Des paroles d’espérance malgré la tourmente

Le 29 octobre 2011, le réseau Femmes et Ministères a organisé, à Québec, un rassemblement pour souligner la ténacité des femmes à l’occasion du 40e anniversaire de l’intervention du cardinal George B. Flahiff au Synode de 1971 sur Le sacerdoce ministériel et la justice dans le monde. Les personnes participantes, hommes et femmes,  ont été appelées à réagir aux interventions des panélistes. Elles ont inscrit leurs commentaires, leurs suggestions et leurs réactions sur des cartons fixés au mur de l’amphithéâtre.   

On venait tout juste d’entendre Hélène Pelletier Baillargeon parler Des étapes de conscientisation dans l’émergence de la pensée féministe dans la société et dans l’Église, Lise Baroni  énumérer Les réalisations des femmes qui passeront à l’histoire, et Yvonne Bergeron se questionner à savoir si les femmes étaient Des têtes « dures » ou des femmes d’espérance.

La table était mise. L’exercice fut un temps libre de prise de parole collective tout en permettant un échange spontané entre les personnes participantes.

Qu’avons-nous pu lire?

Plusieurs inscriptions laissaient soupçonner un désir de changement, de nouveauté et d’innovation. Revenaient sans cesse des expressions comme  « Il faut se permettre  de déconstruire pour mieux reconstruire », « Pourquoi ne pas faire sauter les barrières qui nous empêchent d’avancer »,  « Développons une espérance têtue et lucide pour aller de l’avant », « Pour faire des pas, réalisons des projets qui nous permettront de progresser», « Il est urgent de faire  Église autrement »  

Ces expressions étaient cependant accompagnées de plusieurs interrogations : « Que faire pour que ces mots ne soient pas uniquement des énoncés, des slogans? Qu’est-ce qu’ils supposent comme action de notre part?  Peut-on penser à de nouveaux ministères? Lesquels? Que faire pour que nos rêves deviennent réalité?  Comment passer à l’action dans une Église cléricale et patriarcale? Aurons-nous le courage de soutenir nos désirs de changement? Comment garder forte notre espérance? »

Les écritures ont démontré une forte tension toujours persistante. D’un côté, un fort désir d’aller de l’avant, de continuer jusqu’à l’atteinte des objectifs concernant la  reconnaissance effective des femmes en Église et, d’un autre côté, une certaine lassitude devant la lenteur des changements et le peu d’ouverture face aux changements qui s’imposent.  A été exprimée une volonté avouée de  contester ou de se rebeller devant le peu d’avancées des dernières années et l’inquiétude d’avoir à affronter ce mur infranchissable d’une Église patriarcale et insensible aux aspirations des femmes. La question était posée. Devons-nous continuer à investir au sein des structures ecclésiales ou faire des pas de côté, explorer de nouvelles pistes, poser des gestes de transgression?

La recherche d’une brèche, un fort désir de justice et d’égalité ont été les raisons pour en appeler à la solidarité et au besoin d’agir pour nourrir l’espérance.  Sur les cartons, on ne se raconte  pas des histoires qui rendent heureux le temps de les écrire;  on ne voit pas non plus la vie en rose. Le réalisme est présent et, en même temps, on y voit un appel à agir qui se fait sentir peu importe la force et la portée des actions posées. Pas de démission, pas de capitulation, l’espérance, bien que tremblante à certaines occasion, demeure  au rendez-vous. En résumé, malgré les difficultés, on refuse l’immobilisme, le découragement, l’inaction et la désespérance.   

Voici quelques phrases glanées ici ou là sur les pancartes.  Elles nous parlent de lassitude, de crainte mais aussi de souffle et d’espérance.  

C’est ensemble dans la solidarité que nous construirons une Église nouvelle dans l’espérance et la détermination.

Se tenir debout, libre : une mission incontournable pour les femmes que nous sommes !

Croyons à des moments de renouveau qui s’intensifieront en temps nouveaux !

Nous ferons communauté  en esprit et en vérité.

Le Christ est notre guide, notre compagnon de route.

 L’Institution est une chose, la vie spirituelle en est une autre.

C’est ensemble, au cœur même de l’Église, que nous ferons sauter les barrières!

Le courant conservateur dans l’Église devient de plus en plus fort, il ne nous favorise pas.

Notre espérance et nos énergies seront au service de la soif spirituelle des personnes.

Continuons fermement et sans peur et misons sur la mission et non sur l’institution

Comme dit le proverbe chinois : tout grand voyage commence par de petits pas.

 Acceptons de vivre l’Église autrement.

Faut-il vraiment chercher à changer l’institution? L’ailleurs n’est-il pas le chemin de l’Évangile.

L’Église institution, c’est une grosse « patente » lente à bouger.

