« Résister, espérer, inventer : un autre monde est possible! »

yvan-lajoieCommentaires à la suite de ma participation au Forum mondial théologie et libération [FMTL] et au Forum social mondial [FSM] tenus à Montréal, du 8 au 13 août 2016

Ma participation au Forum mondial Théologie et Libération [FMTL] et au Forum Social Mondial [FSM] de 2016 s’inscrit dans une démarche personnelle de reconnaissance de l’égalité des genres dans nos sociétés, dites « postmodernes ». Ainsi, les deux forums ont bien mis en lumière le paradoxe de l’absence des femmes dans la plupart des postes ayant un pouvoir décisionnel, que ce soit dans les domaines religieux, économique, socio-politique, administratif et commercial… Il existe évidemment des circonstances historiques qui peuvent expliquer, mais en partie seulement, cette inégalité dans le partage du pouvoir, en particulier dans le domaine religieux.

En effet, nous connaissons tous le pouvoir immense que les religions exercent encore aujourd’hui sur tous les secteurs de l’activité humaine. Hannah Arendt a bien saisi ce phénomène en se référant à un texte de la Genèse particulièrement important pour la définition des rôles dans la société :

« Mais sous sa forme la plus élémentaire, la condition humaine de l’action est déjà implicite dans la Genèse (« Il les créa homme et femme »), si l’on admet que ce récit de la création est en principe distinct de celui qui présente Dieu comme ayant créé d’abord l’homme (Adam) seul, la multitude des humains devenant le résultat de la  multiplication. 1 »

Nous pouvons ajouter que Jésus, en Matthieu 19, 4, à propos des relations entre les hommes et les femmes, se réfère au texte de Genèse 1, 27 : « N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès l’origine, les fit homme et femme. » Nous pouvons croire que plusieurs théologiens ont préféré passer sous silence le verset 1, 27 pour ne retenir que le passage Genèse 2, 22 où il est dit que « la femme fut créée ‟de l’homme‟ et donc pour ‟l’homme‟ […]2 ». Il s’en est suivi, au cours des siècles, une interprétation abusive de ce passage biblique à la fois par les papes et les théologiens alors que, pour les rédacteurs de la Genèse, la distinction entre les mots hommes et femmes ne marquait pas toujours une séparation des genres.

Cette saga qui a contribué à exclure les femmes des lieux du pouvoir ecclésial a été consignée méticuleusement par les auteures du volume Le Déni. 3 Les conférenciers au Forum ont, pour la plupart, souligné toutes les dérives théologiques héritées d’un lointain passé dont l’image centrale était profondément incarnée par le personnage du père qui, à certaines époques, possédait un pouvoir de vie et de mort sur les membres de sa famille. Le pouvoir religieux et politique, tel que nous le voyons s’exercer aujourd’hui, se compare parfois à cette situation, héritage d’un passé pas si lointain.

Cela étant dit, j’aimerais revenir sur l’attitude que nous devrions adopter pour tenter de rétablir l’égalité qui devrait exister normalement entre les hommes et les femmes, mais c’est un principe qui a été remplacé, dès l’origine des espèces, par celui de la force, doublé par celui de la violence, au besoin, pour établir l’autorité du mâle. Il existe toujours, au point de départ, l’idée de la femme que l’on doit protéger (parfois même d’elle-même) et les autorités religieuses, de connivence avec les hommes politiques, ont exploité à fond ce courant de pensée.

Dans un des ateliers du Forum, le thème mis de l’avant visait à « Changer le monde, pour un monde meilleur… » Cet objectif, que je trouve très généreux dans son essence, relève cependant de l’utopie. Pour moi, le problème est situé ailleurs, mais dans un « ailleurs » situé près de moi, tourné vers moi-même. Dans un autre atelier, quelqu’un ajoutait cette précision importante : « Pour changer le monde, il faut changer son regard. » Il s’agit donc d’un travail d’intériorité que je dois faire et que toutes et tous doivent faire.

