Paul à l’heure du féminisme

L’apôtre Paul a souvent été traduit en justice dans sa carrière. En Palestine, en Asie mineure, en Grèce, à Rome. Voilà un saint qui possède un casier judiciaire fort lourd. Relisez le livre des Actes et la deuxième lettre aux Corinthiens surtout. Vous le trouverez le plus souvent à la barre des accusés, parmi les condamnés, même parmi les exécutés où il est laissé pour mort. Parfois pour la bonne cause. Parfois à cause de haines plus sordides : pour avoir exorcisé une esclave possédée dont les maîtres tiraient un bon profit en monnayant ses dons divinatoires (Ac 16, 16-24), pour avoir menacé la prospérité des orfèvres d’Éphèse qui fabriquaient des répliques du temple de la déesse Artémis (Ac 19, 23-40)…

Carrière cahotante qui ne connaît guère de repos, même par-delà le martyre et la mort. Encore poursuivi par la rancœur de ses frères les Juifs, voilà maintenant que Paul comparaît devant les fées, des fées assoiffées. Sous le chef d’accusation : mâle chauviniste, super-phallocrate, responsable de vingt siècles d’oppression des femmes dans l’Église. Son œuvre théologique entière en est rayée. Il n’est pas rare de lire des affirmations comme celle-ci : « quelle pertinence peut avoir l’apôtre Paul à l’heure du féminisme! »

Les textes-à-charge vous les connaissez tous. Le premier se lit avec accompagnement de marche nuptiale :

¤ Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur, car le mari est le chef de la femme (Ep 5, 22-24; du même type: Col 3, 18; Tt 2, 5).

¤ Que les femmes se taisent dans les assemblées; qu’elles interrogent leur mari à la maison (1 Co 14, 34-35).

¤ Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme… ce n’est pas Adam qui fut séduit, mais c’est la femme qui, séduite, tomba dans la transgression (l Tm 2, 12-14).

* * *

Comme disait l’autre : « Le mot CHIEN ne mord pas ! ». Le mot SOUMISSION, oui. Quand par hasard on est né du côté de l’humanité dit voué à la soumission, déclaré inférieur. Les Blancs ressentent moins l’opprobre des Noirs, les hommes celui des femmes, c’est bien sûr. Peau noire ou peau trop tendre des femmes, peu importe la sienne sa propre peau quand on s’en tire assez bien en 1979, mais ces phrases de Paul, femmes et hommes nous les recevons au visage de nos mères, de nos grands-mères. Il y a des mots qui mordent, des mots mordants.

Devant ces preuves irréfutables, l’avocat de la défense s’empresserait d’aligner d’autres textes du même Paul :

. Le mari est le chef de la femme… oui mais : si la femme a été tirée de l’homme, l’homme naît de la femme et tout vient de Dieu ( 1 Co 11, 12).

. Que les femmes se taisent… oui mais : toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef (1 Co 11, 5), texte où le fait de prier à haute voix, de prophétiser, de prendre la parole en assemblée, en église, n’est pas réprouvé, car le reproche porte sur la seule modalité de cette action publique, c’est-à-dire « tête nue ».

. Je ne permets pas à la femme d’enseigner… oui mais : prophétiser consiste à édifier, au sens de construire, donc d’apporter une forme d’enseignement de la part du Seigneur.

. Ce n’est pas Adam qui fut séduit… oui mais : de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort (Rm 5, 12 et la longue comparaison des deux Adam qui ne va jamais d’Ève à Jésus-Christ). C’est sur Adam comme chef, comme personnalité englobant toute la race humaine que repose la responsabilité de la chute. Dans la mentalité des peuples de la Bible, une femme n’aurait pas eu assez de poids pour incurver l’histoire de l’humanité.

Oui mais, me direz-vous, ici Paul… Laissons de côté pour le moment l’analyse de ces textes et attachons-nous à une démarche globale. Un texte contre les femmes, un texte pour les femmes. Un n’effaçant pas l’autre. Un misogyne, qui peut être une Église, ne cite que la première série, et avec la meilleure volonté du monde ne voit pas la deuxième, ou l’articulation entre les deux séries. Un ou une féministe dernière série, la cite, oublie la première ou à l’inverse se cantonne dans la première qui stimule sa combativité et lui assure une polémique brillante.

Remarque embarrassante pour les uns et pour les autres, les deux séries font partie du canon de l’Écriture, du corpus des textes fondateurs du christianisme.

Vous sentez que nous n’allons nulle part avec cette mauvaise façon d’aligner des textes. Vous découvrez confusément que nous consacrerions une impasse si nous cheminions des textes litigieux aux textes affectueux (il y en a!) vers un commun dénominateur obtenu après exercice des astuces astucieuses de l’exégèse scientifique et une conclusion pacifiante ou agressive selon le tempérament du conférencier ou de la conférencière. Nous essaierons plutôt de voir pourquoi ce procédé est à proscrire. J’essaierai pour ma part, de montrer qu’un mot ne mord qu’inséré dans un contexte, et que le contexte, mais le contexte global des écrits de Paul, ne mord ni femme ni homme, et que nous aurions bien avantage, au contraire, à y mordre à belles dents si nous souhaitons que le christianisme commence en nous.

I. Contexte global

Si Paul nous entendait citer contre lui les textes litigieux sur les femmes, il en serait fort étonné. Reviendraient à sa mémoire tous ces noms dont les syllabes ne nous touchent guère mais qui ont résonné profondément dans son cœur : « Phoebé ma protectrice, Prisca ma collaboratrice, Marie, ma chère Persis, la mère de Rufus qui est aussi la mienne, Evodie et Syntychè, Lydie de Philippe… ». « Que sont mes amies devenues ? » Rien ne nous autorise à croire qu’il ajouterait avec Rutebeuf : « que j’ai de si près tenues »; tout nous porte à lui prêter la suite cependant : « et tant aimées », car les lettres de Paul regorgent de déclarations d’amour. Lisez une épître d’affilée, une lettre par dimanche à vous adressée, et, à travers les notes familières inaperçues dans les passages solennels de la liturgie (« rapporte donc mon manteau laissé chez Carpos, ainsi que les livres, surtout le parchemin… ») vous apercevrez le passionné, qui aime beaucoup, le dit beaucoup et fort bien. Une formule de ce type n’a rien à envier à Rutebeuf ni à Gilles Vigneault (« il faut dormir le cœur ouvert ») : « Nous nous sommes librement adressés à vous, Corinthiens, notre cœur s’est grand ouvert. Vous n’êtes pas à l’étroit chez nous. C’est en vous-mêmes que vous êtes à l’étroit. Payez-nous de retour : je vous parle comme à mes enfants, ouvrez tout grand votre cœur, vous aussi… Faites-nous une place dans vos cœurs » (2 Co 6, 11-13; 7, 2).