Faisons Église autrement.  Le véritable partenariat  est  impossible dans la structure actuelle.  En continuant de servir l’Église comme nous le faisons,  nous ne servons pas la cause des femmes.

La montée de la droite religieuse nuit à la place de la femme dans l’Église?

Faisons place à la résistance active – La libération commence souvent par des gestes de transgression. Qu’attendons-nous?

On accompagne les enfants à la catéchèse pour la préparation au baptême, mais quand il est bon de baptiser, ou sommes-nous? On accompagne les malades, on les soigne, mais on n’est pas capable de dire : « Le Seigneur te pardonne…»

Demander la permission ou boycotter?  Notre attitude est-elle soumission infantilisante.  L’union fait non seulement la force, mais aussi le bonheur.

Continuons d’être indignées et passons à l’action.

À quand la grève des femmes dans l’Église?

Il faut, en  effet, détruire le système clérical avant d’y entrer, sinon…

Sur quels enjeux et défis se mobiliser dans un contexte où le « sacerdoce traditionnel » est en voie de disparition… et pour atteindre quoi?

Quelles sont nos perspectives sur le vieillissement et la transmission?

La structure ecclésiale est « malade » et pas du tout en mesure d’entendre nos demandes. Faut-il user nos énergies contre des portes de plus en plus fermées.

L’Église est en train de se déconstruire, comment reconstruire?

Nous sommes de la  «génération sacrifiée», des femmes nées avec Vatican II et qui ont perdu leurs illusions.

Pourquoi ne pas inventer devant  les besoins et les aspirations  des hommes et des femmes de notre temps?

Le discours de l’Église est verrouillé…il n’évolue pas.

Est-ce que la « mission », les grands appels du monde, peuvent être les lieux de reprise du leadership des femmes et des laïcs  pour une Église en voie de décléricalisation accélérée?

Avancer –  tirées d’une main  par la jeunesse, les altermondialistes, les indignées, les immigrantes et de l’autre main  par l’enseignement de Jésus.

Continuons dans cette prise en charge collective et vraie. Je crois en l’Église de la rue, hors des murs et des structures. Demeurons  solidaires pour la justice sociale, ensemble hommes et femmes. Au nom de l’Évangile, cessons la discrimination !

 « La justice précède la charité. » (Marie Gérin-Lajoie)

Écoute et mission…rôle des baptisé-es.

Je perçois un déplacement vers la mise en place de petites communautés  d’hommes et de femmes,  en vue d’une présence significative au monde.

Cultivons notre espérance têtue.

40 ans, c’est jeune dans l’Église. Il faut continuer le  réseautage et la prise de parole dans tous les milieux où nous sommes.

Parmi les «petits pas» dérangeants, ne pas oublier le langage inclusif que nous devons continuer de défendre dans le quotidien de la vie en Église.

Garder notre force d’espérance lucide et têtue, un  souffle nouveau s’infiltrera.

L’Évangile demeure notre guide.

Créativité  et espérance sont le chemin de l’avenir.

Qui a été plus féministe dans le vrai sens du mot que Jésus lui-même?  il a défendu la femme adultère, éclairé la Samaritaine…. Relisons l’Évangile.

Et l’avenir?

À partir des exposés des panélistes, de l’exercice d’écriture et de la synthèse Élisabeth Garant, Continuer la route pour lui donner tout son sens, voici les quelques pistes que l’on peut retenir pour aider les femmes à être reconnues comme membres de l’église à part entière et chargées de mission dans une Église peuple de Dieu.

Poursuivre le débat sur les ministères ordonnés pour les femmes et de mettre en lumière le caractère irrecevable des arguments théologiques, devenus des « justifications idéologiques », qui ne peuvent être considérés comme définitifs. Laissons à la parole sa propre efficacité, car « parler » c’est aussi « agir ».

Au cœur de pratiques de liberté, pratiques renouvelées, audacieuses, étonnantes, voire transgressives et prophétiques, les croyantes engagées pourront contribuer à mettre en place de nouveaux types de fonctionnement en Église. C’est par ces mêmes actions de liberté qu’elles contribueront à « faire communauté ». Par là-même, elles dévoileront leur rêve d’une Église différente et elles inviteront à la conversion.

Conjurer la peur. De quoi ou de qui avoir peur? Rarement avouée, celle-ci est souvent latente et tellement paralysante.

Le  souffle de l’Esprit du Ressuscité est souverainement libre et libérateur.  L’accueillir sachant qu’il  n’est pas lié à des gestes, des pratiques, des modèles, ni enfermé  dans des discours, des représentations, des choix relatifs au contexte d’une époque, d’une société, d’une culture. Il importe de chercher communautairement à reconnaître ce que Jésus approuverait ici et maintenant.

