Une Église en mal de réconciliation

Texte publié dans Veilleux, M. (Dir.), (2008).Transmettre le flambeau – Conversation entre les générations dans l’Église. Montréal : Éditions Fides et reproduit avec la permission de l’éditeur.

Elisabeth LacelleComment transmettre la foi que j’ai reçue en héritage et que j’ai vécue, engagée sur le plan théologique et pastoral dans une Église, certes remise en question sur bien des points, mais animée du souffle d’espérance qu’a été le concile Vatican II (1962-1965)? Sous une gouvernance restauratrice et centralisatrice, cette Église s’est repliée de nouveau sur elle-même, comme sur la défensive, dès les années 1980. On a fermé les fenêtres que Jean XXIII avait voulu ouvrir pour la rajeunir et l’aérer de vent évangélique. Au point que son témoignage de communauté de femmes et d’hommes intégralement sauvés en Jésus Christ, dans l’histoire et au cœur de la création, se trouve souvent et gravement compromis.

Vous m’invitez à vous parler de mon engagement dans l’Église, en particulier dans la recherche de son authenticité comme communauté de femmes et d’hommes « grâciés » en Jésus Christ. Vous êtes de ceux et celles qui croient que l’Évangile libère et qu’il est ferment d’une communauté, l’Église, dépositaire de la Parole et du service du salut pour les transmettre d’une génération à l’autre. Vous voulez vous engager de manière à ce que l’Évangile demeure ce ferment dans nos milieux et dans la société. Je m’en réjouis. C’est ce qui m’amène à répondre à votre invitation.

Un automne en mémoire

Je voudrais d’abord faire mémoire de l’automne 1984, car il a été le théâtre d’un événement qui a fortement secoué la communauté ecclésiale catholique romaine du Québec et du Canada. « Mise à part la visite du pape – titrait Jean-Pierre Proulx dans Le Devoir du 31 décembre 1984 –, le débat sur le rôle des femmes dans l’Église demeure le phénomène religieux de l’année. » L’assemblée plénière de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), qui s’était tenue cette année-là du 22 au 26 octobre, à Ottawa, avait brutalement mis à jour la condition ecclésiale des femmes dans l’Église. Alors que des ouvertures s’étaient tracé un chemin depuis la fin des années 1970 – les évêques canadiens y ayant contribué courageusement –, des résistances tenaces entretenues par les politiques romaines resurgissaient. Que s’est-il donc passé?

En 1982, un comité ad hoc chargé d’analyser la situation des femmes dans l’Église avait été mis sur pied par le conseil d’administration de la CECC. En octobre 1983, l’archevêque de Québec, Mgr Louis-Albert Vachon, avait fait une intervention remarquable au Synode romain qui portait sur le thème : La réconciliation et la pénitence dans la mission de l’Église. Le comité ad hoc y avait contribué. Mgr Vachon avait alors affirmé, à propos du document de travail synodal : « L’instrumentum laboris, au no 41, propose que “certains dialogues progressent au-dedans de l’Église d’abord […] avant qu’ils soient établis ensuite avec le monde”. On voit dès lors l’importance et l’urgence de promouvoir le dialogue hommes-femmes dans l’Église comme un lieu essentiel de reconnaissance mutuelle et de réconciliation. » C’est justement l’épreuve de la viabilité de ce dialogue qui a surgi en 1984.

À l’assemblée plénière de la CECC, cette année là, les membres du comité ad hoc ont vécu une fin de non-recevoir de leur parole. En effet, le cardinal Emmett Carter de Toronto, dans une lettre lue par son auxiliaire d’alors, Mgr Aloysius Ambrozic (le cardinal s’étant retiré de l’assemblée la veille), accusait le comité d’avoir déposé un rapport faussé sur la situation des femmes dans l’Église, dans l’intention de semer la division : rien de moins qu’un procès d’intention! Ignorant les interventions d’évêques qui le demandaient, le président d’assemblée, Mgr John M. Sherlock, de London, a refusé de donner la parole aux accusées. Des évêques qui, la veille, s’étaient montrés favorables au rapport et aux recommandations dans leur ensemble, sinon dans tous les détails, ont fait volte-face pour appuyer ce procès d’intention. Pour les membres du comité ad hoc qui avaient consacré deux ans de travail soutenu à ce document, l’épreuve a été très dure.