« Que sont mes amies devenues dans le discours misogyne que vous me prêtez ? Mauvais lecteurs, retournez à mes écrits, aux documents du Nouveau Testament et voyez de plus près quelles ont été mes relations avec la gent féminine. »

1. La femme dans la vie personnelle de Paul

À propos de lui-même Paul nous dit dans 1 Co 7, 7 : « je voudrais bien que tous les hommes soient comme moi; mais chacun reçoit de Dieu un don (charisme) particulier, l’un celui-ci, l’autre celui-là. Je dis donc aux célibataires et aux veuves qu’il est bon de rester ainsi comme moi. »

« Rester ainsi comme moi », c’est-à-dire agamos, mot grec qui signifie littéralement « sans mariage, sans noces » et terme que Paul emploie pour désigner célibataires, femme sans mari, soit célibataire soit séparée (1 Co 7, 34), veufs et veuves, personnes séparées de leur conjoint pour raison de conversion ou d’incompatibilité (1 Co 7, 11). En se déclarant « agamos », dans quel groupe Paul se situait-il lui-même ? Était-il célibataire (remarquez qu’il ne se dit pas « parthenos », c’est-à-dire vierge), veuf (le Nouveau Testament n’a pas de terme propre pour veuf, ce qui laisse la possibilité de traduire ainsi agamos), séparé pour raison de ministère, de conversion ou d’incompatibilité dans le mariage ?

Ne sous-estimez jamais l’imagination des exégètes. Vous trouverez en bibliothèque plusieurs publications à ce sujet, dans le même rayon que les bulletins de santé de l’Apôtre, à propos de la fameuse « écharde dans la chair » qui le retarde souvent dans ses courses. Comme rabbin, Paul aurait dû être marié en bas âge, et les malins tirent d’une prétendue expérience matrimoniale malheureuse ses remarques acerbes sur les femmes. Pourtant, Socrate avait épousé une mégère et cela n’a rien changé à sa maïeutique.

Renan, lui, mariait Paul à Lydie identifiée en Ph 4, 3 sous le nom général de « compagnon véritable » qu’il propose de traduire au féminin! Tout ce que nous savons, et auquel il est prudent de s’en tenir, c’est que Paul était « sans mariage », « sans femme », qu’il ne se faisait pas suivre comme Pierre et les autres apôtres itinérants d’une femme-sœur (c’est-à-dire d’une épouse chrétienne et non pas d’une femme avec laquelle ils vivaient en frère) comme c’était son droit, et que ses églises auraient aussi à nourrir, sous-entend-il.

2. La femme dons la communauté chrétienne où il entre par sa conversion

Quels qu’aient été l’expérience matrimoniale de Paul et ses antécédents dans le judaïsme, où la femme était considérée comme une mineure passant de la loi de son père à celle de son mari, Paul, par sa conversion, entre dans une communauté où on ne fait pas de distinction religieuse entre l’homme et la femme. Les apôtres n’ont jamais hésité à baptiser les femmes, l’Esprit Saint descend indifféremment sur les personnes de l’un ou l’autre sexe, les femmes sont disciples de Jésus au même titre que les hommes. Ce sont les femmes qui reçoivent pour les assemblées, la liturgie se faisant à domicile, témoin la mère de Jean-Marc à Jérusalem. Elles possèdent des charismes dont rien ne brime l’exercice officiel; relisez Ac 2l, 9 : Philippe l’évangéliste, un des sept, avait quatre filles vierges qui prophétisaient.

Nous sommes loin de la misogynie ambiante, qui est une régression d’ailleurs par rapport aux témoignages de la Bible. La situation de la femme se gâte en Israël après l’Exil jusqu’au temps de Paul et par-delà l’ère chrétienne. Dans le style des remarques désobligeantes de l’Apocalypse de Moïse, du Livre d’Adam et d’Ève, de l’œuvre de Philon d’Alexandrie, Josèphe écrit placidement dans son Contre Apion (11, 24, no. 20l) : « La femme, dit la loi, est inférieure à l’homme en toutes choses. Aussi doit-elle obéir, non pour être humiliée, mais pour être dirigée, car c’est à l’homme que Dieu a donné la puissance ». Je n’insiste pas; la littérature féministe se charge de nous éditer de ces tristes florilèges hélas! authentiques. Au temps de Jésus la femme « jouit » donc d’un statut de mineure protégée, d’une incapacité juridique à témoigner, d’une incapacité chronique à jouer un rôle dans le culte public à cause des tabous sexuels liés au sang, et d’une menace constante de répudiation.

Ce n’est que tardivement cependant que, dans le judaïsme, on justifiera son état d’infériorité sociale par Gn 3, 16 : ton mari dominera sur toi.

Dans cette situation, il ne pouvait y avoir de femme parmi « les Douze ». C’eût été écraser le message dans l’œuf, le rendre muet et irrecevable, la femme étant légalement incapable de prendre la parole en public, devant les tribunaux et en synagogue, lieux privilégiés du « témoignage ». Jésus lui-même a bien essayé de briser ces barrières au matin de Pâques. Il a confié à des femmes la Bonne Nouvelle par excellence à l’adresse des apôtres. Les Douze ont rétorqué : ragots de femmes!

Déjà dans les quelques détails que nous livrent les Actes et les Épîtres sur la présence des femmes dans l’Église primitive, nous sommes à cent lieues, je le répète, de la misogynie ambiante… à mille lieues de Baudelaire qui disait : « Je me demande même comment il se fait qu’on permette aux femmes d’entrer à l’église. Quelle conversation peuvent-elles avoir avec Dieu ? » La réponse est sans doute dans la sorte de femmes que Baudelaire fréquentait! Pour les motifs qui dépendaient de lui!

