Le pape François et les théologiennes

Louise MelançonLe pape François a fait plusieurs déclarations concernant les femmes dans l’Église, en particulier au sujet de leur grande invisibilité au Vatican. En septembre 2013, d’ailleurs, il nommait cinq femmes au lieu de deux à la Commission théologique internationale. L’année suivante, il répétait son désir de voir plus de femmes théologiennes actives dans l’Église.

Par ailleurs, certaines remarques de sa part ont fait les manchettes : il a parlé de leur apport comme théologiennes à la manière « des fraises sur le gâteau ». Il a référé aussi à plusieurs reprises à l’expression de Jean-Paul II, à savoir « le génie féminin ». Récemment, quand il a parlé de la possibilité du « diaconat » à un groupe de religieuses, il a répété que les femmes ne pouvaient être ordonnées, que la doctrine était ferme à ce sujet. Son ouverture aux femmes s’accompagne donc d’une vision traditionnelle de la femme. Ainsi, à la suite de ses prédécesseurs, le pape François considère que le féminisme est un mal et donc, bien sûr, la théologie féministe. Il promeut plutôt une « théologie de la femme » ou une « théologie féminine », comme on en parlait au début des années 1960. Comme l’écrit la théologienne brésilienne Ivone Gebara : « Tant que les femmes sont soumises et obéissantes à l’ordre patriarcal, on fait l’éloge de leur générosité, au service de la famille et de l’Église. Mais dès qu’elles revendiquent la liberté, leurs droits, et qu’elles s’en prennent à l’ordre établi et au discours qu’on tient sur elles, on les refoule dans la marge et on les exclut. »1

Les théologiennes féministes sont vues comme des rebelles parce qu’elles remettent en question les structures patriarcales à partir desquelles les Églises sont nées, et donc la vision de la femme, les images de la femme, le rôle de la femme, le rapport entre les hommes et les femmes de cette époque. Même si les sociétés modernes ont commencé à changer à ce sujet, l’Église catholique notamment ne veut pas rejoindre ce mouvement. Elle reste accrochée au modèle clérical ‒ même si François critique le cléricalisme ‒ qui n’intègre pas les femmes à pleine égalité. D’autre part, la vision sacramentelle de la foi telle que comprise par la théologie catholique enferme dans une répétition de gestes accomplis par l’homme Jésus, et en conséquence, interdit aux femmes de le représenter.

Le développement des sciences exégétiques et des discours théologiques qui ont pris le tournant de la modernité ont, d’une certaine manière, fait le lit pour les études bibliques, théologiques, pastorales et éthiques dans la perspective féministe. C’est ainsi que la réflexion féministe dans le domaine théologique relit les textes fondateurs, réinterprète la foi pour aujourd’hui à partir des expériences concrètes ‒ historiques des femmes, femmes d’origines, de races, de cultures diverses ‒ et non à partir d’une conception de la féminité élaborée par les hommes, conception abstraite et en grande partie « fantasmée ». Et proposer aux femmes de se conformer à la vierge Marie, comme on continue de le faire, plutôt qu’au Christ comme tous les croyants, n’est plus acceptable pour les femmes, ni pour les théologiens progressistes d’ailleurs.

Quand des femmes théologiennes remettent en lumière des mots dans la Bible, à partir de leurs expériences, de leurs vies, elles apportent bien souvent une compréhension neuve de Dieu, de la foi chrétienne qui concerne tous les croyants ‒ femmes et hommes ‒ et tous les humains.

Louise Melançon
Sherbrooke
31 mai 2016

1 Alternativas, no 46, 2013 (trad. Entraide missionnaire, 24 octobre 2014).

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A propos Louise Melançon

Professeure titulaire retraitée de la Faculté de théologie de lʼUniversité de Sherbrooke et membre cofondatrice de la collective de femmes chrétiennes et féministes, lʼAutre Parole, Louise Melançon détient un doctorat en sciences théologiques de lʼInstitut catholique de Paris. Spécialiste des questions éthiques et de théologie fondamentale et dogmatique, chercheuse dans le domaine des études féministes, elle est l’auteure de nombreux articles et du volume « Lʼavortement dans une société pluraliste » (Paulines 1993).

4 réflexions au sujet de « Le pape François et les théologiennes »

  1. Salut Louise! Merci pour cet article réfléchi à partir d’une conscience vive de notre nature ÉGALITAIRE bien affirmée dès les premiers textes bibliques que l’enseignement traditionnel a dénaturé et continue de le faire « ses tenants se prenant sans doute pour le Transcendant » – que nous nommons Dieu dans notre tradition…
    Dans le même sens que les théologiennes féministes, il faut lire dans le dernier numéro de Relations l’entrevue de Pol Pelletier menée par Jean-Claude Ravet, notamment la conclusion, page 19.
    Merci de tenir bon, tête haute en tout respect!

  2. Vous êtes une femme courageuse et il en faut pour dépoussiérer le Vatican. J-C doit être bien fier de vous. Mais, lui aussi était issu d’une société patriarcale, il était juif avant tout. Ses apôtres aussi, faut pas perdre ça de vue.

    Les déesses antiques ont été détrônées par les pères, et ils n’ont pas envie de lâcher le morceau…. trop à perdre. Ce ne sont que des guerres de pouvoir très humaines tout ça. Rien d’autre et c’est très petit, réducteur. Les hommes se privent d’une grande force; nous ne sommes plus des ménagères et au service de la curie. Nous, nous le savons, eux, ne veulent pas le savoir, pas encore, ils ne sont pas prêts. L’humain est l’humain.

    Restons patientes, car, Dieu nous aime Lui. Il est en chacune de nous, présent, agissant, aimant.

    Merci pour votre travail.

  3. Sapristi, Louise, je me suis fait avoir. Quand j’ai lu le preview dans mon courriel qui disait: « Les théologiennes féministes sont vues comme des rebelles parce qu’elles remettent en question les structures patriarcales…  » Je croyais que c’était une citation de François. Hop! Je suis allé voir, tout heureux et néanmoins surpris. Mais non, surprise zéro, ce n’était pas lui. Pourquoi vous me faites des peurs de même avec vos previews 😉

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