En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme – recension

COUV En tenue d'ÈveUne recension du livre de Delphine HorvilleurEn tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme, Grasset, 2015, 200 pages.
par Marie-Thérèse Van Lunen Chenu
(Recension publiée sur le site FHEDLES et reproduite avec les permissions requises.)

Elle est la deuxième femme rabbin en France, à la suite de Pauline Bebe, dans le Mouvement du judaïsme libéral. Delphine Horvilleur nous donne ici un petit traité savoureux et plein de ressources. Il convoque le savoir, les réflexions approfondies et convaincues d’une croyante, ainsi que l’inventivité, les dons d’écriture et d’évocation d’une jeune femme moderne frottée à plusieurs traditions et cultures ; elle a fait en effet ses études de rabbinat aux États-Unis.Mais loin de s’en tenir à un débat interne au judaïsme, elle explore des notions fondamentales aux structurations religieuses, telles l’interprétation des textes sacrés, la conception de l’altérité sexuée et l’appréhension du féminin – laquelle semble agresser encore si violemment le patriarcat –, et elle développe des notions très personnelles sur la pudeur.

Pudeur

Cette pudeur, dit-elle, qui peut surprendre dans une civilisation du « rien à cacher » où la recherche de transparence, le choix de la vie publique, le désir de voir et de donner à voir, l’exhibition même voudraient se faire gages de moralité. « Ces dernières années, les discours les plus virulents en faveur d’une pudeur à imposer ont émané de certains porte-parole religieux, et particulièrement des défenseurs du voile islamique… le propre de ce discours religieux fondamentaliste est d’affirmer que leur appel à la pudeur est au service de la femme alors qu’il vise bien souvent son effacement. Il s’agit d’éradiquer, « pour son bien », la femme de l’espace public et de se débarrasser avec elle du désir qu’elle pourrait susciter. Cette obsession du désir a quelque chose d’obscène tant l’autre y est réduit à la tentation qu’il représente. En cela, la modestie imposée par les traditions religieuses relève bien souvent du paradoxe, elle fait prendre le risque de l’obscénité, tout en se réclamant de la pudeur. Elle fait du corps de la femme tout entier un tabou, tel un sexe à cacher en permanence dans l’espace public. Chaque femme, réduite au statut d’être sans visage, c’est-à-dire sans individualité, n’a plus à exprimer que sa nature sexuée. En symétrie, l’homme se retrouve amputé symboliquement d’une partie de son anatomie : ses paupières…. L’homme, donc, jugé comme incapable de restreindre sa vision… Femme sans visage et homme sans paupières…, deux êtres symboliquement amputés… Voilà pourquoi il est urgent que des voix religieuses de toutes les traditions revisitent aujourd’hui la notion de pudeur au cœur des textes sacrés. La pudeur ne peut consister en un voilement obsessionnel du corps de l’autre. Il s’agit plutôt d’accepter qu’aucun être ne soit entièrement visible dans sa nudité. Aucun être n’a jamais fini de se dévoiler. Quelque chose en lui nous échappe toujours, car il n’est réductible ni au désir qu’il suscite en nous, ni aux images qu’un texte sacré en véhicule. En analogie, l’auteure pose encore cette trouvaille : « Il en va des hommes comme il en va des textes. La seule lecture pudique des textes religieux est celle qui affirme qu’ils n’ont pas encore été complètement révélés, mis à nu par les lectures et les lecteurs passés. Quand l’interprétation les fige, elle les profane. Dès lors, sont-ils encore sacrés ?                                                                                   