3. La femme dans les communautés que Paul fonde

Compte tenu de la dimension restreinte des écrits pauliniens, un grand nombre de figures féminines s’y profilent. Un assez grand nombre pour qu’on ne soit pas tenté de décider que les quelques noms cités sont des cas exceptionnels. Nous les trouvons dans les salutations des épîtres. Sauf Lydie que nous rencontrons dans les Actes, au bord d’une rivière un beau samedi matin, près de Philippes en Macédoine. Lisons ce passage d’une fraîcheur particulière :

« Une fois assis, nous avons parlé aux femmes qui se trouvaient réunies dans ce lieu de prière. L’une d’elles, nommée Lydie, une marchande de pourpre originaire de la ville de Thyatire, qui adorait déjà Dieu, était tout oreilles; car le Seigneur avait ouvert son cœur pour la rendre attentive aux paroles de Paul. Lorsqu’elle eut reçu le baptême, elle et sa maison, elle nous invita en ces termes : « Puisque vous estimez que je crois au Seigneur, venez loger chez moi. » Et elle nous a forcés d’accepter. »  (Ac 16, l3-15)

Songez que plus tard le farouche Paul n’acceptera de cadeaux que de ses chers Philippiens, cadeaux dus à l’initiative de Lydie peut-être, qui a le don de « forcer à accepter ».

Passons à Rm 16 et notons les noms féminins, oui, mais notons surtout les qualificatifs qui les accompagnent. Ces salutations nous rendent le ton de Paul avec ses relations féminines, ton tout différent de ses fulminations épisodiques.

Verset 1 – « Phoebé, notre sœur, diaconesse de l’église de Cenchrées ». On croit peut-être lui faire honneur ou lui rendre justice en traduisant le mot grec diokonos par diacre au féminin. Remarque-t-on suffisamment que Paul lui-même se décrit avec le même terme : « l’Évangile dont moi, Paul, je suis devenu le « diakonos » (Col 1, 23,25; Ep3, 7; cf. 2 Co 3, 6; 6, 4; 11, 23), qu’il use de la même phrase pour présenter « Timothée, notre frère, diakonos de Dieu dans l’annonce du Christ » (l Th 3, 2 cf. 1 Tm 4, 6; 2 Tm 4, 5). Notre sœur Phoebé est donc dite « ministre » comme Paul et Timothée… qui étaient au moins évêques! Ce qui ne prouve pas qu’il faille parler de « Son Excellence Phoebé », car les titres de la hiérarchie ecclésiale du vingtième siècle ne correspondent pas lexicalement, point par point, avec les fonctions énoncées dans le Nouveau Testament. Ce qui prouve cependant que Paul n’emploie pas un vocabulaire différent quand il écrit de sa propre mission et de celle d’une chrétienne de Cenchrées.

Verset 3 – « Prisca (ou Priscille ou Priscilla) et Aquilos, mes collaborateurs en Jésus-Christ ». Prisca ma collaboratrice, autre qualificatif appliqué à Timothée quelques versets plus loin (cf. v. 21), et peut-on avoir été plus proche de Paul dans ses travaux apostoliques que Timothée lui-même ? L’activité de Prisca apparaît partout dans la correspondance de Paul. Elle le précède à Corinthe, à Ephèse, dans l’instruction d’Apollos et à Rome. Sauf en 1 Co 16, 19, cette étonnante femme est nommée avant son mari Aquilos, préséance surprenante pour l’époque (Rm 16, 3; 2 Tm 4, 19; Ac 18, 26).

Verset 6 – « Marie qui s’est donné beaucoup de peine », dont le zèle est décrit par le terme réservé aux fatigues proprement apostoliques, comme on le voit au verset 12 au sujet de Tryphène et Tryphose qui se sont « donné beaucoup de peine dans le Seigneur » et au sujet de Paul et de ses collaborateurs masculins en des passages trop nombreux pour les énumérer. De toute évidence, il ne s’agit pas ici de la fatigue, même louable, de balayer la sacristie ou de tenir les comptes de la paroisse, mais du service de la parole et de la prière.

Verset 7 – « Andronicus et Junias, apôtres éminents. » Si Junias est l’épouse d’Andronicus, ce qui reste possible, une femme serait dite apôtre, ce qui reste possible également, car l’appellation ne désignait pas que les Douze.

Verset 12 – « Ma chère Persis qui s’est donné beaucoup de peine dans le Seigneur. » Nous retrouvons le lien affectueux fondé sur une collaboration étroite.

 Ph 4, 2 – « Evodie et Syntychè… elles ont lutté avec moi pour l’Évangile, en même temps que Clément et tous mes autres collaborateurs. » Deux autres femmes reçoivent reconnaissance officielle de leurs services d’Église, même si, par leurs désaccords fréquents, elles mentent à leurs noms qui signifient littéralement « chemin facile » et « rencontre ».

Phm 1, 2 – « Apphia notre sœur » a le mérite d’être la seule femme mentionnée dans une adresse. Nous ne saurons probablement jamais rien d’autre d’elle que son titre de chrétienne et l’amitié que Paul lui portait, puisque rien dans l’étiquette du temps ne l’obligeait à la saluer, même comme épouse de Philémon, si tel était le cas.

On le voit donc, Paul ne fait pas que saluer chaleureusement quelques chrétiennes au passage, accordant à ces femmes une place et un honneur peu coutumiers dans les correspondances d’homme à homme de l’époque. Il s’inquiète de ses « très chères », les recommande une à une à la sollicitude des communautés, mais surtout les situe pour nous dans des activités qui, plus tard, deviendront des fonctions d’Église, et rappelle leurs services signalés. Il est clair qu’il avait confié à ces femmes des responsabilités plus importantes que n’en détiennent leurs consœurs dans l’Église du vingtième siècle.

Rappelons une corroboration de notre lecture dans la lettre de Pline le Jeune à l’empereur Trajan en l’an 110. Jugeant de son devoir d’en apprendre plus long sur la secte des chrétiens, Pline rapporte avoir fait arrêter deux chrétiennes importantes appelées ministrae qu’il a pu soumettre à la torture car elles étaient esclaves. Des femmes donc exerçaient un ministère assez important pour qu’une police d’état les considère comme source de renseignements précieux, et, descendons encore d’un échelon dans l’échelle sociale, des femmes qui n’étaient que des  esclaves!

