 144 théologiens allemands, autrichiens et suisses l’ont demandé à l’occasion de la visite de Benoît XVI; en 1989, 220 théologiens allemands l’avaient demandée, toujours dans une perspective de renouveau de l’Église en vue de son avenir.  Des organismes de baptisé.e.s, nationaux et internationaux, s’engagent dans cette direction. C’est suffisant pour que l’information sur l’état de la question et l’appel au dialogue rejoigne le Peuple des baptisé.e.s, la conscience ecclésiale.  L’avenir de la vocation intégrale des femmes baptisées dans l’Église est une histoire en cours  et se pose à la responsabilité de l’Église tout entière parce qu’elle met en jeu la qualité et la crédibilité de sa Parole évangélique, de sa vision de Dieu et l’avenir de la communauté humaine femme et homme qu’elle annonce comme communauté de salut.

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A propos Élisabeth J. Lacelle

Détentrice d'un doctorat ès sciences religieuses de l'Université de Strasbourg, professeure émérite de l’Université d’Ottawa, Élisabeth Jeannine Lacelle (1930-2016), théologienne, a été consultante à la Conférence des évêques catholiques du Canada (1971 à 1984) et alors nommée présidente du Comité « ad hoc » sur le rôle de la femme dans l’Église (1982 à 1984). Cofondatrice du réseau Femmes et Ministères, elle fut une personne ressource pour la question des femmes et du christianisme.