Sur la pointe des pieds

Sabrina Di MatteoMesdames, si vous mettez les pieds dans une église catholique romaine jeudi saint prochain, le 24 mars 2016, soyez avisées que vous serez enfin officiellement admissibles à vous les faire laver. Vous avez bien lu. Suite à une directive du pape François, la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements – ce comité qui régit tout ce qui touche aux célébrations liturgiques de l’Église – a émis un décret le 6 janvier dernier à l’effet que dorénavant, ce rituel de la célébration du dernier repas de Jésus sera pleinement inclusif.

Précisons : ce ne sont pas juste les femmes qui seront admises au lavement des pieds, mais toute personne choisie pour composer « un petit groupe de fidèles qui représentent la variété et l’unité de chaque portion du peuple de Dieu. Ce petit groupe peut être composé d’hommes et de femmes et, comme il convient, de jeunes et d’anciens, de personnes en santé ou malades, de clercs, de consacrés et de laïcs » (extrait du décret). Jusqu’ici, la rubrique du Missel romain se lisait « Les hommes qui ont été choisis… ». La formulation devenue « Ceux qui ont été choisis parmi le peuple de Dieu… » permet donc au pasteur d’une communauté et à son équipe liturgique de désigner une diversité de personnes pour vivre ce rite institué par Jésus auprès de ses disciples, en signe du maître qui se fait serviteur et frère de ses semblables, donnant un sens de don de soi et d’humilité au ministère des prêtres.

À l’annonce du décret le 21 janvier, les réactions étaient parlantes dans les cercles pastoraux. « Il était temps! Ça fait des années qu’on lave officieusement les pieds de femmes dans ma paroisse! », disaient les gens heureux de voir le sensus fidei reconnu. « Quoi? C’était réservé aux hommes? », s’indignaient ceux qui n’étaient pas au courant de l’ancienne rubrique, insultés rétroactivement. Quant aux personnes éloignées de l’Église, pour qui la nouvelle n’a pas fait de vague, elles s’en lavaient sûrement les mains…

Le tout pourrait être anodin et il y a de quoi conclure allègrement que le mouvement de la base a eu raison des règles édictées d’en haut, que le fait d’une pratique inclusive des femmes déjà répandue un peu partout prouve que le discernement pastoral local fait œuvre de sagesse, et que le pape François dès le début de son pontificat n’a jamais hésité à inclure des femmes, des personnes handicapées et des non-catholiques dans ce rite.

Ne concluons pas tout bonnement que c’est un pas dans la bonne direction pour les femmes ou que c’est encore signe d’un relatif progressisme du pape. Le plus criant dans ce décret sur le rite du jeudi saint, c’est encore que le changement ait été décidé entre hommes, pour les femmes n’ayant pas voix au chapitre.

Cela donne à penser – et pas juste au niveau de la curie romaine : plus localement, y a-t-il des femmes (ou assez de femmes) dans les comités diocésains qui réfléchissent aux orientations pastorales, aux nominations de personnel, aux questions touchant les ressources humaines et l’avenir? Lorsque c’est le cas, une place a-t-elle été faite aux femmes par souci d’équité, en fonction de leurs compétences…ou pour pallier à un manque de prêtres? Lorsqu’il y a assez de prêtres disponibles, il y a fort à parier que leur affectation à des fonctions ou des comités soit systématique, sans que l’on pense à des collègues féminines aussi (sinon plus) formées et aptes à accomplir les tâches requises. C’est dans ces réflexes d’attribution systématique aux hommes membres du clergé que réside la discrimination systémique à l’endroit des femmes – une réalité qui déborde l’éternelle question de l’ordination des femmes.

Quel signe d’humanité sommes-nous, comme Église, si nous ne donnons pas à voir la place des femmes et de toute personne, sans égard à sa condition sociale, comme partie prenante de cette communauté catholique universelle, dans toutes ses sphères d’activité? Et ces hommes engagés qui sont nos frères dans la foi, collègues et amis, pourraient-ils être pro-femmes et chercher à nous inclure?

Ultimement, la question à poser n’est pas simplement celle du mérite ou de la reconnaissance des compétences des femmes. Encore moins celle d’une nébuleuse théologie de la femme. Pour ouvrir des portes et faire une place réelle aux femmes, notamment dans les sphères décisionnelles et gouvernementales de l’Église, il suffirait de se rappeler que c’est à titre de baptisé-es que toutes et tous trouvent égalité et dignité dans le regard de Dieu.

Dans le cas du lavement des pieds, si la « base » a tranquillement conduit au changement, peut-être pourrions-nous faire de même pour le reste? Une révolution tranquille… sur la pointe des pieds.

Laval, 29 janvier 2016

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A propos Sabrina Di Matteo

Diplômée en théologie, Sabrina Di Matteo est directrice du Centre étudiant Benoît-Lacroix, un organisme à but non lucratif affilié à l'Université de Montréal offrant de l'animation catholique, œcuménique et des initiatives interreligieuses sur le campus. Elle a travaillé en communications et en formation pour le diocèse catholique de Montréal. Présidente de Communications et Société, elle a contribué à la mise sur pied de Présence : Information Religieuse. Elle participe au groupe de dialogue féministe Maria’M.

2 réflexions au sujet de « Sur la pointe des pieds »

  1. Tout à fait d’accord avec le propos de Mme DiMatteo. Il était temps pour le rite du lavement des pieds d’officialiser ce qui se faisait déjà chez nous. Bien d’accord aussi d’aller plus loin dans l’ouverture à faire aux femmes dans notre Église. Je rêve du jour où je pourrai travailler avec des consœurs diaconesses et des femmes prêtres. Il faut aller encore plus loin et ouvrir la voie à des femmes évêques et cardinales. Là notre Église aurait un vrai visage féminin.

  2. Madame, permettez-moi, de vous féliciter pour la qualité de vos écrits… Essentiellement, je partage vos points de vue sur… l’insertion des Femmes en Église. Et il est grand temps. Autrement, c’est toute une mascarade que de nous parler de l’amour… et d’ignorer la moitié de l’humanité.

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