« Ni homme, ni femme  »

Résumé de la conférence de Michel Gourgues, o.p.
prononcée au Montmartre, le 1er décembre 2016, à l’invitation du Parvis de Québec
sur le thème « Ni homme, ni femme  »1 

Le Père Gourgues avait bien fixé les limites de son allocution dans un schéma structuré en trois grandes étapes, soit:

1. L’affirmation du spécifique chrétien sans référence au modèle socioculturel, soit «  Avant Paul ». – Années 30-50 (Ga 3, 28), et le Paul des années 50 (1 Co 7, 1-7; 1 Co 11, 2-16; 1 Co 14, 33-36)
2. La référence au modèle socioculturel coexistant avec l’affirmation du spécifique chrétien. Le Paul des années 60 « Que la femme soit soumise à son mari »  (Col 3, 18- 19; Ep 5, 21-24; Tt 2, 4-5; 1 P 3, 1-2)
3. La référence au modèle socioculturel et son importation à l’intérieur des communautés. L’après Paul (1 Tm 2,8-15)
Conclusion: « L’effet pervers du phénomène d’inculturation. »

La table était mise pour une conférence riche en enseignements sur la vision de Paul quant au rôle de la femme dans les premières communautés chrétiennes. Dans quelle mesure cette vision a-t-elle été celle de Paul et comment la culture de son époque a-t-elle pu la modifier? Telles sont les questions centrales qui ont animé la conférence du P.  Gourgues.

Revenons sur chacune des étapes du parcours suggéré par le conférencier afin de bien cerner l’évolution que la pensée de Paul aurait suivie au cours de ses années de pérégrination pour apporter la Bonne Nouvelle aux autres nations.

Dans les premières années de son ministère, entre 30-50, nous sommes en présence d’un Paul qui invite les baptisés, dans la foi au Christ Jésus, à une libération du joug de la Loi. Un univers quasi paradisiaque s’ouvre à leurs yeux « où il n’y a ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme »! Pour le P. Gourgues, nous voyons dans cette attitude de Paul, comme « un vestige de la toute première génération chrétienne ». Paul se situe directement dans le courant de pensée d’Isaïe, où le prophète annonce la venue d’un Éden idéalisé. Nous pouvons croire aussi que Paul se laisse emporter par l’euphorie du néophyte et du nouveau converti à la foi chrétienne.

Cependant, pour Paul, le rêve d’une communauté où il n’y aurait « ni homme, ni femme » s’estompe rapidement. Il doit bientôt clarifier sa pensée à ce sujet afin de répondre aux questions pressantes des communautés naissantes. Les chrétiens de Corinthe (1 Co 7, 1-7), par exemple, demandent à Paul s’il ne vaudrait pas mieux que les hommes ne s’unissent pas aux femmes par les liens du mariage, et demeurent chastes, dans la perspective du Royaume à venir où, précisément, il n’y aura plus ni homme, ni femme! Paul, que la question semble déranger un peu, se place aussitôt sur le plan moral. Même si ce n’est pas le choix qu’il a fait, leur avoue–t-il, il suggère plutôt le mariage aux femmes et aux hommes, et ce, pour éviter que Satan ne profite de l’absence de la maîtrise du corps pour créer des occasions de débauches dans les communautés…

Puis, Paul commence à s’embrouiller dans ses explications au sujet du port du voile par les femmes dans les assemblées. Doivent-elles se couvrir la tête? Le débat est bien amorcé, mais les arguments de Paul sont loin de faire l’unanimité, car il s’appuie sur les coutumes en vigueur dans toutes les Églises de son époque pour justifier ses propos. Il termine sa diatribe abruptement en disant : « au reste, si quelqu’un se plaît à ergoter, tel n’est pas notre usage, ni celui des Églises de Dieu. »