Pour une transformation en profondeur, réfléchir dans la perspective d’une définition globale de l’Église. Le rêve des femmes  porte la nécessité d’un autre modèle d’Église?

Dire qu’il est possible de mettre en place des structures nouvelles en toute tranquillité et dans un délai raisonnable, serait malhonnête tant cela exigerait de déstructurations radicales. Par contre l’Évangile invite toujours à innover sans se renier, les femmes portent une espérance qui se fait têtue.  Une espérance parfois « tremblante », mais toujours têtue.

Accepter de soulever et d’affronter des questions difficiles, des remises en questions, des doutes qui sont des étapes nécessaires et saines de toute démarche croyante.

L’espérance lucide voit plus loin que l’immédiat vers « une sorte d’utopie » active dans le présent pour y discerner et y fabriquer des signes de bonne nouvelle.

Trouver de la nourriture à notre espérance en fondant toujours notre action sur l’essentiel de notre foi : la résonnance de l’Évangile dans nos vies.

Ne pas craindre les petits écarts aux règles habituelles en laissant mourir quelques traditions vieillottes, en faisant des innovations audacieuses, sans provocation mais soutenues, en prenant des initiatives, en osant, encore et encore.

S’alimenter en des lieux de débat démocratique où les expériences s’interpellent, les discours se confrontent, le discernement s’élabore et l’identité se confirme.

Se fortifier en des lieux de créativité où les zones de changement apparaissent, les modèles alternatifs se précisent, les nouveaux symboles se manifestent, des visions différentes du monde et de l’Église sont en train de poindre.

Continuer de porter la question  des femmes en Église à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église. Les deux façons de faire sont importantes et elles ont besoin l’une de l’autre.  

Promouvoir au quotidien et sur tous les plans une égalité-en-acte.

Mettre en œuvre un autre modèle de rapport femme-homme et d’Église à petite échelle dans nos milieux. Sr donner ainsi le courage de continuer à mener les luttes nécessaires par rapport aux structures de pouvoir et aux structures patriarcales.

Se resituer continuellement dans une mission qui est d’abord et avant tout celle de Dieu-e et non celle de l’Église.

Ne jamais cesser de questionner la détention du pouvoir et les structures qui sont oppressantes, qui empêchent de faire éclater la vie en abondance, qui empêchent d’être pleinement dans la mission.

Etre constamment vigilantes pour que les structures de pouvoir, qui sont encore très patriarcales dans l’Église catholique, n’affaiblissent pas cette volonté de faire justice et de travailler dans une pleine égalité.

Tous les questionnements, les pratiques doivent être mis à l’épreuve du test de la justice.

Se resituer sans cesse dans une mission qui est d’abord et avant tout celle de Dieu-e et non celle de l’Église.

Miser sur la mission au cœur du monde. Ne pas se retourner sur nous-mêmes mais vers les besoins immenses du monde.

Pourquoi attendre qu’on nous autorise ou qu’on demande notre avis.  Nous devons dire à partir de nos mots, de nos réalités ce qui concerne les femmes et le monde et ainsi affirmer la perspective qui émane de l’expérience des femmes.

Faire mémoire de la longue histoire de l’Église qui montre bien que dans chaque traversée du désert – dans les moments où l’Église s’est affadie en s’éloignant de l’utopie et de l’audace de l’Évangile – il y a eu des femmes et des hommes de foi qui se sont laissés transformer profondément par ce Dieu-e qui est Parole et Vie. Il faut garder l’Espérance!

Devant cette volonté d’agir de près de 200  personnes, comment ne pas croire en un avenir toujours meilleur pour les femmes en Église? Malgré les difficultés et les blocages, malgré la fatigue, se pointe un désir très fort de ne pas lâcher.  Les femmes sont conscientes que la mission d’annoncer et de vivre de l’Évangile est adressée à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté.  Leur espérance en est imprégnée. La solidarité manifestée par des hommes et des femmes œuvrant dans différents secteurs de la vie de l’Église est un soutien et leur donne courage. Reste maintenant à continuer avec patience, ce dont les femmes  sont bien capables. Le passé n’est-il pas garant de l’avenir?  

Le 14 janvier 2012.

Synthèse réalisée à partir des propos 2011 recueillis à la journée du 29 octobre 2011.

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A propos Annine Parent

Cofondatrice et membre active du réseau Femmes et Ministères, Annine Parent a travaillé durant 25 ans au diocèse de Québec dont 12 années comme directrice de la pastorale d’ensemble. En 1987, à titre d’experte, elle accompagna la délégation des évêques canadiens au « Synode sur la vocation et la mission des laïques dans l’Église et dans le monde ». Elle est détentrice d'un doctorat honorifique en théologie pastorale du Collège universitaire dominicain (Ottawa, 2008).