Revenus de leur surprise devant une telle charge, les évêques favorables aux travaux du comité ont repris la discussion le lendemain. En leur nom, Mgr Vachon a d’abord loué ces travaux : « Les présentations que nous avons entendues dès mardi matin exprimaient de façon évidente la qualité du travail accompli [par le comité], le désir des membres de respecter le mandat qui leur avait été confié par les évêques, leur souci de refléter au mieux les préoccupations et les attentes des femmes de l’ensemble du Canada vis-à-vis l’Église. Tout cela suppose de leur part une somme considérable de travail et nous leur en savons gré. Vous avez constaté vous aussi l’intelligence et la générosité de leur participation à promouvoir une communauté ecclésiale qui soit vraiment attentive aux signes des temps. » Puis, il a fait état du malaise qu’avait soulevé la lettre du cardinal Carter : « Cependant, ne faut-il pas le reconnaître, de tels sentiments de gratitude peuvent nous paraître un peu ternis en raison d’un certain malaise que, peut-être, je ne suis pas seul à éprouver? […] je crains que certaines questions ou objections soulevées au cours de nos échanges n’aient été perçues et reçues comme un jugement, voire comme un procès d’intention à l’endroit des membres du comité ad hoc. Ne faut-il pas craindre également que cette impression ne soit partagée par bon nombre de femmes qui, à travers tout le Canada, ont participé au processus de consultation du groupe de travail en qui elles avaient mis beaucoup d’espoir? » Il invoque alors son intervention au Synode romain de l’automne précédent : « Étant donné la nature du Synode de l’an dernier et de l’intervention que j’y ai faite en votre nom, vous ne vous étonnerez pas que je situe mon propos dans une optique de réconciliation. »1

Aujourd’hui

L’Église catholique romaine a-t-elle changé depuis, au plan institutionnel, avec toutes ses implications non seulement pour la vie des femmes baptisées, mais aussi pour l’ensemble de la vie de l’Église? Un communiqué de l’archidiocèse d’Ottawa, que je recevais 20 ans après ces événements, servira d’illustration. Il annonce qu’« ont été institués au ministère de la Parole quatre personnes [sic] en route vers le diaconat ». En fait, il s’agit de quatre hommes! Aucune chrétienne de tradition catholique romaine, plus de deux décennies après ce fameux automne de 1984 et, surtout, plus de 2000 ans après la Pâque du Christ, ne peut être ordonnée diacre. Aucune ne peut être instituée au ministère de la Parole.

Le dialogue s’est-il amélioré? À l’été 2004, la Congrégation pour la doctrine de la foi a adressé une Lettre aux évêques de l’Église catholique sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Église et dans le monde. La lettre est écrite par des hommes, évêques et cardinaux. Elle s’adresse à des hommes évêques, sans la collaboration – du moins du point de vue des signataires et des destinataires – de femmes.

Notre communauté ecclésiale n’a toujours qu’une parole pour exprimer officiellement sa foi et pour gouverner pastoralement l’Église : la parole d’hommes clercs célibataires. Or, comme l’enseigne la psychanalyse, une longue tradition philosophique et la tradition chrétienne elle-même – dans sa foi en l’incarnation de la Parole de Dieu en Jésus Christ –, advenir à sa parole, c’est advenir pleinement à son identité de sujet, à sa dignité de personne. La baptisée qui est exclue de la vocation à la Parole et au service ordonné dans la tradition catholique romaine, n’est pas un sujet à part entière dans l’Église. Elle représente la condition du baptisé non-clerc, qui lui non plus n’a pas de parole autorisée dans l’Église. Toutefois, alors que le baptisé laïc peut être admis au ministère sacerdotal s’il en a la vocation, la femme baptisée, elle, est destinée au laïcat pour toujours : ce serait inscrit dans son être de personne sexuée, dans sa chair.

 

Comment, dans sa constitution actuelle, l’Église peut-elle témoigner d’une communauté qui rassemble des sujets pleinement reconnus dans leur identité personnelle sexuée? Comment sa parole magistérielle, exclusivement masculine et célibataire, peut-elle être reçue comme pertinente pour une humanité « créée homme et femme à l’image de Dieu »? L’Église catholique actuelle ne représente-t-elle pas plutôt une communauté en mal de son intégralité humaine? Elle est souvent perçue comme telle, au point que ses discours sur l’être humain sont de moins en moins percutants dans la société, dans les autres traditions chrétiennes et dans certaines de ses propres communautés ecclésiales. Sa réclamation d’« expertise en humanité » ne passe pas. La non-reconnaissance, par ceux qui la gouvernent, de l’intégralité humaine et baptismale de la femme compromet l’authenticité du message évangélique. Cette prise de conscience m’a amenée à risquer ma part de parole théologique, d’espérance toujours, au service de la recherche de la réalité de la grâce de Dieu pour l’humanité, femme et homme, et pour l’univers.

