Masculin-Féminin. Où en sommes-nous? – Décryptage d’une encyclique – recension

couv-masculin-femininUne recension du livre de Michèle Jeunet, Masculin-Féminin. Où en sommes-nous? – Décryptage d’une encyclique, BoD, 160 p. 30 juin 2016
par Sylvie de Chalus
Recension publiée sur le site Le comité de la jupe et reproduite avec les permissions requises

Masculin-Féminin, où en sommes-nous? est un livre de Michèle Jeunet, religieuse appartenant à l’Institut des Sœurs de Notre-Dame du Cénacle. Il est paru en juin 2016 aux éditions BoD – Books on Demand (https://www.bod.fr/livre/michele-jeunet/masculin-feminin–ou-en-sommes-nouso/9782322077274.html). Il porte en sous-titre Décryptage d’une encyclique, celle de Jean-Paul II, Mulieris Dignitatem (1988). D’emblée, le titre invite le lecteur à voir qu’il s’agit d’un rapport entre le masculin et le féminin et que cette question est insérée dans l’histoire. L’étude de l’encyclique est au centre, elle est précédée d’un rappel des textes les plus significatifs de la tradition, elle est suivie de références à des théologiens contemporains qui pourraient inspirer une autre approche de la question. Ce livre reprend un travail universitaire, un mémoire de maîtrise en théologie, allégé de ses notes et revu pour toucher un public plus large, ouvrage de vulgarisation au bon sens du terme.

Le premier chapitre montre « le lourd passif d’un discours avant Vatican II ». Il cite des extraits des décrets de Gratien, qui a inspiré le Droit canon de 1582, sous le pontificat de Grégoire XIII. L’homme et la femme, d’après l’interprétation des textes de la Genèse sur la création, ont en commun une même substance mais hiérarchisée, le privilège de l’image de Dieu n’appartenant qu’au sexe masculin. Dans l’ordre du salut, évoqué par saint Paul dans l’Épître aux Galates, il y a bien équivalence de l’homme et de la femme, mais pas dans l’ordre de la création. Thomas d’Aquin, dans sa Somme théologique, établit une hiérarchie prononcée entre les sexes, il met le masculin du côté de Dieu, puisque l’homme (masculin, en latin, vir) est principe de l’espère humaine, de lui a été tirée la femme et tout le genre humain. La soumission de l’épouse à son mari est donc imposée et le texte de l’Épître aux Éphésiens (« Les femmes doivent donc, et de la même manière, se soumettre en tout à leurs maris » (5, 24) –lecture obligatoire des messes de mariage avant le concile Vatican II–est interprété comme relevant d’un plan divin. C’est l’expression de la doctrine catholique qui a prévalu pendant des siècles, doctrine qu’on pouvait encore trouver au début du XXe siècle dans un texte du pape Pie XI, Casti connubii (1930).

Le texte de Jean-Paul II, par rapport à la doctrine longtemps professée, introduit donc une rupture. Jean-Paul II considère que l’homme et la femme sont, l’un comme l’autre, images de Dieu, théomorphes, et que c’est la caractéristique essentielle de l’être humain d’être une personne à l’image du Dieu personnel. L’encyclique rompt aussi avec l’exégèse traditionnelle de l’Épître aux Ephésiens en introduisant une lecture contextuelle qui tient compte des mœurs et traditions dont l’auteur était le contemporain.Il ne faut donc pas y voir une soumission unilatérale et ce qui est demandé à chacun est réciproque.

Mais d’autres développements du texte rétablissent la hiérarchie entre le masculin et le féminin et c’est le cas de la typologie, de la figure du Christ-Époux et de l’Église-Épouse, mettant le masculin du côté du divin et le féminin du côté de la créature humaine. On est dans l’ordre de la symbolique biblique et de l’analogie. Cette symbolique met tous les êtres humains du côté de l’Épouse et les hommes seuls (viri) du côté de l’Époux ; si l’on ajoute que, dans la pensée de Jean-Paul II, Marie est une sorte d’archétype du féminin, on arrive à une différenciation forte entre le masculin et le féminin, le féminin étant tout entier du côté du créé et de l’humain, Dieu exprimant son amour par le symbole de l’époux, de genre masculin. Mais cette symbolique de l’amour nuptial, si elle s’applique au réel, pose une représentation de l’homme masculin comme celui qui a l’initiative, aime et donne le premier, le féminin, lui, reçoit et ne peut donner qu’en réponse. Sur cette symbolique repose une anthropologie, consacrant, en quelque sorte, une inégalité entre les sexes. Or cette symbolique ne fait pas sens au niveau de la Révélation ni de la Rédemption. La constitution pastorale Gaudium et Spes (1965) présente bien le Christ comme « l’homme nouveau », au sens d’être humain (homo), modèle d’humanitéet rédempteur des hommes comme des femmes.

