Jésus et la femme tenace

Frères et sœurs,

Jésus est admiratif devant la foi de cette femme; et je crois que l’on peut admirer nous aussi sa foi, mais aussi son audace et sa ténacité. Elle surmonte plusieurs obstacles avant que sa demande soit exaucée, ce qui met en lumière des aspects de la personne de Jésus auxquels nous sommes peu habitués, qui ne correspondent peut-être pas à l’image ou à la représentation habituelle que nous en avons.
Reprenons ensemble ce récit.

Sans quitter le territoire d’Israël, Jésus s’est retiré vers la région de Tyr et de Sidon, deux villes situées en Phénicie, pays qui donne sur la mer Méditerranée. Une femme cananéenne, c’est-à-dire une autochtone en provenance de ce pays, une non-juive par sa nationalité et par sa religion, s’approche de Jésus. Pour accomplir cette démarche qui nous semble assez banale, elle a tout de même franchi trois frontières. La frontière géographique : peut-être quelques heures, sinon quelques jours de marche à pied pour entrer dans le pays d’Israël. La frontière sociale : en Orient, à cette époque, il est inhabituel qu’une femme seule s’adresse en public à un homme. La frontière religieuse : païenne, ne partageant pas la foi du peuple juif, elle s’adresse à Jésus en l’appelant « Seigneur » et « Fils de David », ce qui est déjà toute une profession de foi! Les scribes et les pharisiens eux-mêmes, qui étaient l’élite religieuse d’Israël, n’ont jamais donné ces titres à Jésus.

Après avoir franchi ces trois frontières, cette femme n’est pourtant pas au bout de sa peine. C’est un cri qu’elle lance vers Jésus : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David! Ma fille est tourmentée par un démon ». Son cri reste sans réponse : « Mais Jésus ne lui répondit rien » dit l’évangéliste Matthieu. En réponse à une demande, à un cri du cœur, le silence de l’interlocuteur est parfois plus blessant qu’un refus exprimé en paroles. Pourquoi ce silence de Jésus : est-il indifférent à cette étrangère, insensible à la souffrance de cette mère qui demande quelque chose non pour elle-même, mais pour sa fille? « Aie pitié de moi, Seigneur » : Kyrie eleison dans le texte grec, ce que nous avons chanté au début de notre célébration; Jésus n’a-t-il donc aucune compassion pour elle et pour sa fille? « Il ne lui répondit rien ».

Le silence de Jésus ne met pas un terme à ses cris. C’est pourquoi les disciples, exaspérés, demandent à Jésus de lui donner satisfaction. Non, semble-t-il, par compassion pour elle ou pour sa fille, mais simplement parce qu’ils veulent se débarrasser de cette intruse. La réponse de Jésus aux disciples est aussi étonnante que son silence de tout à l’heure, et en donne l’explication : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël ». Dans la conscience que Jésus a de sa mission à ce moment-ci de son existence et de son ministère, il ne se croit envoyé qu’au peuple d’Israël, à son peuple. Dans son esprit, le salut qu’il apporte, le Royaume qu’il annonce, n’a pas encore une portée universelle, mais seulement une portée nationale. Jésus ne savait pas tout dès le début sur sa mission, mais comme chacun(e) de nous, il a eu à le découvrir progressivement, au fil des rencontres et des événements.

La femme a entendue cette parole de la bouche de Jésus, une parole qui ne lui était pas adressée. Elle sait maintenant que Jésus ne se sent pas concerné par elle, une étrangère, une non-juive. Pourtant, elle insiste et vient se prosterner devant Jésus et réitère sa demande. Jésus invente pour elle une parabole qui n’a rien de flatteur et pourrait même être interprétée comme une insulte : le pain est pour les enfants – les enfants d’Israël – non pour les petits chiens, les non-juifs; et ce pain on le donne aux enfants, mais on le jette aux petits chiens (ce que ne rend pas notre traduction liturgique adoucissante).
De femme étrangère, de mère éplorée, elle se voit réduite au statut de chien (même petit, un chien est toujours un chien), et cela par Jésus lui-même…

La réplique de la femme à cette rebuffade est tout à la fois ingénieuse et humble. « C’est vrai. Mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». Elle ne veut point priver les enfants d’Israël du pain qui leur est destiné, elle ne veut pas détourner Jésus de sa mission, mais seulement profiter des miettes qui tombent d’elles-mêmes sans que l’on ne s’en préoccupe. Que dit-elle à Jésus en lui disant cela?

Elle avait dit : « Ma fille est tourmentée par un démon ». Elle lui dit maintenant : la puissance de libération du mal qui t’habite et qui te vient de Dieu peut s’étendre jusqu’à ma fille, sans priver qui que ce soit. L’amour et la compassion du Père que tu manifestes peut traverser les frontières, sans nier ou remettre en question les prérogatives de ton peuple choisi par Dieu. Tu peux consentir à ma demande sans cesser d’être « fils de David », et étendre ta seigneurie sur toutes les puissances du mal, celles qui ravagent l’humanité crée par Dieu.

Jésus est dans l’admiration : « Femme, ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux! ». Et, à l’heure même, sa fille fur guérie. La foi de cette femme a obtenue une double transformation : la guérison de sa fille, et l’ouverture de Jésus à l’universalité de sa mission. Et alors qu’elle ne demandait que des miettes, Jésus ira jusqu’à multiplier les pains pour les foules de ces régions païennes, comme il l’avait fait pour les foules juives. Multiplier le pain pour tous les enfants de Dieu. C’est ce que Jésus fait encore pour nous en chacune de nos eucharisties.

« Femme ta foi est grande, que tout se passe pour toi comme tu le veux! » Et si Jésus disait cela des femmes de nos assemblées chrétiennes. Puisse leur foi, mais aussi leur audace et leur ténacité, nous obtenir une autre transformation : celle de notre Église, où l’autorité est un service et non un pouvoir à réserver à quelques hommes, selon le modèle juif hérité du passé, et accentué par la bureaucratie romaine… À la prière insistante de la cananéenne, Jésus a pris conscience de l’universalité de sa mission : allons-nous nous ouvrir à d’autres manières de faire Église et d’y exercer les ministères?

Homélie du 20e dimanche du temps ordinaire
Frère Sylvain o.c.s.o.
Abbaye Val Notre-Dame

Le texte de cette homélie est reproduit avec la permission de l’auteur