En effet, il semble évident que nous devons d’abord tenter de nous changer nous-mêmes. C’est le message que Jésus proposait à ses interlocuteurs : « Changez votre regard sur le monde; tournez-vous vers vous pour y trouver la voie, la vérité, la vie ». N’est-ce pas l’attitude qu’il a adoptée lorsque Pilate lui demandait ce qu’était pour lui la vérité. Voyant que Jésus ne répondait pas immédiatement, Pilate le quitta pour aller à la rencontre des Juifs. Mais, par son refus de répondre, Jésus renvoyait à Pilate sa propre question. Chacun doit trouver en lui sa vérité, y compris la Samaritaine, à qui Jésus demandait de faire la lumière sur sa propre vie amoureuse.

Cela nous ramène à nos rapports avec les autres. En tant qu’homme, quels sont mes relations avec les femmes au travail, dans les sports, à la maison? Quel regard portons-nous sur notre femme, une vision égalitaire dans le partage des tâches et des décisions! Jean-Paul Sartre a fait dire à l’un de ses personnages dramatiques : « L’enfer, c’est les autres! » Pourtant, cette pensée a été interprétée rapidement pour se dédouaner soi-même du fardeau de la violence qui habite en chacun de nous et qui s’exerce parfois vers notre prochain. Souvent, le regard de l’autre nous renvoie à nos propres démons intérieurs.

Notre regard porte en lui notre vision des femmes, nos préjugés et c’est cela que nous devons changer. Les théologies et les religions se sont toujours débattues avec ce dilemme sur la nature de « la femme ». Alors, comme cette méconnaissance, ou cette ignorance, leur faisait peur, leur regard s’est fait réducteur; ils ont cherché à éloigner la femme de leurs activités courantes, mais en prenant soin de magnifier son image pour en faire, soit un démon, soit une sainte, sinon une divinité. De cette manière, l’image de la femme demeurait toujours présente à leur esprit, mais son caractère indéfinissable pour eux ne pouvait plus leur nuire.

Par ailleurs, en forgeant une image symbolique très forte de la femme, ils ont réussi à l’écarter des lieux de pouvoir et de décision. Il en est résulté ce que l’un des conférenciers a défini comme « un péché structurel » établi dans les rapports entre les hommes et les femmes. Cela est vrai également pour l’Église catholique qui devrait chasser de son sein les images fallacieuses de la femme, selon le message même de Jésus, pour reconnaître sa dignité pleine et entière d’enfant de Dieu et le rôle essentiel qu’elle doit jouer, y compris pour occuper les postes névralgiques de décision dans l’Église.

Mais avant tout, l’Église doit modifier le regard qu’elle a toujours posé sur la femme et répondre à l’appel pressant d’une conférencière qui, s’adressant à la communauté des hommes, s’est exclamée pendant la présentation de son texte : « N’ayez pas peur de nous! », comme pour inciter tous les hommes à prendre conscience de la nécessité de changer notre regard et nos rapports entre les hommes et les femmes, à prendre conscience de notre conception du pouvoir, de la force et de la violence que nous exerçons pour établir et maintenir ce pouvoir.

Seul le regard de Jésus, qui nous renvoie à nos propres contradictions, pourra nous convaincre de changer notre propre regard sur l’autre : pour que la femme et l’homme soient unis dans leur dignité, leur diversité et leur égalité de nature à l’image voulue par Dieu.

Yvan Lajoie
Partenaire de Femmes et Ministères
Québec, le 2 septembre 2016


NOTES

1 « Condition de l’homme moderne », Hannah Arendt, Calmann-Lévy, 1961, Liberté de l’esprit, p. 16.

2 Ibid., p. 16, note 1.

3 : Le Déni. Enquête sur l’Église et l’égalité des sexes, Maud Amandier et Alice Chablis, Novalis, 2014.

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A propos Yvan Lajoie

Yvan Lajoie est titulaire d’une maîtrise en littérature de l’Université Laval. Il a aussi étudié en théologie. Retraité de la fonction publique du Québec, où il a poursuivi une carrière de rédacteur et d’agent de recherche, il s’intéresse aux questions religieuses et sociopolitiques, en particulier à la question de l’égalité des genres dans la société. Il habite Québec et est membre de son conseil de quartier. Il collabore à Femmes et Ministères.

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