Je crois que l’Église porte en germe une humanité réconciliée. Toutefois, dans sa condition historique, elle a encore à se laisser réconcilier par Dieu en tant que communauté humaine intégrale. Elle a encore à advenir à l’être humain nouveau, celui que Jésus Christ a instauré, transfiguré dans sa chair (Éphésiens 2, 14-16) et que l’apôtre Paul a proclamé, à contre-courant et au prix de sa réputation apostolique, dans les communautés judaïsantes de son époque. L’épître aux Éphésiens établit cet être nouveau, réconcilié, comme le fondement de la citoyenneté dans la maison de Dieu, de la « concitoyenneté des saints », de la famille de Dieu : « Ainsi vous n’êtes plus des étrangers, ni des émigrés [qui pouvaient résider en terre sainte mais n’avaient pas plein droit de cité]; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la famille de Dieu. Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes, et Jésus Christ lui-même comme pierre maîtresse. C’est en lui que toute construction s’ajuste et s’élève pour former un temple saint dans le Seigneur. C’est en lui que, vous aussi, vous êtes ensemble intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu par l’Esprit » (2, 19-22).

La grâce baptismale

Le mystère de l’Église, Corps de Jésus Christ, sa chair, chair des baptisés femmes et hommes, les uns et les autres partie prenante et membres de ce Corps2, je l’ai découvert à un moment de ma vie où j’expérimentais une épreuve de stérilité apostolique. Dans la prière, j’ai alors pris conscience du don inouï de la grâce baptismale. Enfant de Dieu, le Christ vit en moi – comme le dit Paul –, inséparable de l’Église, son Corps dont je suis un membre. J’ai part entière à l’être de l’Église, à son envoi au service du don de la grâce. À ce moment, j’ai compris que l’Église m’habite et que, en ce sens, je suis l’Église : elle en moi, moi en elle, par tout ce que je vis.

Ce don me paraissait tellement extraordinaire que j’ai demandé conseil. Il m’a été dit : « C’est cela l’identité et la vocation chrétiennes. » C’était au début des années 1960, quelques années avant que j’entreprenne des études théologiques. J’étais sur le seuil d’une demeure qui allait m’ouvrir des portes sur l’Église, sa réalité de grâce et son institution : d’espérance et d’émerveillement, de souffrances et de détresses aussi.

La foi continue à me soutenir. L’Église, pour moi, est au service d’un ministère de réconciliation, de création nouvelle (2 Corinthiens 5, 17-20), partout où il y a des humains en attente, non de jugement et d’exclusion, mais de délivrance. De même pour l’univers cosmique, partout où il est en attente de salut. Le concile Vatican II a d’ailleurs ramené à notre conscience cette vision de l’Église et de la grâce baptismale.

Dans ce contexte, deux voies m’ont paru importantes à suivre. Premièrement, la recherche d’une Église qui se laisse réconcilier à son humanité intégrale constituée de femmes et d’hommes, cohumanité à l’image de Dieu. Deuxièmement, la recherche d’une Église qui se laisse réconcilier à sa réalité d’unique Église du Christ, dans la reconnaissance mutuelle des Églises vers laquelle la conduit l’Esprit qui anime le mouvement œcuménique depuis le début du XXe siècle.

Ces deux voies se croisent car, à long terme, la réconciliation entre les hommes et les femmes (dans l’Église et les Églises) n’est pas séparable de l’unité de l’Église et de la relation entre l’Église et le monde.3

