Un rite et ce qu’il sous-tend : si Jésus peut laver les pieds de ses disciples, les femmes peuvent diriger l’Église

Il a renversé la relation de pouvoir maître/serviteur et la relation homme/femme.

Soline Humbert 2Le Jeudi saint, dans les églises catholiques à travers le monde, le rituel du lavement des pieds sera reproduit en mémoire de l’exemple du geste intime de service dans l’amour que Jésus a donné et par respect du commandement fait à ses disciples de faire de même.

Cette année, à la demande de François, une modification aux règles fait en sorte que les femmes peuvent officiellement se retrouver parmi les personnes dont les pieds peuvent être lavés. Toutefois, les prêtres célébrants demeureront exclusivement des hommes.

Quand Jésus a lavé les pieds de ses disciples, il n’a pas pris un rôle de serviteur, mais plutôt un rôle de servante, car ce sont surtout les femmes et les filles qui effectuaient cette tâche : les servantes pour leurs maîtres et les invités importants, les épouses pour leur mari.

De manière significative, la seule autre personne dans les évangiles qui a accompli ce geste est une femme qui a lavé les pieds de Jésus (Luc 7) et, dans la lettre de Paul à Timothée (5, 10), il est précisé que « les veuves doivent laver les pieds des fidèles ».

Quand Jésus a lavé les pieds de ses disciples, il a modifié non seulement la relation de puissance maître/esclave, mais aussi la relation homme/femme. Jésus est devenue une servante, une esclave, une femme. Il a transgressé les règles strictes délimitant les rôles genrés traditionnels.

Quand il a enlevé son vêtement de dessus, Jésus s’est dépouillé de ses privilèges masculins de pouvoir et de supériorité. Il a enroulé une serviette autour de sa taille, comme les femmes le faisaient. Pas étonnant que Pierre ait réagi avec autant de véhémence!

Il est donc extrêmement paradoxal que la liturgie officielle reste aussi liée à une division patriarcale, rigoureusement sexiste des rôles genrés. En raison de leur genre, les femmes sont exclues de la gouvernance, de la prise de décision et de tous les ministères ordonnés.

L’accessibilité

Cette année marque le 20e anniversaire du Women Ordination Worldwide [WOW]. Ce mouvement international a été fondé en Gmunden (Autriche) en juillet 1996 lors du premier synode œcuménique des femmes européennes « Des femmes pour le changement au 21ème siècle ». WOW travaille à l’accessibilité des femmes à tous les ministères ordonnés, spécialement dans l’Église catholique romaine. En 1994, deux ans après la tentative autoritaire du pape Jean-Paul II d’imposer, par un édit papal, le silence sur la question de l’ordination des femmes, on avait le sentiment qu’il fallait combattre cette position et que c’était une question de conscience.

Le premier congrès international de WOW a eu lieu à Dublin en 2001. Il a été organisé par le groupe Brothers and Sisters in Christ [BASIC ] (qui fait maintenant partie de We Are Church Irlande).

Plusieurs conférencières ont été menacés d’excommunication ou d’expulsion de leur ordre religieux. La conférencière du Conseil oecuménique des Églises a été forcée de se retirer. En ouvrant le congrès, Mairéad Corrigan Maguire, prix Nobel de la paix de Belfast, a déclaré : « Je crois que ce genre de tentative de contrôle par le Vatican est un abus de pouvoir. Il est déshumanisant, démoralisant et est une forme de violence spirituelle ».

La condition de disciple

Deux autres congrès ont eu lieu, l’un à Ottawa en 2005 et l’autre à Philadelphie l’année dernière. Il existe un consensus à savoir que la priorité n’est pas l’ordination des femmes (mariées ou célibataires) à l’intérieur de la puissante structure cléricale et patriarcale actuelle, mais plutôt une transformation plus profonde de l’Église en une communauté de disciples égaux. WOW regroupe une variété d’approches concernant le blocage actuel, en incluant certaines qui vont au-delà des règles oppressives existantes. D’une part, des centaines de femmes ont été ordonnées dans ce qui a été appelé des « ordinations prophétiques » et, d’autre part, un nombre croissant de communautés eucharistiques intentionnellesi, en Irlande et ailleurs, célèbrent sans un ministre officiellement ordonné.

Comme l’a écrit Soeur Anne E. Patrick, SNJM, dans Conscience and Calling : Ethical Reflections on Catholic Women’s Church Vocations [Conscience et appel : réflexions éthiques sur les vocations ecclésiales des femmes catholiques] : « Il est normal pour les femmes qui veulent transformer l’Église de rendre grâce en présidant l’eucharistie et de le faire au nom et en mémoire de Jésus, dont les idéaux éthiques, comme ses disciples l’ont affirmé dès le début, incluaient la conviction que, si on a à choisir, il faut obéir à Dieu et non aux êtres humains. (Actes 5, 27-29). »

Ce Jeudi saint, dans certaines communautés catholiques, il y aura lavement mutuel des pieds, tous et toutes étant servis et en service, hommes, femmes, laïcs ou ministres ordonnés. Lorsque Jésus a lavé les pieds de Pierre, Il lui a dit : «  Tu ne saisis pas maintenant ce que je fais, mais tu comprendras plus tard. » (Jean 13, 7)

Si nous comprenons maintenant que Jésus nous appelle à abandonner les structures patriarcales de domination, nous allons laisser de côté tout ce qui empêche les femmes de représenter le Christ, lui qui a fait un avec elles dans le service de l’amour.

Dublin, le 22 mars 2016

Texte publié en anglais dans le The Irish Times
Traduction : Michel Goudreau et Pauline Jacob
La traduction est reproduite avec l’autorisation de lauteure.

i NDLR : Il s’agit de groupes qui se réunissent pour célébrer l’Eucharistie en dehors d’un cadre paroissial. Source : http://ncronline.org/blogs/ncr-today/intentional-eucharistic-communities-search-meaningful-worship

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A propos Soline Humbert

Détentrice d'une maitrise en théologie oecuménique, Soline Humbert est accompagnatrice spirituelle, auteure de nombreux articles et militante pour l'ordination des femmes. Elle est chercheure pour le Wijngaards Institute for Catholic Research. Ses recherches portent sur le genre, la sexualité et la réforme de l'Église. Elle a été porte-parole pour le congrès « WOW 2001 » du Women's Ordination Worldwide à Dublin.

Une réflexion au sujet de « Un rite et ce qu’il sous-tend : si Jésus peut laver les pieds de ses disciples, les femmes peuvent diriger l’Église »

  1. Je suis chaque fois très émue à la lecture de semblable texte. Qu’il est long le temps d’attente que mettent tous ces gens d’Église à comprendre le message de Jésus à l’égard des femmes. Plus de deux mille ans d’attente et combien d’écriture exégétique sans obtenir que le terme ÉGALITÉ fasse partie du dictionnaire romain et diocésain pour reconnaître en mots et en réalités que les femmes consacrent quotidiennement le corps et le sans du Christ par leur vie donnée au service des autres sans distinction de sexe.
    Je lis avec la plus grande espérance la dernière phrase de ce texte : « Si nous comprenons maintenant que Jésus nous appelle à abandonner les structures patriarcales de domination, nous allons laisser de côté tout ce qui empêche les femmes de représenter le Christ, lui qui a fait un avec elles dans le service de l’amour. »

    Merci à Soline Humbert et à Pauline Jacob &Michel Goudreau pour la traduction.

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