Laurette Lepage, défricheuse et femme libre

Laurette LepageDe la communauté religieuse au mariage, des dépotoirs de Recife au vieux mail Saint-Roch, à Québec, des Fratenités du Serviteur souffrant aux Fraternités de l’Épi, un long parcours vers une solidarité radicale avec les exclus. 

Elle est née avant même l’arrivée du médecin pendant une tempête de neige en plein mois de décembre, il y a bien longtemps (1922), au Témiscamingue. Fille des souches, des défricheurs de pays comme l’était son père, Laurette Lepage, fondatrice de la Fraternité de l’Épi, se dit née pour des aventures folles. « Cela vient de mes origines et de Dieu », confie-telle. Et des folies, elle en a fait.

« Élevée dans I’eau bénite, les mots consacrés et la messe quotidienne du carême » selon son expression, à 18 ans elle dit oui à la vie religieuse chez les Sœurs de l’Assomption de la Sainte Vierge. Elle vivra ainsi 30 ans de vie communautaire consacrée principalement à l’enseignement et à une mission de 5 ans au Brésil. Puis, au beau milieu de sa vie, grâce au concile Vatican ll, elle a changé de Dieu… Elle est passée du Dieu sévère qui surveille, fait la morale et punit au Dieu d’amour et de miséricorde. Étouffant dans un contexte de vie qui n’allait pas au bout de ses rêves, elle décide de quitter à 48 ans.

C’est un nouveau départ. Deux ans plus tard, elle croise l’amour. Lucien Boulet, qui lui apportera, dans l’abondance, 8 ans de bonheur. ll décèdera du cancer en seulement 3 mois. « Ce sont les pauvres qui m’ont fait sortir de mon deuil », avoue-t-elle. Elle s’engage alors à faire du bénévolat dans la Base-Ville de Québec, au Relais d’espérance où se rassemblent des personnes marginalisées ou en difficulté. C’est là que sa vie prendra un tournant majeur. Alors qu’elle leur avait dit que l’argent ne fait pas le bonheur, Denis, une des personnes présentes lui lance : « OK Laurette, donne-nous ton char et ton beau manteau de fourrure et, nous aussi, on va être heureux! » Une parole de pauvre qui la bouscule profondément et lui rappelle celle de Jésus au jeune homme riche : « Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres… Puis viens, suis-moi! » (Mt l9, 21) Alors, elle vend tout ce qu’elle possède et, à 62 ans, retourne au Brésil vivre avec les plus pauvres qui habitent les dépotoirs publics. Son entourage la trouve complètement folle. Elle, passant au milieu d’eux, va son chemin. « Je m’en remets à sa Parole : « Ne crains pas, je te tiens par la main. » (Is 43. 13)[1] »

Elle y fera une découverte déterminante pour la suite de sa vie : « C’est là, dans cette terre de douleur et d’espérance, que j’ai découvert avec émerveillement la Fraternité du Serviteur souffrant, fondée par le père Frédy Kunz, f.ch. Mais tout a basculé en moi alors que je partageais la vie de mes frères et sœurs du dépotoir. C’est dans le visage massacré de ces êtres humains, devenus déchets de la societé au milieu des déchets du dépotoir, que j’ai découvert un autre visage : celui du Christ, Serviteur souffrant. La Bible dit de lui : « ll était si defiguré qu’il n’avait plus I’apparence d’un homme. » (Is 53,14)[2] » Elle tiendra 5 ans au Brésil et finira pu être expulsée par le gouvernement qui lui refuse son visa permanent. Sa présence est subversive au milieu des exclus. Au retour, elle s’installe dans la Basse-Ville de Québec et rassemble en fraternité les enfants de Dieu blessés et éparpillés sur les chemins d’ici, et demeure au milieu d’eux durant 15 ans. C’est un peu la parabole du repas de noce boudé par les invités. C’est en pleine nuit que le nom de Fraternité de l’Épi lui viendra : « Le symbole de l’épi recèle bien la mystique des chants d’Isaïe », dit-elle (ls 42, 49, 50, 52 et 53) [3].

Désormais, dans une maison de retraite, elle porte dans sa prière les Fraternités de l’Épi d’ici et celles qu’elle a rencontrées de par le monde dont celles du Serviteur souffrant au Brésil. Elle les visite tant qu’elle peut. « Je ne suis plus la mère » dit-elle, mais un membre tout simplement. Une petite équipe appelée COR (Communion-Organisation-Résistance) est responsable de tenir la vie ensemble. En amour avec Dieu, selon son expression, elle consacre tous ses vendredis au silence, seule, à la source avec le Bien-aimé. Une présence qui se poursuit toute la semaine. Elle continue d’être attentive au monde et à la vie de l’Église. Sa « lettre pastorale » envoyée au cardinal Ouellet de Québec pour l’interpeller fraternellement à l’occasion de ses propos sur la foi au Québec a fait le tour du monde. Pour elle, « l ‘avenir de l’Église est dans ces petits groupes commumautaires »

Texte publié dans la revue électronique www.sentiersdefoi.com Vol. 5 no 2 / 7 octobre 2009 et reproduit avec la permission de l’auteur.

 


NOTES 

[1] Lepage, Laurette, Debout les pauvres! Novalis, 2009, p. 23.

[2] 2. Ibid., p. 33.

[3] 3. Ibid., p. 37.

Ce contenu a été publié dans Portraits de femmes par Gérard Laverdure. Mettez-le en favori avec son permalien.

A propos Gérard Laverdure

Gérard est un militant chrétien préoccupé par la justice sociale. Il est aussi animateur de pastorale retraité, écrivain et pamphlétaire. Sa relation amoureuse, sa paternité (5 enfants et 6 petits-enfants) et ses engagements sociaux et ecclésiaux ont été pour lui des grâces qui ont contribué à façonner ce qu’il est et devient.

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