S’engager sur ces voies, c’est passer par la détresse du mal de réconciliation, là où il persiste dans l’Église, et la traverser. N’est-ce pas ce que Jésus Christ nous laisse de fondamental, ayant vécu et parlé de cette détresse sur les routes de la Galilée et de la Judée et jusque dans sa mort? Pour manifester les effets de la Bonne Nouvelle dans la vie des gens de son peuple, il ne se tenait pas aux lieux des riches et des puissants, religieux ou civils. Il n’a pas pris les routes délimitées et ordonnées par ces pouvoirs pour œuvrer à la gestation et à l’émergence du peuple de la grâce, l’Église de Dieu. Il a plutôt pris les routes des femmes et des hommes qui aspiraient à devenir des êtres humains à part entière, à être reconnus dans l’intégralité de leur personne, devant Dieu et entre eux. La communauté des disciples, apôtres et prophètes, est née de ce mode de vie nouveau, au point de choquer les bien pensants – tous les écrits du Nouveau Testament en témoignent. Cette communauté a accueilli la Parole et le service évangéliques selon ce mode de vie nouveau. Elle a été « instituée » pour cette Parole et ce service. Elle en est dépositaire. Cette Église des baptisé(e)s, peuple de Dieu, Corps de Jésus Christ, c’est toi, c’est nous! Aucune puissance ne peut nous enlever la grâce de cette identité baptismale.

La détresse de la non-reconnaissance

C’est pourquoi, la détresse de l’Église la plus difficile à admettre et à dire, celle qui engendre toutes les autres, c’est sa lenteur à se laisser réconcilier à l’être humain baptisé, sujet intégral de sa vie personnelle et ecclésiale. Il faut vivre et traverser cette détresse si l’on croit que l’œuvre de salut en Jésus Christ consiste à redonner à l’être humain sa dignité de sujet à part entière, en commençant par ceux et celles qui constituent l’Église, son Corps dans l’histoire. En effet, l’œuvre de la réconciliation en Jésus Christ englobe l’existence humaine dans son ensemble. Dans l’enseignement paulinien, cette œuvre est un échange (katallagè) inouï, entre Dieu et l’humanité en Jésus Christ, dans sa chair, au point qu’un être humain nouveau (kaînos anthrôpos) en naît (Éphésiens 2, 11-19).

Réconcilié avec Dieu dans cet échange, l’être humain se réconcilie avec lui-même et avec les autres. L’acte premier de cette réconciliation avec les autres consiste à les reconnaître dans toute leur dignité : concitoyen(ne) des saints, sans distinction de race, de classe et de sexe (Galates 3, 26-29), et fonde ce que j’appelle une « réciprocité de grâce » – c’est-à-dire ce rapport nouveau, de droit baptismal, qui s’établit entre ceux et celles qui sont faits « justes » en Jésus Christ. Tant que cela ne s’est pas pleinement réalisé, l’œuvre de la réconciliation évangélique reste inachevée dans l’Église et dans le monde. Ou bien on y croit et on s’y engage; ou bien on n’y croit pas vraiment, et c’est une humanité où persiste l’aliénation de certains par d’autres que l’on génère.

Ainsi, aussi longtemps que la législation catholique romaine ne reconnaîtra pas les femmes baptisées comme des membres à part entière de l’Église, elle témoignera d’une humanité mutilée, non d’une humanité réconciliée en Jésus Christ. C’est le cas lorsqu’elle statue que, sur la base de son identité de personne sexuée, la chrétienne de tradition catholique romaine est exclue de la vocation ministérielle qui régit l’ensemble de la vie de l’Église, tant sur le plan magistériel et juridique que sacramentel et pastoral. Il faut espérer que la femme advienne à sa dignité de sujet à part entière dans l’Église catholique, comme cela est reconnu et pratiqué dans d’autres Églises chrétiennes. On peut dire la même chose de la reconnaissance du laïc en tant que sujet dans l’Église.

L’Église ne manque pourtant pas de beaux textes sur la dignité de la personne. L’affirmation de cette dignité, de la femme et de l’homme, parcourt la Constitution conciliaire L’Église dans le monde de ce temps et sa vision ecclésiale du dialogue avec le monde. Mais l’institution ecclésiale n’en dégage pas encore toutes les implications.

En 1946, le théologien et œcuméniste Y.-M. Congar se désolait d’une vision de l’Église comme communauté dont était absente une théologie du sujet, « de la puissance de création et d’apport qu’il y a dans le sujet ». Le problème est toujours là, prégnant dans la vie de l’Église. Il la sape de l’intérieur. Les laïcs (en général) et les femmes (en particulier) l’expérimentent, entre autres lors de synodes diocésains. Combien ont vu après des mois, parfois même des années de travail et de collaboration, leurs recommandations – même adoptées par une majorité de participant(e)s – être déclarées nulles ou inopportunes parce que non conformes à certaines positions du magistère romain? On aura beau dire de l’Église catholique qu’elle est une communion, elle ne sera ni perçue ni crue comme telle tant que les Églises locales ne seront pas reconnues comme Églises sujets de cette communion; et leurs baptisés – femmes et hommes –, véritablement coresponsables de la communion. L’unité de l’Église catholique romaine en dépend. L’unité des Églises en dépend aussi.

