Voix de femmes, voies de passage – Avant-propos

Avant-propos  de Voix de femmes, voies de passage
par Lise Baroni, Yvonne Bergeron,
Pierrette Daviau et Micheline Laguë

COUV Voix de femmesEn 1988, la parution de la recherche Les soutanes rosesi le premier portrait du personnel féminin en pastorale au Québec. Ce fut une révélation. Et aujourd’hui encore les personnes qui découvrent cette étude sont stupéfaites de constater qu’autant de femmes sont engagées en Église. Réalisée à la demande du Réseau Femmes et Ministèresii, cette publication, en plus de surprendre les lectrices et les lecteurs, suscita de nombreuses questions chez celles et ceux qui n’avaient pas mesuré l’ampleur du phénomène.

Quant aux membres du Réseau, elles souhaitaient aller plus loin dans la réflexion. Afin d’explorer les multiples avenues déjà ouvertes, il leur paraissait important d’évaluer les enjeux des nouvelles pratiques pastorales que les travailleuses en Église élaborent au quotidien. Cette volonté de donner une suite aux Soutanes roses s’affermit particulièrement lors d’une rencontre du Réseau où un partage d’expériences permit le constat de situations nouvelles auxquelles plusieurs commençaient à faire face :

Cette semaine un homme de soixante-deux ans et un jeune de dix-huit ans m’ont suppliée d’entendre leur confession.

Deux jeunes couples ont insisté récemment pour que je sois le témoin de leur mariage affirmant que c’était avec moi qu’ils avaient cheminé et non avec le prêtre.

Comme intervenante en milieu carcéral, les gars me demandent fréquemment de les confesser et de leur donner I ‘absolution.

À l’hôpital, les bénéficiaires veulent de plus en plus que ce soit moi qui administre le sacrement des maladesiii.

Et la liste des exemples s’allongeait au fur et à mesure que les échanges progressaient. Ces récits illustrent comment les femmes en Église sont de plus en plus sollicitées, non seulement pour accomplir des tâches de suppléance ou d’animation, mais pour exercer des pratiques ministérielles autrefois, et encore maintenant, réservées aux seuls prêtres. De cette rencontre, du cheminement et du questionnement relatifs à la théologie des ministères et de la mission même du Réseau, est né le projet de recherche-action dont nous présentons aujourd’hui les principaux résultats.

Examiner les pratiques des femmes engagées en Église pour en faire une lecture théologique et ecclésiologique devenait une urgence. Tout le groupe s’est alors engagé à collaborer aux entrevues et à participer activement aux diverses étapes du processus de validation de la recherche confiée à une équipe interdisciplinaire de quatre chercheuresiv. Ces dernières ont fait des démarches et obtenu, en 1991, une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canadav.

Fruit d’une mise en commun d’expériences, de consultations, d’analyses critiques et d’actions concertées, cette œuvre collective dépasse le travail de réflexion et d’écriture des quatre chercheures. Elle résulte de la prise en charge d’une recherche-action amorcée et soutenue par l’ensemble des membres du Réseau Femmes et Ministères et a requis la collaboration de nombreuses travailleuses en Église. Plus encore, elle est parole écrite de près de deux cent vingt-cinq répondantes de vingt-six diocèses francophones du Canada, qui ont osé émettre une parole existentielle pour décrire leurs pratiques, leurs perceptions, leurs visions, leurs appels intérieurs-. Retentissent aussi tout au long du parcours leurs motivations humaines et spirituelles pour construire une Église vivante aux couleurs de l’Évangile du Christ.

Malgré les différences de leurs milieux (géographique, social ou pastoral), les répondantes manifestent clairement l’intention ferme de s’insérer dans une nouvelle manière de faire Église. Les témoignages généreux et authentiques ont exigé l’engagement intellectuel et affectif de chaque participante de même qu’une disponibilité à la critique et à la remise en question. Ces expressions illustrent déjà fort bien la capacité d’évolution des agentes au triple plan des mentalités, des rapports interpersonnels et des pratiques ecclésiales.

Par ailleurs, si l’engagement des femmes dans l’Église est devenu un phénomène dont l’ampleur n’est plus à démontrer, leur contribution est-elle reconnue et rétribuée à sa juste valeur? Que pensent de leur situation les femmes rencontrées? Comment voient-elles leurs ministères et leur place dans l’institution ecclésiale? Quelles sont leurs aspirations, leurs motivations, leurs requêtes ? Avec ouverture et simplicité, elles nous ont fait part de leur conception de l’Église, des chemins parcourus et à parcourir, des avancées et des reculs dont elles sont témoins au quotidien.

Avec ardeur, elles nous ont partagé les luttes à mener pour que l’univers ecclésial devienne plus conforme aux valeurs évangéliques de justice, d’égalité, de liberté et de vérité qu’elles recherchent. De notre côté, nous avons voulu être fidèles à leurs témoignages de vie « en honorant leurs paroles et leurs pratiquesvi » et en y discernant les promesses d’avenir.

Après avoir exposé les buts de cette recherche et la méthodologie adoptée (chapitre 1), nous donnerons immédiatement la parole aux femmes en laissant émerger, à partir de quatre signifiants récurrents, les composantes de leurs pratiques (chapitre 2). Nous regrouperons ensuite ces dernières sous des profils qui font ressortir les configurations globales du paysage ecclésial dans lequel elles évoluent (chapitre 3). Puis, à l’aide des catégories de l’appel, de l’acculturation et de l’interdépendance, nous nous attarderons aux fondements évangéliques de la pratique des femmes interviewées (chapitre 4). Cela rendra possible l’’interprétation théologique que nous faisons sous l’axe unificateur du concept de réception (chapitre 5). Finalement, en formulant des enjeux qui nous paraissent majeurs dans l’Église et la société d’aujourd’hui (chapitre 6), nous redonnerons la parole, non seulement aux interviewées, mais à tous ceux et celles qu’habite la passion d’une humanité et d’une Église à libérer.

NOTES

i Sarah BÉLANGER, Les soutanes roses. Portrait du personnel pastoral féminin au Québec, Montréal, Bellarmin, 1988.

ii Le Réseau Femmes et Ministères est un collectif national fondé en 1982 dont les objectifs sont de :

  • travailler à I ‘amélioration du statut collectif des femmes en Église,

  • promouvoir l’éducation et la recherche théologique et pastorale concernant le rôle et la place de la femme dans l’institution ecclésiale,

  • sensibiliser le public en général et les leaders ecclésiaux sur la situation des femmes en Église, sur leurs rôles et responsabilités, par des colloques, des sessions, des publications, etc.

iii Toutes les citations sans référence sont extraites des entrevues auxquelles nous avons tenté de rester le plus fidèles possible. Nous nous sommes cependant permis les corrections linguistiques nécessaires pour assurer le passage de la langue parlée à la langue écrite.

iv Les chercheures (nous optons pour ce terme au lieu de chercheuses, plus rarement utilisé dans les milieux de recherche) enseignent aux Universités de Montréal, de Sherbrooke et à l’Université Saint-Paul à Ottawa. Elles ont une formation en théologie systématique, en théologie pastorale, en travail social, en sémiotique et en psychosociologie des groupes. De plus, leurs expériences variées en praxis pastorale a favorisé une mise en commun de connaissances et d’expériences diversifiées et complémentaires.

v Cette subvention a permis l’embauche d’une assistante de recherche et d’une secrétaire ainsi que l’achat de matériel informatique; elle a également contribué à défrayer les coûts de transport et de logement lors des entrevues et des rencontres de travail des chercheures.

vi Expression d’une femme, membre du Réseau.

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