Dans une dernière partie, Michèle Jeunet rend compte de textes d’exégètes et de théologiens contemporains qui permettraient de proposer une autre approche. On ne peut pas tout évoquer car un résumé trop court de ces pages risquerait d’aboutir à des simplifications abusives. On peut noter cependant que le mot Adam est « le glébeux », celui qui a été formé de la glèbe. André Wénin, par exemple, le considère comme l’être humain qui n’est pas encore différencié sexuellement. Si l’on ajoute que le mot « côte » est dû sans doute à une mauvaise traduction et qu’il s’agit de côté, on voit l’enjeu en matière d’anthropologie, de représentation du masculin et du féminin. Les dernières pages évoquent la doctrine trinitaire de Moltmann, en Dieu, une différence sans hiérarchie. Si le couple humain est invité à vivre de cette vie trinitaire, toute domination, toute hiérarchie est abolie.

Étienne Grieu, jésuite et professeur au centre Sèvres, a écrit la préface de ce livre. En présentant le travail de Michèle Jeunet, il montre combien  la perspective historique est importante, pour tenir compte des cadres de pensée qui étaient ceux du christianisme à ses origines et ne pas tomber dans l’anachronisme. Elle a été pleinement respectée par l’auteure :la position actuelle de l’Église est exposée, replacée dans une histoire longue et, en même temps, mise en question et interrogée, sans polémique, mais avec netteté. La clarté de l’exposé rend le livre accessible à des lecteurs qui ne seraient pas des spécialistes et qui seraient intéressés par la question des genres, une question anthropologique avant tout, qui a des incidences importantes dans la théologie de l’Église, dans sa structure et dans la représentation que se font communément les catholiques du masculin et du féminin.

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A propos Sylvie de Chalus

Agrégée de lettres classiques, Sylvie de Chalus a enseigné pendant plusieurs décennies dans un lycée de l’enseignement public à Paris. Elle est membre du Comité de la Jupe.
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Une réponse à Masculin-Féminin. Où en sommes-nous? – Décryptage d’une encyclique – recension

  1. Marcel Gagnon dit :

    Dans : Comment lire l’Évangile sans perdre la foi p. 41 par Alberto Maggi, Fides, 1999, l’auteur établit la place de la femme vis-à-vis des apôtres ou si l’on veut la place des hommes et des femmes dans les Évangiles.
    1- «Dans la langue hébraïque il n’y a pas de mot pour désigner une « disciple », le mot n’existant qu’au masculin» p, 57
    2- «Dans les évangiles, les personnages masculins sont négatifs en immense majorité. Les disciples eux-mêmes sont présentés comme bouchés et hostiles à Jésus. Même à la dernière cène, après la communion, au lieu de rendre grâces, ils se mettent à discuter violemment entre eux pour savoir qui est le plus important : « Il s’éleva entre eux une contestation : lequel d’entre eux pouvait être tenu pour le plus grand. » (Lc 22,24) À l’inverse, les quelque vingt personnages féminins présentés dans les évangiles sont tous positifs, exception faite de l’ambitieuse « mère des fils de Zébédée » (Mt 20,20-28) et d’Hérodiade, adultère et assassine (Mt 14, 1-11). Les femmes des évangiles sont présentées comme celles qui ont accueilli et compris Jésus les premières, chronologiquement et qualitativement. Depuis sa mère, grande non parce qu’elle l’a mis au monde mais parce qu’elle a su devenir disciple de son fils, jusqu’à Marie de Magdala, première témoin et première annonciatrice de la résurrection.»

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