La détresse du difficile dialogue

Cette détresse de la non reconnaissance des baptisé(e)s en entraîne une autre : celle du très difficile et souvent impossible dialogue dans l’Église. Pour qu’il y ait véritable dialogue, il faut reconnaître l’autre comme sujet interlocuteur et interlocutrice. Il faut aussi admettre que la vérité évangélique n’est pas inscrite dans un bloc de pierre, mais livrée à un cœur de chair – pour reprendre l’image du prophète Ezéchiel. L’Esprit « qui demeure auprès de vous et en vous », promet Jésus aux disciples (Jean 14, 17), « vous fera accéder à la vérité tout entière et vous communiquera tout ce qui doit venir » (Jean 16, 13). Cet Esprit est actif dans l’Église aujourd’hui, en nous qui sommes les membres du Corps du Christ. Il fonde et appelle le dialogue en Église.

Or, il arrive que toute possibilité de dialogue ou de débat sur des questions qui concernent la vie de ses membres est bloquée dans l’Église catholique. C’est ce qui se produit à propos de la place des femmes baptisées en tant que sujets ecclésiaux à part entière. Des communautés sont prêtes à accueillir des agentes de pastorale ordonnées. Des baptisées vivent l’appel à la vocation sacerdotale ministérielle. Pourtant, toute parole qui peut émerger de ces baptisé(e)s en Églises locales ou en groupes de croyant(e)s est refusée, refoulée, déclarée nulle ou erronée. La parole est ligotée.

C’est le cas pour d’autres paroles, comme celle de baptisés divorcés remariés qui sont exclus de la communion eucharistique. Des évêques ont tenté de faire remonter cette parole, sans succès, au Synode romain sur l’eucharistie d’octobre 2005. Des groupes de baptisés qui vivent ce drame ont-ils pu s’exprimer? Qu’est-ce qui a été confié à l’Église catholique romaine qui ne l’a pas été aux autres Églises dont les pratiques communionnelles diffèrent sur ce point?

Parler c’est être, c’est faire être. L’être humain devient un adulte, une personne intégrale, dans la mesure où il advient comme sujet « parlant ». Il peut alors se poser en face de l’autre et lui permettre de se poser en face de lui : entrer en conversation, échanger, dialoguer. Ce qui devrait donc nous affliger et nous indigner le plus, en tant que disciples de Jésus Christ, c’est de voir des baptisé(e)s, membres de son Corps, privé(e)s de parole : leur parole niée ou ignorée, individuellement et en groupes, voire en Églises locales. Les effets de cette aliénation minent l’ensemble de l’existence ecclésiale, de la même manière que la violence entretenue et non dite sape une communauté humaine. Jésus a connu l’épreuve de la parole refusée, ignorée et méprisée. Les chefs religieux de son temps sont allés jusqu’à pervertir le sens de sa parole. Mais lui n’a jamais cessé d’aller à la rencontre de ceux et celles de son peuple dont la parole était ligotée. Il les a rendus à leur parole, la première : leur affirmation comme sujets croyants. « Ta foi t’a sauvée », répétera-t-il souvent. Et il nous a « délivré » le salut dans un dernier souffle, un cri, son acte de liberté ultime. Depuis, là où nous prenons la parole, là où nous avons le courage de la faire émerger dans l’Église – laïcs, pasteurs et pasteures, évêques – l’œuvre de la réconciliation de Dieu s’accomplit.

La détresse de la vie sacramentelle

Une troisième détresse est liée aux deux autres : celle de la vie sacramentelle dans l’Église, sa détérioration dans de nombreuses régions du monde. Selon la tradition catholique romaine, les sacrements sont les signes et les moyens de croissance et de vitalité d’une existence dans la foi. Parmi les sacrements, l’eucharistie est au centre. La communauté ecclésiale se réunit le dimanche pour célébrer sa foi en faisant mémoire de la mort et de la résurrection de Jésus Christ et les fidèles sont revigorés, individuellement et comme communauté ecclésiale, en communiant à sa Parole et à son Corps.