Interprétation talmudique

Avec ce que ne fait pas taire son jugement critique, et que nous percevons comme de la fierté, de la confiance, de l’humour et tendresse envers sa propre tradition, Delphine Horvilleur nous introduit à l’interprétation talmudique : sans cesse remise au métier, enrichie, recousue, rapiécée et qui se fait le devoir de ne pas cacher ses tentatives successives d’interprétation. Elle le répètera souvent, il s’agit de réveiller le sens des textes et d’en ouvrir plus encore la polysémie. Mais si Armand Abecassis décrit les Juifs comme « peuple de l’interprétation du Livre », elle rappelle quant à elle que pendant des millénaires, seule la moitié du peuple a été invitée à cet exercice sacré de l’interprétation et de la lecture. Révolution aujourd’hui puisque des femmes étudient avec leurs collègues masculins sur les bancs de la yeshiva (littéralement maison d’étude), participent au déploiement des études et à ce fameux réveil des textes ainsi qu’à l’enseignement et à la vie des communautés. Qu’il s’agisse de la Genèse, de Noé sorti nu des eaux, de Moïse, on ne résumera pas ici les relectures savantes, critiques et neuves de la jeune rabbin Danielle. Dans une langue serrée et d’un grand pouvoir d’évocations, elle se saisit sans les cerner et sans les clore, des ouvertures – qu’elle appelle les fissures – du texte biblique. « La force de la littérature rabbinique tient peut-être à ce qu’elle évacue difficilement ses grains de sable, les sédimentations de son passé ; Trahissant une difficulté à se censurer ou la volonté de garder trace de toutes ses voix, le Talmud cite, en de nombreux endroits, les arguments de sa propre autocritique et les éléments de son questionnement interne. La culture de la divergence qui y règne y est sans doute pour beaucoup. Le débat d’idées y est élevé en valeur suprême, et non le consensus. Tout débat clos s’apparente à une forme d’hérésie. Cette culture de voix discordantes peut tolérer les fissures du texte plus aisément qu’un esprit de concorde. »

Il faut lire et relire ensemble les derniers chapitres de l’ouvrage pour saisir les allers et retours d’éclairage qui indiquent les corrélations qu’elle place entre les trois thèmes très actuels qu’elle explore à nouveaux frais, ce sont  : une bénédiction du féminin, une approche revue et corrigée qui place côte à côte dans leur portée respective sexe et genre et enfin, face aujourd’hui au fondamentalisme de tout bord et à la perversion de tout autoritarisme religieux, la défense d’une relecture subversive des textes religieux fondateurs. Au fond, c’est là le cœur de l’ouvrage, la pensée motrice de ses développements.

Disons- le brièvement, Horvilleur rejette cette « bénédiction du féminin » incantatoire qui tente de justifier le double statut traditionnel de vénération sous condition de sujétion et relégation des femmes. Elle évoque le féminin comme concept, principe universel qui n’appartient pas aux seules femmes et que son  ambivalence statutaire place en position d’altérité permanente non seulement face à l’homme masculin mais qui semble constituer une altérité pour le genre humain en général. Elle cite Emmanuel Levinas dans Totalité et Infini : «  le féminin c’est l’autre essentiellement » et Jacques Derrida : le féminin comme une altérité qui se tient dans l’ombre  dans l’attente d’être révélée ».

Loin de correspondre à un absolu génétique intemporel et de demeurer établis dans une dichotomie binaire conduisant fatalement à leur hiérarchisation, les sexes n’établissent plus à eux seuls les statuts identitaires des individus mais ils ne se confondent pas non plus avec les genres qui, eux, font droit aux tournures de l’histoire. Il ne s’agit ni de nier le sexe au profit du genre ni de restreindre chaque sexe aux seules valeurs et attributs de son genre. Celle qui a lutté pour être reconnue digne, capable et utile comme rabbin est bien placée pour relever le défi actuel : le discours religieux traditionnel s’accroche à sa manière à un modèle du tout génétique où la détermination sexuée, homme ou femme, conditionnerait exclusivement son identité. L’émergence du féminin dans les religions ne se fera pas qu’à travers les femmes… mais pas non plus sans elles…

Et d’évoquer pour conclure ces récits subversifs, ces fissures du texte (qui) doivent aujourd’hui alimenter les discours religieux et leur autocritique…. Ces voix de subversion sont peut-être les meilleurs remparts contre la perversion d’un discours fondamentaliste impudent et impudique dont nous sommes encore si souvent témoins ou victimes… Un héritage qui cesse d’être interrogé meurt. Le questionnement des sources et des rites, loin de tout dogmatisme, constitue peut-être la religion véritable. Le sens renouvelé d’un texte constamment revisité constitue sa seule lecture fidèle.

L’ouvrage est déposé dans le fonds Genre en Christianisme de la bibliothèque du Saulchoir à Paris.

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A propos Marie-Thérèse van Lunen Chenu

Féministe reconnue, cofondatrice de Femmes et Hommes en Église (France), du Centre Genre en Christianisme (France) et de l’Unité de Recherches et Documentation Genre en Christianisme [GC], Marie-Thérèse van Lunen Chenu est une auteure et une conférencière reconnue pour ses analyses rigoureuses. Elle a publié « Femmes et hommes » (Cerf, 1998) et a à son actif de nombreux articles et contributions à des ouvrages collectifs.

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