Plus généralement, notons que Paul s’adressait à ses convertis comme à ses frères et à ses sœurs. Une chrétienne, c’est une sœur et non une fille, une protégée, une mineure, même pour Paul avec sa préséance et l’autorité réelle qu’il savait exercer avec force le cas échéant. Dans l’univers paulinien, les femmes se tiennent debout, se posent comme autonomes.

Il est vrai qu’en arrivant en Grèce et dans certains milieux plus romanisés, le rabbin Paul y a trouvé une femme émancipée par rapport à la femme juive. Lydie menait son commerce. Elle n’est pas dite épouse d’un marchand de pourpre. La femme grecque de la classe marchande semble avoir eu plus de liberté que la femme de haut rang dont le contrat de mariage comportait la clause : « pas de déplacements sans le consentement du mari ». À Corinthe, on connaît par ailleurs la présence des hétaïres, ces geishas antiques. Cultivées, courtisanes de grande classe, elles exerçaient une influence réelle dans des salons littéraires et philosophiques masquant des sociétés secrètes à caractère politique.

On imagine mal que ces femmes, une fois converties, ne trouvent pas tout naturel d’avoir autant d’initiative dans l’Église, pour son culte, son organisation, sa vie. Et comme les dons de l’Esprit sont sans discrimination de sexe, il s’ensuivit certains problèmes d’effervescence! Par sa naissance en diaspora, Paul était cependant préparé aux différences de milieux. Il montrera plus de souplesse que Jacques, par exemple, natif de Galilée, évêque de Jérusalem, confiné aux horizons d’Israël.

Mais plus nous avançons dans la connaissance de Paul et de son monde, plus nous voyons mal, ou moins nous voyons bien, comment et textes litigieux contre les femmes et textes affectueux à l’égard des femmes peuvent couler de la même encre, relever de ce même auteur.

II. Les contradictions d’un génie ?

Comment peut-on en effet concilier deux textes aussi opposés que :

1 Co 11, 9 – L’homme n’a pas été créé par la femme, mais la femme par l’homme (où « par » signifie « au moyen », « à travers », « grâce à »).

Ga 3, 28 – Il n’y a plus l’homme et la femme, car tous vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ.

Deux textes dont l’un est aussi peu chrétien que l’autre est suprêmement évangélique. Et il y en a d’autres. Comment les exégètes procèdent-ils devant de telles contradictions ? À partir de quelques exemples, examinons ce qui a été fait et ce qui reste à faire, à mon avis, pour l’interprétation de ces textes.

1. 1 Co 14, 34-35

Je le cite à cause de sa brièveté : « Comme cela se fait dans les églises des saints, que les femmes se taisent dans les assemblées : elles n’ont pas la permission de parler; elles doivent rester soumises, comme dit aussi la loi. Si elles désirent s’instruire sur quelque détail, qu’elles interrogent leur mari à la maison. Il n’est pas convenable qu’une femme parle dans les assemblées. »

Premier problème et première interprétation – Le débit chaotique du passage amène à conclure que ces deux versets ont été interpolés. Faites-en l’expérience : Lisez en sautant du verset 33 au verset 36 et le sens s’éclairera. Certains manuscrits placent d’ailleurs les versets 34 et 35 après le verset 40.

Deuxième interprétation – Nos versets douteux rappellent étrangement certains passages des épîtres pastorales, comme 1 Tm 2, ll-15; 2 Tm 3,6; Tt 2, 3-5. De nombreux exégètes soupçonnent un scribe féru de querelle antignostique d’avoir inséré ici ces versets des Pastorales. Le sujet s’y prête. La consigne de modération dans la parole imposée à diverses catégories d’intervenants dans les assemblées de prière s’étendra facilement aux femmes, et pourquoi pas ?

Or, on a de sérieuses raisons de mettre en doute l’authenticité paulinienne des Pastorales. En plusieurs points, elles inversent l’enseignement contenu dans le corpus identifié comme solidement paulinien. Dans le cas des femmes précisément, les Pastorales leur interdisent de prendre la parole en assemblée, alors que 1 Co 11 les y laisse prier et prophétiser à haute voix au même titre que les hommes. Ces lettres les replacent dans I’ordre de la chute alors qu’elles ont été libérées par le Christ et par la pratique des Apôtres après lui. Elles les retournent à leurs cuisines, alors que les grandes épîtres les montrent fort actives dans la vie communautaire. Que les veuves se remarient, déclare 1 Tm 5, 14-15, alors que 1 Co 7 leur conseille de rester seules. Car les femmes ne seront sauvées que par la maternité selon ces mêmes Pastorales, en dépit du conseil de virginité de 1 Co 7.

Donc, si un scribe anonyme a pris l’initiative d’emprunter à des épîtres d’origine contestée ces deux versets qui brouillent le texte, on est en droit, et non seulement pour se tirer une épine du pied, de les rayer de la discussion ou d’hésiter à fonder sur eux une discussion valable.

Troisième interprétation – Que recèle l’analyse des éléments de ce texte ? Les deux versets intiment une défense générale de « parler » (en grec : lalein), sans autre précision. Notez que dans le reste du passage le type de prise de parole en assemblée est spécifié : chanter un cantique, enseigner, apporter une révélation, parler en langues, interpréter, prophétiser. Sauf dans le cas du frère qui reçoit de Paul l’ordre de se taire si personne ne peut interpréter son discours en langues. Qu’il se parle alors à lui-même et à Dieu (v. 28).

De plus, de quelle loi s’agit-il au v. 34 ? Paul, champion de la distanciation par rapport à la Loi de Moïse, la réintroduirait-il ici ? Enfin, à supposer que nous n’ayons pas affaire à une interpolation, remarquez le déroulement du passage à partir du v. 26. Quant au « parler en langues », que deux ou trois s’en acquittent, et l’un après l’autre et avec interprétation simultanée, sinon qu’ils se taisent. Même procédé pour la prophétie, et le prophète doit se taire si un frère émet une révélation soudaine. Comptez le nombre de personnes  qui doivent se taire à partir de la première élimination du début en faveur de quelque deux ou trois. Pourquoi pas les femmes aussi pendant qu’on y est. Ce qui fait beaucoup de silence, commenterait Montherlant pour des raisons autres que le souci d’ordre, de clarté, de communication dans la prière qui pousse Paul à ces recommandations (« Tant de choses ne valent pas d’être dites. Et tant de gens ne valent pas que les autres choses leur soient dites. Cela fait beaucoup de silence. » – Le maître de Santiago, acte II, scène 1). Conclure à partir des versets 34 et 35 qu’une femme, en tant que femme, ne peut enseigner en Église suppose vraiment quelque prouesse dialectique plutôt retorse. À moins de conclure également, selon la logique du passage global, au muselage de plusieurs locuteurs masculins, ce qui ferait beaucoup de silence, en effet.