Or, dans nos milieux, nous vivons de plus en plus de « jeûnes » eucharistiques par manque de ministres ordonnés. La vie sacramentelle se voit ainsi gravement anémiée. La détresse des fidèles qui souffrent de ce manque ne peut pas nous laisser indifférents. Pourquoi les garde-t-on dans cette détresse? Pour maintenir, sans justification théologique convaincante, l’exclusion des femmes baptisées de tous ministères ordonnés, et pour maintenir, en ce qui concerne l’exclusion des hommes mariés au ministère presbytéral, une discipline ecclésiastique qui ne remonte pas aux apôtres. Est-ce là fidélité à l’Esprit qui habite l’Église? L’Esprit ne gémit-il pas au milieu de ces communautés et dans la parole de ces baptisés privés de célébration eucharistique? Il n’y a pas que les laïcs qui souffrent de cette détresse dans nos milieux. Beaucoup de prêtres aussi l’éprouvent profondément.

Ces trois détresses sont reliées entre elles. Elles sont un mal de réconciliation latent qui atteint nos communautés de foi et l’Église dans son ensemble. Comment ignorer le fossé qui se creuse entre l’Église des ecclésiastiques à Rome et nos Églises locales avec leur grand nombre de baptisé(e)s que ces détresses dispersent de plus en plus?

Une Église en attente de renaissance

C’est au cœur même de ce fossé creusé par ces détresses que certain(e)s d’entre vous devrez vous tenir. Vous aurez à les traverser pour pouvoir les exprimer et les porter à la conscience ecclésiale à votre tour. Position peu confortable. Un fossé peut, toutefois, être autre chose qu’une cassure séparant deux espaces. Il peut aussi servir à drainer les eaux, à irriguer. Il devient alors un lieu d’où l’on peut redonner une chance à la vie, en puisant au meilleur des sources dont on dispose.

Là où il y a détresse de la reconnaissance du sujet, nous pouvons communier à l’Esprit qui nous fait sujets de la foi par notre baptême et nous confirme, par la grâce qui en découle, en sujets responsables en Église et dans le monde. Là où le dialogue est rendu impossible, nous pouvons ouvrir des lieux, entre croyant(e)s, pour partager des projets d’Église renouvelée et développer des réseaux de communion ecclésiale. Pensons au réseau français du Parvis qui réunit 40 associations et 5000 adhérents. Pensons au réseau québécois Culture et foi. Ces croyantes et ces croyants entretiennent des contacts avec des réseaux d’autres pays. Ils se ressourcent dans la foi et développent des paroles solidaires. Pourquoi ne pas intégrer des communautés et des groupes d’autres traditions chrétiennes dans ces réseaux? Tout en élargissant l’expérience de la foi, de tels échanges pourraient affermir la communion œcuménique.

Là où la vie sacramentelle de l’Église se détériore par manque de ministres ordonnés, nous pouvons découvrir et laisser s’épanouir notre vocation prophétique et sacerdotale. En nous soutenant dans cette recherche, nous l’orienterons vers un renouvellement des ministères pour les délivrer des contraintes non évangéliques qui les accablent.

La détresse ne peut pas avoir le dernier mot pour une femme et un homme baptisés dans la mort et la résurrection de Jésus Christ. L’énergie de la foi est étonnante. Elle peut transporter des montagnes. La foi est un don, croyons-nous. Elle a en même temps la fragilité de nos « oui » à ce don. Aussi, faut-il la nourrir constamment de la Parole de Dieu faite chair en Jésus Christ. Cela demande d’écouter la Parole, de la contempler, de la prier, de l’étudier, de l’annoncer, de la vivre sacramentellement, de la pétrir du vécu de nos communautés et de la mettre en action dans l’Église et dans la société.

