La fraise théologienne – ou analyse du regard pontifical sur la moitié de l’humanité

Rita AmabiliDans ma vie, je me suis fait affubler de plusieurs surnoms. Celui de fraise n’en faisait pas partie; du moins pas avant la très belle affirmation du Pape François : « Les femmes sont comme les fraises sur un gâteau : il en faut toujours plus1! » 

Je ne saurais dire si j’apprécie plus cette assertion que l’autre : « La femme est la plus belle chose que Dieu ait créée » 2

Suis-je une fraise ou une chose, il faudrait trancher. J’ai un problème d’identité avec ce bon Pape qui, c’est évident, veut bien faire et accueillir, mais n’a aucune intention d’avancer vraiment d’un pas dans la saga des femmes en Église, cette dernière étant féminine nous fait-il également remarquer.

Lorsque je lis qu’il ajoute aussi : « Je suis convaincu de l’urgence d’offrir des espaces aux femmes dans la vie de l’Église »3, j’entreprends un processus de ma compréhension de la véritable pensée de François au sujet des femmes en Église : les espaces dont il nous fera cadeau auront-ils la configuration d’une garderie dirigée par les hommes?

Je crois profondément que dans l’Église catholique, il y a une culture d’inférence dommageable au sujet de ce qu’est une femme. Cette instruction s’est propagée venant tout d’abord de la société romaine, et s’est transmise de génération en génération. Bref, le haut clergé de l’Institution n’a jamais vraiment su s’en débarrasser.

« Dans l’Eglise, les femmes sont plus importantes que les hommes parce qu’elle est Eglise, au féminin, épouse du Christ. La Vierge Marie est plus importante que les papes, les évêques et les prêtres. »4

Ces phrases simplistes et désolantes venant d’un être assez intelligent pour se retrouver à la tête du Vatican, ne dénoncent-elles pas par elles-mêmes la vacuité du discours pontifical sur un sujet qui demeure évasif depuis qu’il n’est plus franchement négatif?

Et qu’avons-nous de commun avec celle que l’on s’entête encore à nommer la Vierge Marie?

Comment cette statue à l’air mielleux et faux a-t-elle pu représenter une femme, juive, provenant d’un milieu pauvre, d’un endroit duquel on disait : Peut-il sortir de Nazareth quelque chose de bon?5 tant la vie y était rude. Comment a-t-elle pu faire la véritable différence dans la vie de son fils, de ses enfants.

Vous me pardonnerez de vous adjoindre ici un extrait de mon dernier livre, Marguerite prophète. Il s’agit de la réflexion d’un être qui a été prêtre dans le passé :

Durant la majorité de ma vie, dans le vase clos de mon existence, il a manqué la moitié de l’humanité. Il n’y avait qu’un seul modèle pour le représenter dans sa totalité. Un idéal parfait, sublime, irréprochable, extraordinaire. À la fois immatériel, évanescent et intouchable, ou fait de plâtre, rigide, ingrat, froid, austère et indifférent. Lorsque je plaçais mes mains chaudes sur cet objet mythique, il m’arrivait d’être au bord des larmes tellement j’aspirais à ressentir la vie en lui. Au plus profond de moi, je désirais sentir le battement de cet objet glacé pour ne plus réaliser à quel point il demeurait impénétrable, obscur. Inaccessible.

La chose avait un nom. On la sanctifiait, l’idolâtrait. La chose, la statue. On l’appelait la Vierge.

Avec sa couronne d’or sertie de pierreries, alors que, de génération en génération, ses sœurs mouraient de pauvreté, elle paraissait indifférente à cette chaîne des femmes.6

Il est des légendes ecclésiales dont on ne réussit pas à se débarrasser.

La Vierge Marie (féminine de toute évidence soulignerait peut-être le cher Pontife), en est une selon moi.

Marie comme je l’imagine est une femme debout, un être simple mais intelligent et résolu. Si elle représente les femmes du monde c’est que par elle on peut entrevoir la recherche d’une libération féminine brisant les exclusions et élaborant cette co-humanité seulement possible dans une solidarité égalitaire en Jésus.

La spiritualité chrétienne féministe représente toutes les Marie du monde, celles qui mettent l’épaule à la roue de l’humanité pour rendre meilleur cet univers où les statues n’ont pas droit de cité, où les êtres humains féminins vivent aux mêmes niveaux que leurs compagnons ; celles qui sont ployées, exploitées, esclaves, abandonnées, violées, brûlées vives ; celles qui espèrent et font espérer, celles qui écoutent, accompagnent, enseignent et prient. La spiritualité chrétienne féministe prend le visage des femmes pauvres, des femmes riches, des mariées, séparées, divorcées, lesbiennes et transgenre. La spiritualité chrétienne féministe est l’humanité féminine en route. Elle n’a pas la prétention d’être meilleure mais bien égale. Elle n’est pas nouvelle mais crie peut-être plus fort.

Lorsque je vois François sourire de façon paternaliste devant les questionnements relatifs à la place des femmes en Église, quelque chose en moi se révolte. Je ne veux pas attendre la permission de ceux qui ont pris le pouvoir afin de parler de Dieu et de prodiguer son Amour. J’aime mieux passer outre. Faire Ekklésia sans exclusion, partager le pain et la coupe en mémoire de Jésus, de son message d’amour infini, en mémoire des hommes et des femmes faisant l’expérience d’une présence divine dans leurs combats au quotidien.