2. 1 Co 11, 2-16

Le voici ce texte célèbre qui, de la citation scripturaire au mouvement d’impatience, épuise tous les arguments pour nous convaincre que la femme doit prier Dieu la tête voilée. Il va nous permettre d’avancer d’un pas de plus dans notre démarche d’interprétation. Combien il nous gêne et dans ses conclusions et dans ses illogismes et dans notre admiration pour un Paul par ailleurs si génial! Combien nous sommes tentés d’en disposer par des moyens scientifiques pseudo-légitimes!

Hélas! impossible d’invoquer l’interpolation. Aucun indice dans les manuscrits ne confirme cette hypothèse. Inutile d’attaquer son authenticité. Il fait partie d’une épître bien paulinienne s’il en fut jamais. Quant aux éléments du texte, ils nous invitent à des analyses sherlockholmenesques dont nous n’entrevoyons pas encore la solution. À mon avis, nous nous butons à un des passages les plus énigmatiques du Nouveau Testament, quand ce ne serait que de ne pouvoir le répéter quand on l’a lu avec un rythme normal. Agacés, agacées encore plus, nous retournons au début de la tirade. Qu’est-ce que Paul a bien pu vouloir dire ?

Ne comptez pas non plus sur le recours au texte grec. À moins que vous n’arriviez à surmonter quelques petites difficultés de traduction! Comme le jeu de mots constant sur tête et chef. Comme la teneur du mot gloire au sujet de la femme déclarée gloire de l’homme que certains exégètes ont voulu modifier en « reflet de l’homme ». Comme l’acception du mot exousia au verset 10, ordinairement traduit par « marque de soumission », alors que partout ailleurs, y compris dans la même épître (cf. 1 Co 6, 12; 7, 4, 37) il signifie pouvoir, puissance. Comme la valeur de l’expression « à cause des anges » que, avouons-le, personne n’arrive à déchiffrer de façon concluante. Comme le sens de l’adverbe plèn(v. 11) qui constitue la charnière qui ouvre le deuxième volet du texte; sentez l’ensemble basculer dans la correction, l’atténuation ou la confirmation du point de vue énoncé selon que vous lirez avec certains traducteurs : « pourtant », « cependant », « toutefois », et avec d’autres : « de plus », « en fin de compte ». Comme, enfin, les nuances de la préposition dia et les cas grammaticaux qu’elle commande, aux versets 9 et 12 surtout, qui changeront le sort de la femme venue à travers l’homme (Gn 2) en création de la femme pour l’homme, c’est-à-dire pour son service; sans oublier son emploi dans l’expression « à cause des anges » responsable d’une… lueur d’obscurité jetée sur tout l’ensemble. Oh! clarté grecque mère de la clarté française.

L’enquête sur les coutumes vestimentaires au sujet de la coiffure n’éclaire rien ni personne non plus. Le voile signifie différemment, dans différentes régions du globe, à différentes époques et, avouons-le encore, selon les différentes enquêtes menées par différents enquêteurs.

Le déroulement, de la discussion achève enfin de jeter le lecteur dans la confusion. Nous passons de la preuve contraignante de l’Écriture, d’ailleurs reprise et inversée après le v. 11, à la liberté du jugement personnel (v. l3), à l’argument de nature (v. 14 : La nature elle-même ne nous enseigne-t-elle pas qu’il est déshonorant pour l’homme de porter les cheveux long…), à la colère (v. l6 : Et si quelqu’un se plaît à contester, nous n’avons pas cette habitude et les églises de Dieu non plus).

La porte claque sur un interlocuteur qui a senti l’impasse et les faiblesses de sa performance. Le rabbin raffiné, diplômé de l’université de Jérusalem sous l’illustre Gamaliel s’est surpris à écrire, à dicter, contre toute réalité d’un texte de la Genèse qu’il sait pourtant par cœur : « l’homme est l’image et la gloire de Dieu, la femme la gloire de l’homme », (l Co 11, 7). Or, l’homme et la femme sont image de Dieu. « Le jour où Dieu créa l’homme, il le fit à la ressemblance de Dieu, mâle et femelle il les créa, il les bénit et les appela du nom d’homme au jour de leur création. » (Gn 5, l-2; 1, 26-27). Paul n’écrit pas que la femme est l’image et la gloire de l’homme, non. Le mot image saute, mais la hiérarchisation qu’il établit dans la gloire ne cesse de confondre les habitués du monde biblique.

Ces obscurités additionnées conduisent les chercheurs à poser une distinction entre textes dits doctrinaux et textes dits disciplinaires. Cette distinction vaut, certes, par elle-même. Pour le passage qui nous préoccupe, elle nous aide à exonérer Paul. Un texte disciplinaire sur un point d’aussi peu d’importance que l’obligation faite aux femmes de porter un voile sur la tête n’entache guère sa mémoire. Pourtant la distinction ne résout pas tout, surtout pas la manipulation de la Genèse qui, elle, est d’ordre doctrinal. Elle n’explique pas non plus un curieux phénomène. Pourquoi des textes disciplinaires mineurs ont-ils plus influencé les pasteurs de l’Église dans leur attitude envers les femmes que les affirmations doctrinales de grand souffle comme : « dans le Christ Jésus, il n’y a plus de distinction entre l’homme et la femme » ? Selon quel recoupement herméneutique ?