Plus avant dans son allocution, le P. Gourgues aborde un passage fort controversé de l’Épître aux Corinthiens (1 Co 14, 33-36), car plein de contradictions. Contrairement à l’attitude de grande ouverture à l’égard des femmes manifestée par Jésus, Paul réduit leur rôle en les plaçant entièrement sous la domination de leurs maris. Mais en prêtant une interprétation large à ce passage, le P. Gourgues y voit un ensemble de propositions venant des communautés locales et qui viseraient à faire taire les femmes dans les assemblées. Cependant, Paul ne ferait pas siennes ces propositions, puisqu’il leur demande si ces paroles viennent d’eux-mêmes où bien si elles ont été révélées à eux seuls par Dieu. Selon le P. Gourgues, Paul suggérerait plutôt à ses interlocuteurs de s’en tenir à son enseignement précédant, qui portait sur l’égalité entre les hommes et les femmes.

Dans la dernière partie, le P. Gourgues constate que Paul, cédant aux fortes pressions des communautés, préfère s’en remettre au modèle socioculturel de son époque, d’où la sentence très problématique : « Femmes soyez soumise à vos maris », qui revient comme un leitmotiv dans les épîtres (Col 3, 18-19; Ep 5, 21-24; Tt 2, 4-5; 1 P 3, 1-2).

Le conférencier en vient à conclure que Paul, après une période où il était emporté par la foi du néophyte, a finalement cédé aux nombreuses pressions des communautés auxquelles il adressait son message de libération. Le modèle socioculturel de son époque ne permettait pas une si grande ouverture de pensée; il n’était certes pas prêt à accepter que les femmes puissent être considérées comme égales aux hommes dans les assemblées chrétiennes. Ajoutons à cela que Paul, en fervent apôtre du Christ, ne voulait pas voir sa doctrine complètement rejetée par ses auditeurs.

L’allocution du P. Gourgues a été suivie d’une période de questions, assez brève, qui a porté principalement sur le phénomène de l’inculturation, ce qui pourrait expliquer, et non pas justifier, l’attitude souvent rigide de Paul. Faute de temps, sans doute, le P. Gourgues s’en est tenu à son rôle d’exégète et il n’a pas voulu ouvrir davantage le débat sur des interprétations de la pensée de Paul, à l’égard des femmes, qui seraient plus en accord avec celle de Jésus.

J’aurais évidemment souhaité que le conférencier complète son excellente interprétation scripturaire des textes de Paul par une vision du message de Jésus, davantage incarnée dans le monde de notre temps. Une lecture renouvelée du message évangélique livré par Paul, à la lumière des derniers développements de la pensée critique, élaborée par de très nombreuses et éminentes théologiennes, engagées pour la promotion du rôle des femmes dans l’Église, permettrait d’éliminer peu à peu les motifs forts controversés de Paul, dont s’autorise, encore aujourd’hui, l’Église catholique pour écarter les femmes des ministères ordonnés, tels que le diaconat et la prêtrise. En somme, les écrits pauliniens, – une fois débarrassés de la gangue des schèmes socioculturels patriarcaux, hérités d’époques lointaines et révolues, – retrouveraient leur pureté exégétique, ce qui ne pourrait que conforter la volonté des femmes de revendiquer, de façon tout à fait légitime, la possibilité de jouer un rôle égal à celui des hommes dans la structure hiérarchique de notre Église.

Yvan Lajoie
Québec, le 10 janvier 2017

1 Conférence de Michel Gourgues, o.p., sur le thème : « Ni homme ni femme ». L’attitude du premier christianisme à l’égard de la femme. Évolution et régression.

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A propos Yvan Lajoie

Yvan Lajoie est titulaire d’une maîtrise en littérature de l’Université Laval. Il a aussi étudié en théologie. Retraité de la fonction publique du Québec, où il a poursuivi une carrière de rédacteur et d’agent de recherche, il s’intéresse aux questions religieuses et sociopolitiques, en particulier à la question de l’égalité des genres dans la société. Il habite Québec et est membre de son conseil de quartier. Il collabore à Femmes et Ministères.

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