Il faut aussi aller de l’avant et veiller, « la pupille de la foi dans l’œil de l’intelligence », comme l’enseignait Catherine de Sienne, une baptisée qui a cru à sa vocation ecclésiale et à l’autorité de sa parole de baptisée pour la réforme de l’Église. Au milieu de son peuple qui subissait les retombées du mal de l’Église de son temps, elle a livré sa vie pour sa « rénovation », pour que lui soit redonnée « sa jeunesse première ». À temps et à contretemps, elle s’est adressée aux baptisés pour qu’ils s’éveillent à leur foi. Elle s’est adressée aussi directement aux papes Grégoire XI et Urbain VI pour qu’ils renouvellent entièrement « le jardin » de l’Église.4

Votre aventure sera différente de la mienne. Que vous transmettre? Rien de moi personnellement, sinon que je suis allée mon chemin, le plus fidèle possible à ce que ma foi me demandait. Je remercie Dieu de m’y avoir gardée. Tout de la grâce pourtant : celle de la Parole et du service évangéliques. Elle est toujours là, offerte, dans les lieux les plus inattendus. L’Église du Dieu qui a donné sa vie dans la chair d’un crucifié, condamné et renié par son peuple et ses chefs religieux via l’ordre civil, pour que l’être humain soit réconcilié et reconnu, cette Église-là gémit en attente de renaissance, là où il y a mort, non-vie, besoin de salut, mal de réconciliation.

« Vous serez affligés mais votre affliction tournera en joie. Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction puisque son heure est venue; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de son accablement, elle est toute à la joie d’avoir mis un être humain au monde. C’est ainsi que vous êtes maintenant dans l’affliction; mais je vous verrai à nouveau, votre cœur alors se réjouira et cette joie nul ne vous la ravira » (Jean 16, 20-22).

Valete!

Élisabeth J. Lacelle
Le 1er août 2007

NOTES

1 L’Église canadienne, 15 nov. 1984, p. 170. Pour une analyse de tout l’événement, voir Marie-Andrée Roy, « Le changement de la situation des femmes dans le catholicisme québécois », Sociologie et sociétés, oct. 1990, p. 95-114.

2 Voir J.-M. R. Tillard, Chair de l’Église, chair du Christ. Aux sources de l’ecclésiologie de la communion, Cerf, 1992.

3 voir Élisabeth Parmentier, Les filles prodigues, Labor et Fides, 1999, p. 271-274.

4 Voir « Catherine de Sienne et la réforme de l’Église », dans Élisabeth J. Lacelle, dir., « Ne dormons plus, il est temps de se lever » – Catherine de Sienne (1347-1380), Cerf/Fides, 1998, p. 169-189.

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A propos Élisabeth J. Lacelle

Détentrice d'un doctorat ès sciences religieuses de l'Université de Strasbourg, professeure émérite de l’Université d’Ottawa, Élisabeth Jeannine Lacelle (1930-2016), théologienne, a été consultante à la Conférence des évêques catholiques du Canada (1971 à 1984) et alors nommée présidente du Comité « ad hoc » sur le rôle de la femme dans l’Église (1982 à 1984). Cofondatrice du réseau Femmes et Ministères, elle fut une personne ressource pour la question des femmes et du christianisme.

2 réflexions au sujet de « Une Église en mal de réconciliation »

  1. Merveilleux texte d’une femme théologienne exceptionnelle.

    Sa relecture m’a fait revivre avec tellement de dureté encore ressentie le rejet persistant de ce que nous sommes comme êtres humains égaux à ceux-là qui osent encore se croire les seuls «appelés» au ministère intégral de Jésus. De toute évidence à l’époque présente, les femmes croyantes ou pas – se manifestent clairement et hautement porteuses de la miséricorde et tendresse indispensables à la capacité de se tenir DEBOUT envers et contre tous les mépris de ce qu’elles sont.

    Puisses-tu, chère Élisabeth, continuer à éclairer ces «messieurs» et attendrir les nuques raidies de tant de certitudes qui vident le vase sacré de la foi!

  2. Chère Élizabeth,

    Merci pour tout ton travail missionnaire authentique dans l’Église catholique romaine, notre Église.

    J’aimerais te faire parvenir ses propos que j’ai tiré d’un travail de recherches déposé cette semaine pour terminer mon premier Certificat en théologie:

    «Le Livre des secrets de Jean, qui fait partie du corpus des manuscrits découverts à Nag Hammadi, en Haute Égypte en 1945, présente une synthèse des connaissances humaines théologiques élaborées avant lui au sein de trois groupes historiques importants : les juifs (et, par extension, les égyptiens), les philosophes et les chrétiens « nouvellement chrétiens » et leur théologie de Dieu qui pourrait possiblement venir contribuer à unifier le monde chrétien actuel. Il emprunte aux premiers, outre les règles herméneutiques, les récits bibliques connus de la protogénèse qu’il réinterprète en fonction des règles juives anciennes afin d’en éradiquer les falsifications et les contresens du judaïsme rabbinique à la lumière des nouveaux enseignements du Sauveur ; aux seconds, il emprunte les descriptions de la Monade et de la Triade divine du Créateur du Tout ; et finalement, il emprunte aux « nouvellement chrétiens » des révélations secrètes importantes pour tout croyant ouvert et désireux de nourrir sa foi et ses connaissances sur Dieu.