De toute façon, ces réglementations d’assemblées d’un autre âge ne valent pas le temps perdu à les scruter, me direz-vous. Cependant, le document de Rome contre l’ordination sacerdotale des femmes, en date du 15 octobre 1976, puise précisément en 1 Co 11, 7 (et Gn 2, 18-24) la formulation du plan divin de la création pour la femme, après avoir disposé de l’ensemble du passage (l Co 11, 2-16) comme de « ces ordonnances, probablement inspirées par les usages du temps, (qui) ne concernent guère que des pratiques disciplinaires de peu d’importance… de telles exigences n’ont plus de valeur normative » (paragraphe 4, pp. 9-10 de l’édition de Fides). Le même document déclare « de nature différente » à ces prescriptions périmées 1 Co 14, 34-35, ce qui prouve pour le moins qu’il y aurait intérêt à poursuivre l’étude de ces vieux textes et que la distinction commode entre passages d’ordre doctrinal et passages d’ordre disciplinaire n’épuise pas le sujet.

3. Ep 5, 2l-27

Ces sept versets nous serviront à introduire une autre distinction dans notre réflexion, celle du social et du religieux dans un même texte. Comme la précédente, elle pose autant de problèmes qu’elle n’en apaise. « Femmes, soyez soumises à vos maris », le vieux commandement usé par répétition et sa réciproque toute neuve, si peu utilisée : « maris, aimez vos femmes, comme vous-mêmes, jusqu’à donner votre vie pour elles, comme le Christ a aimé son Église »! Mais continuez la lecture : « enfants, obéissez à vos parents, parents n’exaspérez pas vos enfants; esclaves, servez vos maîtres comme si vous serviez le Seigneur, maîtres, laissez de côté la menace, vous avez comme eux et avec eux un maître dans les cieux, et devant lui il n’y a d’exception pour personne ». Rappelez vos souvenirs de lecture. Nous retrouvons la même cadence autour de Col 3, I 8- 19 et de Tt 2, 5, mais sans la réciproque dans ce dernier cas. Les couples épouses/maris, enfants/parents, esclaves/maîtres sont liés sous un même rapport dominé/dominant et traités ensemble. La structure sociale du temps impose ce rapport. Paul n’y peut rien et l’améliore déjà en demandant une réciprocité de bons procédés.

Continuons à le suivre, car il va plus loin. La venue du Christ a supprimé ces rapports de dominance. Lisons Ga 3, 27 :

« Il n’y a plus ni Juif ni Grec,
il n’y a plus ni esclave ni homme libre,
il n’y a plus l’homme et la femme;
car tous vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ. »

Cette phrase ressemble étrangement à l’envers de sa prière au temps où il était pharisien : « Je te remercie, ô Dieu, de m’avoir fait ni païen, ni esclave, ni femme ». Modestement, je te loue donc, Seigneur, de m’avoir fait naître du côté dominant, c’est-à-dire mâle, libre et Juif.

Mais Jésus a supprimé les catégories qui divisaient. L’homme ne peut répudier une inférieure devenue son égale. Vous n’avez qu’un seul Père, aux cieux, vous êtes tous frères dans une Église de type fraternel. Le royaume appartient aux enfants, aux adultes qui ont réappris l’enfance. Les rapports du sang ont eux-mêmes changé : « Qui sont mes frères, ma mère ? » Si vous voulez devenir maître, adoptez le rôle du serviteur. Les derniers seront les premiers, non pour créer une nouvelle génération de premiers, mais pour que tous soient premiers, réussis, aimés.

D’après Ep 5,21-27 et ses parallèles, auxquels il faudrait joindre les remarques sur les citoyens à l’égard de l’autorité (Rm 13, l-7), des rapports supprimés par le Christ perdurent toujours dans la société et font l’objet de conseils. Pour les lire, qui ne comprendrait que la distinction du social et du religieux arrive à point. À sa lumière, on excusera Paul d’accuser un retard dans ses exhortations pratiques par rapport à sa grandiose vision théologique de Ga 3. Conseiller la soumission alors qu’on sait que la femme est libérée de la tutelle de son mari!

Paul a encore plus voyagé dans son évolution intérieure que sur la carte géographique. Au nom de ses pas de géant, on l’excusera de rester parfois homme de son temps. Nous le savons tous, les évolutions de mentalité sont beaucoup plus lentes que les avancées théologiques conceptuelles, même quand on y verse la passion d’une riche affectivité.

Cette distinction commode conserve malheureusement de graves limites. Il y a des réformes religieuses qui bouleversent le social ou se donnent mission de le bouleverser. Nous venons d’assister à la proclamation de la république islamique en Iran, en plein vingtième siècle. Comme analyste, si je décante dans les textes le social du religieux, je demeure le principe d’identification. Je qualifie le religieux, je nomme le social à mon gré, ou je plaque un religieux expurgé sur une atmosphère sociale qui échappe à mon expérience, et vice versa peu importe les grincements. Je me cantonne dans l’ordre de la lettre. La lettre tue, selon le même Paul aux Corinthiens.

Au nom de la lettre, on m’a fait porter un chapeau pour aller à l’église pendant ma petite enfance. Justement, si on avait distingué alors le social du religieux dans 1Co 11…? Mais justement, on m’a imposé ce chapeau au nom du religieux dans 1 Co ll, au nom de la Genèse qui y est citée, au nom du poids religieux de l’apôtre Paul dans le Nouveau Testament. La lettre n’a tué personne dans ce cas. Mais d’autres exégèses de textes de Paul sur la femme ont littéralement tué. Le sinistre « Faites votre devoir, madame », entendu dans la Belle province par plusieurs d’entre nous qui ne datons pas tout à fait de l’Ancien Testament, a fauché bien des femmes à coup d’accouchements. Elle a tué quelques hommes aussi qui ont dû se noyer dans l’alcool en voyant disparaître peu à peu une femme qu’ils aimaient vraiment. Combien de femmes, même parmi les religieuses enseignantes, se sont entendu dire, au nom d’une infériorité féminine déduite de la Bible, qu’il ne fallait pas troquer le ménage pour les livres, que c’était de l’orgueil que d’aspirer à une culture au-delà des programmes scolaires obligatoires! « Taisez- vous comme Thérèse de l’Enfant-Jésus », eh! oui la même Thérèse qui écrivait : « Si j’avais été prêtre, j’aurai étudié à fond l’hébreu et le grec afin de connaître la pensée divine, telle que Dieu daigna l’exprimer en notre langage humain. »

Que de tueries! Et il y en aura encore. Même si les femmes accèdent à la prêtrise un jour. L’insondable bêtise humaine a de ces ressources inépuisables.