La fraise que je suis, se demandera toujours si l’Église catholique saura dans un avenir prochain que la femme n’est pas une chose mais une Humaine-Égale. Élaborer une théologie de la femme comme le suggère gauchement le Pontife, ne peut être dissemblable d’élaborer une théologie de l’être humain.

Je suis un être humain debout et aimé de Dieu, n’oubliez pas que vous l’êtes aussi.

Quel que soit votre sexe.

Rita Amabili
Le 21 octobre 2015


NOTES

1 http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Les-cinq-phrases-marquantes-du-pape-Francois-sur-les-femmes-2015-05-25-1315785

2http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/le-pape-francois-un-pape-feministe-17-02-2015-4574_118.php

3 http://www.lmptcollectif-oise.fr/?p=10665

4 www.femmes-ministeres.org/?p=3370

5 Jean 1, 16

6 AMABILI, Rita, Marguerite prophète, Éditions Carte Blanche, 2014, page 78.

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A propos Rita Amabili

Détentrice d'une maîtrise en théologie pratique (2010) qu’elle utilise comme romancière en vulgarisation et féminisme, Rita Amabili est conférencière et auteure entre autres de Saffia, femme de Smyrne (2007) et de Marguerite prophète (2014). Son expérience d’accompagnante en fin de vie, son travail sur les droits humains, les droits des enfants, la situation des enfants dans les conflits armés ou vivant l’oppression, et également sur l’immigration, plus particulièrement l’immigration italienne au Canada caractérise son engagement.

6 réflexions au sujet de « La fraise théologienne – ou analyse du regard pontifical sur la moitié de l’humanité »

  1. Se faire comparer à une fraise est insultant, l’intention derrière laisse supposer
    un lien sensuel— on mange une fraise, fruit délicieux— et le mot détruire suit de près—pour l’Eucharistie, le corps du Christ a été détruit afin de manger le Pain.
    Voici le Pain du Ciel, celui qui mange …..
    Enfin, c’est un peu maladroit je dirais. Merci pour cet article qui conforte dans un besoin de changement de mentalité et de profonde conversion envers homme et femme il les créa ÉGAUX.

  2. Bravo pour ce texte drôle et clair. Malgré tous ses efforts louables, le pape pense toujours « les femmes » comme une entité « différentes » des hommes … formé par la pensée de la Genèse et des récits de l’enfance. A 79 ans il est « naturellement » patriarcal. J’ajouterai que donner un genre sexué féminin à l’entité Église est vraiment absurde. C’est comme si on disait que l’Unesco est de genre masculin, donc etc…. La pensée ecclésiale et magistérielle est tellement bloquée sur la différence sexuée que toute réalité passe par là. L’Église catholique fabrique du genre tout en dénigrant les études sur le genre : elle les désigne comme une idéologie. Que fait elle d’autre que d’ériger sa propre idéologie en loi prétendument universelle?

  3. Merci beaucoup pour votre texte qui nous aide à discerner la réalité que l’Église institution est en quelque sorte une garderie masculine pour certaines femmes qui se laissent dépouiller de leur identité de femme.
    Votre texte est loin d’être drôle! Il me fait mal parce que tellement vrai! Il me pique jusqu’à l’âme parce que je m’aperçois que l’Église veut, et vous le dites bien, nous endormir en nous donnant des bonbons et non une place en toute égalité. Continuez de réfléchir et de dire tout haut l’inégalité de ce que vivent les femmes en Église. Merci!

  4. Merci pour cette réflexion tellement pertinente. Je crois pour ma part qu’il n’y a pas grand-chose à attendre, concernant l’égalité homme-femme, de l’institution catholique. Ou pas avant très longtemps. Penser qu’ils ne veulent même pas de femmes diacres – diaconesses – alors même que ce statut, et les responsabilités qui l’accompagnent, sont avérées chez Paul ! Et que nous sommes maintenant au 21e siècle… Et que tant de femmes le sont en vérité ! Je crois comme vous qu’il ne faut pas « attendre la permission ». Vous dites d’ailleurs : « Faire ekklesia sans exclusion, partager le pain et la coupe en mémoire de Jésus ». Mais oui. Qu’est-ce qui nous en empêche ? Pourquoi ne pas réunir dès maintenant, chez soi ou dans une salle commune, des personnes désireuses d’écouter la Parole, de la méditer, de chanter des psaumes ou des hymnes, et de partager « le pain et la coupe » que rien ne nous interdit de bénir ? Ce n’est pas là, à mon sens, aller contre l’église. Le nombre de prêtres allant diminuant, certains peuvent même voir là un moyen de la sauver !

  5. Merci pour ce texte de réflexion. Je crois que le changement ne se fera que par un coup de barre énergique venant de la base, il sera le prix de bien des audaces et des souffrances. Depuis longtemps je dis qu’il nous faut sortir de cette injustice mais les freins sont difficiles à décoller.

    • Merci à vous toutes pour ces commentaires encourageants.
      En vous lisant, je me dis que à plusieurs, nous changerons les choses, même si ce n’est pas le haut d’une pyramide inatteignable.

      Au non de notre foi, au nom de ceux qui comptent sur nous et en notre nom personnel. Faisons tomber les exclusions.

      Solidairement,
      Rita

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