    Le Livre des secrets de Jean apporte donc une importante contribution non seulement à la philosophie des premiers siècles chrétiens et à l’histoire des religions, mais aussi à l’histoire de toute la philosophie et de toute la théologie chrétienne sur Dieu. Il offre un complément explicatif souhaitable sur les mystères de la trinité dans sa théologie de la Triade primordiale céleste et contient une documentation propre à retracer un héritage judéo-chrétien supplémentaire des tout premiers moments, en plus de donner des pièces manquantes importantes, croyons-nous, à la théologie de Dieu.

    Nous avons démontré que l’étude de notre texte enseigne une compréhension théologique de l’Homme parfait comme entité multidimensionnelle possédant une étincelle-Esprit immortelle, placée en lui par don de la Mère, selon la doctrine trinitaire Père-Mère-Fils, à l’image de Dieu. Grâce à Dieu, ironiquement, la Terre-Mère nous recrache aujourd’hui moult traités du même type au XXe siècle – quelque dix-huit siècles plus tard – au moment historique où les âmes sont prêtes, pensons-nous, à recevoir ces enseignements théologiques supplémentaires, leurs vérités et leurs révélations . Nous retiendrons particulièrement la notion manquante de la Mère dans le choix de l’équation trinitaire de l’Église catholique officielle naissante et contemporaine. Nous retiendrons également, et aimons, que la Mère fasse sa « réapparition » dans la genèse de l’humanité de manière absolument inévitable dans cette « Bible gnostique » et qu’elle soit initiatrice du salut .

    La position des tout premiers temps de la chrétienté identifiée dans notre traité décrit un dualisme théologique bien imagé quant à la délivrance d’une domination du Mal sur le Bien et parle d’une transcendance intérieure possible que l’on souhaitait secrète alors (l’Esprit de Dieu, par la Mère, en nous), possiblement parce que non aisément identifiable ou encore acceptable pour un « nouvellement chrétien » qui n’avait pas « les oreilles pour entendre » ou qui n’était pas « de la génération inébranlable ». Pourtant, sa position théologique sur Dieu s’étendra à travers l’Antiquité tardive (IIe au IVe siècle) et émergera même dans le christianisme, le judaïsme, le néoplatonisme et l’hermétisme d’alors avant d’être définitivement répudiée au IVe siècle par l’Église officielle de Rome et d’y être toujours.

    Enfin, comme la chrétienté se fonde principalement sur les enseignements du Seigneur et sur la théologie de Dieu, l’étude plus poussée des révélations « authentiques » de notre traité dans le Livre des secrets de Jean , pourrait, croyons-nous, venir littéralement bouleverser la face du christianisme actuel et ajouter une facette inédite à une théologie contemporaine de Dieu amputée depuis les débuts de l’église officielle d’une partie de sa Parole . Sa théologie chrétienne primitive révélée ne devrait pas trouver problème pour une divulgation totale et ouverte dans l’ensemble de la chrétienté actuelle, croyons-nous. Malencontreusement, cette théologie pose aujourd’hui de multiples interrogations et agite toujours les milieux scientifiques et théologiques contemporains. Il nous semble impératif de mettre ses nombreux enseignements théologiques à contribution dès maintenant, en parallèle avec ceux officiels du canon, à voix haute, car ils viennent compléter l’enseignement christique et offrir des révélations inédites « fort à propos » à l’ensemble de l’humanité et aux « gens de toutes les nations ». N’était-ce pas là le souhait original du Christ-Seigneur et de l’Esprit Saint (ou Père-Mère) en ce monde?»

    Nous avons maintenant de nouvelles pistes (textes) avec lesquelles travailler à faire «la réconciliation oecuméique sacramentielle» désirée dans Notre Église, tel que vous la décrivez dans votre texte… La Parole nous appartient en tant qu’être baptisée accueillie par Christ à part entière. Laissons-la donc parler, à voix haute, cette Parole, dans nos églises de pierre actuelles.

    Voilà mon souhait.

    Que Son Règne vienne maintenant!

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