Et pourtant…

Tout est utile et intéressant dans les différentes étapes d’interprétation que nous avons recensées : état des manuscrits, authenticité paulinienne de la citation, analyse rigoureuse des éléments textuels, distinction entre textes doctrinaux et disciplinaires, séparation du religieux et du social à l’intérieur d’un même texte. Chacune de ces étapes demande un long investissement de travail, de temps, et donne de bons résultats, oui, mais ne répond pas à toutes nos questions encore une fois.

Il faut intégrer toutes ces étapes à son effort de compréhension oui, mais surtout les dépasser dans une meilleure connaissance de Paul et de son oeuvre écrite. Paul, lui, ne s’exprime pas par citations, par phrases détachées de leur contexte. Force nous est donc de considérer I’ensemble de sa pensée qui teinte nécessairement des textes qu’on tente d’interpréter à l’état d’abstraction. Par-delà de sympathiques remarques comme : « Oh! que la veuve reste donc veuve. Elle sera plus heureuse ainsi », songez à la réciprocité de droits qu’il réclame pour l’épouse en 1 Co 7, 2-5 : « Que le mari remplisse ses devoirs envers sa femme, et que la femme fasse de même envers son mari. Ce n’est pas la femme qui dispose de son corps, c’est son mari. De même ce n’est pas le mari qui dispose de son corps, c’est sa femme. » On avait là tout ce qu’il fallait pour libérer la femme esclave de la vie conjugale. On ne l’a pas lu. On n’a pas voulu le voir.

Escamotés de même les principes du chapitre 6, versets 12-20 qui servent d’en-tête aux cas particuliers du chapitre 7. N’assimilez pas la fonction de la nutrition à la fonction sexuelle, le corps du conjoint à un bien de consommation. Reconnaissez la grandeur du corps humain, « corps pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps ». Rien n’indique que la dignité de « temple de l’Esprit » ne concerne que le corps masculin, ni que le corps féminin puisse passer à l’état d’objet même dans le mariage.

Si on avait consacré le même zèle à isoler des citations positives pour la femme qu’à traduire dans la pratique des citations dévalorisantes, quel sujet de méditation on aurait pu offrir à certains maris abusifs : « Prendrais-je les membres du Christ pour en faire des membres de prostituées ? » D’après la suite immédiate, les « membres du Christ » désignent ici le corps masculin qui devient prostitution en s’unissant dans la débauche à une prostituée. D’après le contexte médiat, les « membres du Christ » peuvent aussi bien décrire le corps féminin. Constatons sans plus de commentaires l’effet de nos préjugés sur notre façon d’utiliser l’Écriture.

Le langage de Paul précède nos préjugés et nos vues cependant. Ses phrases à lui sont aussi déterminées par les grands axes de sa pensée. Comment lire correctement ses remarques sur les femmes sans tenir compte de son anthropologie, par exemple. Pour Paul, depuis qu’un des nôtres a franchi, vaincu la mort, il ne reste plus qu’une distinction à abolir, celle qui sépare l’état d’être « psychique » de l’état d’être « pneumatique », c’est-à-dire celle qui distingue la personne humaine qui n’est pas encore passée sous la mouvance de l’Esprit de celle qui vit déjà à ce registre grâce à l’infusion de cet Esprit, lui-même arrhes de résurrection.

Finie l’ancienne division entre hommes et femmes d’autant plus et mieux que Paul raisonne toujours à partir de l’expérience de cet Esprit. L’Esprit s’exprime en vous et crie Seigneur, Père, donc vous êtes chrétien et devenu fils. L’Esprit s’exprime par des charismes aussi bien chez les femmes que chez les hommes, donc l’usuelle discrimination n’existe plus, et il ne saurait être question de faire taire les prophétesses, par exemple.

L’ensemble des écrits de Paul est surtout marqué du sceau de sa conception de la liberté. Dans cette perspective, ses remarques adressées à la gent féminine détonnent affreusement à première lecture. Une même structure ne les homologue-t-elle pas à son discours aux esclaves et aux enfants ? À ces trois classes en même position de dépendance complète, il va même jusqu’à conseiller de rester soumises, de ne pas bouger et, avec cela, de croire à leur libération, à leur noblesse retrouvée. On le lui a assez reproché quant aux esclaves, jusqu’à le traiter de collaborateur, de vendu à l’empire romain.

Mais examinons de plus près ce discours aux esclaves et, par suite, aux femmes. « Étais-tu esclave quand tu as été appelé ? Ne t’en soucie pas; au contraire, alors même que tu pourrais te libérer, mets plutôt à profit ta condition d’esclave. Car l’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur. De même, celui qui a été appelé étant libre est un esclave du Christ » (l Co 7, 2l-22). La raison de ces conseils trop sages encadre le passage : « Que chacun, frères, demeure devant Dieu dans la condition où il se trouvait quand il a été appelé » (l Co 7 ,17, 24). L’ensemble bien loin de former un excursus rompant le fil de la pensée, contient le principe d’après lequel Paul évalue, dans ce chapitre 7, les cas particuliers du rapport homme-femme dans une société, principe encadré à son tour par une règle encore plus englobante : « Tout est permis, mais tout ne convient pas; tout est permis, mais tout n’édifie pas » (l Co 6, 12 et 10, 23).

Ne profitez pas de votre conversion pour vous libérer, parce que ces chaînes-là que vous portez encore n’ont plus d’importance. L’esclave est devenu un affranchi du Seigneur, l’homme libre un esclave du Christ. Vous êtes libres dans le Christ, libérés même de l’obsession d’une fausse libération, si libres que la terre, l’univers vous appartient dans votre appartenance au Christ et à Dieu. Attention, cependant, si tout vous est permis, tout ne convient pas; votre élan peut heurter un frère noué dans sa conscience étroite. Ne vous retirez donc pas de la vie quotidienne (cf. Rm 13, l-7). La religion, le politique, le social constituent un ensemble; ne vous en coupez pas, sous peine de démontrer que votre foi est aliénante, sous peine de refuser à cet ensemble la libération expérimentée au niveau de la foi.

De même, femmes, demeurez à la place qui vous est dévolue socialement, avec un voile sur la tête si nécessaire plutôt que de faire parler en mal de cette nouvelle voie religieuse qui vous régénère. Même si votre tête de chrétienne a retrouvé sa fierté d’image de Dieu. À la Ignace de Loyola posons un second pourquoi. Pourquoi faut-il demeurer dans la situation du moment de la conversion ? Par humilité ? Jamais Paul n’invoque ce motif au sujet des déshérités. En régime chrétien l’exhortation à l’humilité concerne riches et pauvres, maîtres et serviteurs, comme la soumission d’ailleurs. « Vous qui craignez le Christ, soumettez-vous les uns aux autres » (Ep 5, 21). Lui-même donnera l’exemple d’un sain remaniement de la réalité sociale en permettant la séparation des époux dont la vie commune devient intolérable. « C’est pour vivre en paix que Dieu vous a appelés. En effet, sais-tu, femme, si tu sauveras ton mari ? Sais-tu, mari, si tu sauveras ta femme ? » (l Co 7, 15-16). Non, à la différence des zélotes qui ont choisi la manière violente et amené la destruction de Jérusalem et du Temple, Paul, et Jésus ont estimé illusoire de vouloir changer l’empire romain à cette époque. Ils prêchent la conversion du cœur, non la prise de pouvoir, mais une conversion qui change une pratique de vie qui, elle, doit changer le pouvoir, à condition que nous n’étouffions pas son germe de vie. La parénèse à l’ombre de la brillante christologie paulinienne n’a rien d’une fuite piétiste hors de la vie quotidienne. N’accusons pas Paul des erreurs de lecture de ses commentateurs.

Avouons aussi que des recoins de son discours aux esclaves et aux femmes nous échappent encore. La lecture matérialiste, c’est-à-dire pratiquée à la façon du matérialisme dialectique, devrait nous apporter un éclairage précieux dans les prochaines années.

Notre deuxième pourquoi débouche déjà toutefois sur un autre axe important de la pensée de Paul. Pourquoi la solution de passivité ? Parce que le mouvement, la révolution, la contre-révolution ne trouvent plus place dans un temps tronqué. Paul croit imminent le retour du Christ, la Parousie et le passage définitif en Dieu d’une humanité arrivée au bout de son histoire. Pleurez comme ne pleurant pas, réjouissez-vous comme ne vous réjouissant pas, car de toute façon nous ne connaissons maintenant que comme dans un miroir, écrit-il. D’autre part, nous ignorons, à l’instar du Fils lui-même, la date de ce retour : gardons-nous de nager dans la fiction. Retournez au travail, gagnez votre vie, ordonne-t-il aux Thessaloniciens qu’il avait un peu trop convaincus de la proximité du point d’arrivée. Veillez dans la fidélité.

Et les jours passent pour Paul. Dans sa première lettre connue, il s’était rangé parmi les vivants au jour de Parousie. Dans les dernières, il comprendra peu à peu que le grand événement le rejoindra sans doute dans la catégorie de « ceux qui se sont endormis dans le Seigneur ». Aurait-il parlé autrement à l’esclave et à la femme, s’il avait su que la race humaine avait encore au m oins vingt siècles à aménager ? Peut-être pourrions-nous le discerner dans une étude plus approfondie des principes à la racine de ses conseils, dans une meilleure connaissance de la relation du social et du religieux.

Chose certaine, on n’élucidera jamais la portée des textes de Paul sur la femme en les abstrayant de l’univers paulinien. Liés à lui, leur analyse s’en trouvera compliquée assurément, mais validée aussi. Souhaitons que les féministes appliquent à cette tâche leurs énergies redoutables, comme en mariologie d’ailleurs. Non que les problèmes des femmes d’aujourd’hui n’urgent de façon dramatique, mais dans la mesure où nous avons vu qu’un certain voile enlevé ou porté à Corinthe vers les années 57 nous trouble encore.

Conclusion – Petit manuel de la bonne foi

L’issue du procès de Paul devant le féminisme du vingtième siècle dépend de toutes les étapes que nous venons d’énumérer et de quelques règles élémentaires de bonne foi. 

1. Ne pas couper les textes de leur contexte, c’est-à-dire de la source de leur sens.
2. Ne pas tirer les textes à soi. On a réussi sans effort à les faire servir contre la femme; on réussirait sans falsification à prôner les plus bénins. Une mode emporterait l’autre sans amorcer de progrès réel dans les mentalités.
3. Un passage ne vaut que dans une attitude globale qui l’interprète. Autrement… vous vous retrouvez avec une approbation de l’adultère dans l’épisode où Jésus refuse de condamner la malheureuse qu’on lui amène. Si certaines déclarations de Paul semblent contredire la libération grandiose dans le Christ qu’il chante dans toute son oeuvre, retournons les étudier, sans crier trop vite à l’impatience temporaire contre des incartades féminines.

Ces petites règles naïves étant sauves et les travaux existants mis à contribution, Paul gagne déjà son procès pour misogynie, sans attendre les progrès futurs de l’exégèse. Ceux qu’il faudrait pendre, ce sont les lecteurs misogynes qui ont laissé leurs traces jusque dans nos traductions des épîtres. Qu’il nous suffise miséricordieusement de les ostraciser et de ne pas les imiter. La réputation de Paul se dispense de lecteurs misogynes, philogynes ou féministes. La Bonne Nouvelle qui lui tenait à cœur requiert simplement de bons lecteurs, de ceux qui laissent parler le texte. Mieux connues, les lettres de l’Apôtre apporteront elles-mêmes les correctifs dans des domaines où la femme a indûment souffert de leur citation à mauvais escient.

Source : Genest, Olivette (1982). Paul à l’heure du féminisme. Dans G. Couturier, J.‑L Duhaime, O. Genest, La Bible, livre pour aujourd’hui (p. 85‑104). Montréal : Éditions Paulines.

Texte publié avec les autorisations requises.

 

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A propos Olivette Genest

Olivette Genest, exégète de renommée internationale, est professeure émérite de la faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal. Ses champs de recherche : la sotériologie, la sémiotique et la lecture féministe. Elle une spécialiste reconnue pour la question des ministères des femmes en lien avec le Second Testament. Elle est l’auteure de « Le discours du Nouveau Testament sur la mort de Jésus » (PUL, 1995) et de nombreux articles.