La célébration du Mémorial de la Cène sans discrimination

Cet article [1]   prend appui sur le texte de 1 Co 11,23-36, lequel reflète une pratique communautaire du Mémorial de la Cène remontant aux toutes premières décennies de l’Église. Il fera d’abord un bref rappel de la situation dénoncée par Paul et en dégagera les implications éthiques. Il verra ensuite à retracer l’ancrage théologique de la célébration du Mémorial. Il suggérera enfin quelques pistes herméneutiques susceptibles de favoriser une pratique éclairée du Mémorial dans les groupes d’appartenance chrétienne. Ces pistes rejoindront nécessairement des sensibilités et préoccupations féministes. 

Scandale à Corinthe 

Les réunions des premières communautés chrétiennes pouvaient avoir lieu dans des maisons privées, habituellement autour de repas qui intégraient le Mémorial de la Cène. On y retrouvait des chrétiennes et chrétiens de différentes couches sociales. Cette rencontre des classes eut malheureusement pour effet de générer tensions et divisions dans certains rassemblements. L’amour, qui devait normalement prévaloir dans ces réunions, aurait pourtant dû suffire à prévenir ce type de malaises. Tel ne fut pas le cas dans la communauté corinthienne puisque le problème émergeant de ses célébrations est bel et bien lié à la disparité des classes sociales. Les riches s’empiffrent et s’enivrent, «faisant affront à ceux qui n’ont rien», dénonce Paul (v. 22). La réjouissance des riches entraîne donc l’humiliation des pauvres. L’apôtre s’insurge contre cet état de fait et crie au scandale. 

Quelques considérations éthiques 

Les membres de la communauté de Corinthe se sont rendus coupables d’une multitude de fautes, comme en font foi les véhémentes remontrances qui leur sont adressées par l’apôtre Paul dans sa première lettre. Il les traite de «bébés» dans la foi, inaptes à recevoir une nourriture spirituelle solide, mais seulement capables de prendre du lait (1 Co 3,1-2). 
Il demeure toutefois qu’en dépit de leurs égarements, les Corinthiens n’ont pas renoncé à leur attachement au Christ. Ce qui leur vaut d’être toujours considérés par Paul comme des frères, voire des saints (1,2.10). On serait quand même enclin à croire, si l’on s’en remettait aux normes subséquemment établies par la tradition chrétienne relativement aux conditions de partage du repas du Seigneur, que la gravité de leurs fautes aurait dû les en exclure. Pourtant, quand vient le temps de dénoncer les pratiques coupables qui rendent effectivement indignes d’y prendre part, Paul n’évoque aucun des écarts moraux dont il a fait état dans l’ensemble de la lettre. Il s’en prend plutôt à l’attitude nocive, à l’intérieur même de la célébration, celle qui enfreint le commandement de l’amour. C’est leur manque de charité envers les participants qui les rend indignes et non leurs écarts répétés à l’éthique chrétienne au fil de leur vie. Il n’y a donc pas d’exclus. 
Le cas corinthien fournit un point de référence de première importance relativement à l’admissibilité au repas du Seigneur. Il prend en compte la parole de Jésus : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades » (Mt 9,12-13). Ce que Paul a vraisemblablement bien saisi et intégré. Il ne faut, en effet, surtout pas exclure du repas du Christ ceux et celles qui ont des difficultés à vivre leurs engagements chrétiens. Au contraire, il faut favoriser leur participation pour qu’ils puissent se vivifier à la source. 
Une première conclusion : Tant et aussi longtemps que la personne croyante professe son attachement au Christ, elle est conviée à son repas.

Une mauvaise intitulation 

Pour remédier à la déviation scandaleuse des Corinthiens, Paul rappelle l’événement à l’origine des rassemblements chrétiens, en l’occurrence, le dernier repas du Seigneur. Il cite les paroles de Jésus qui lui en ont conféré le sens. Il le fait pour inviter les Corinthiens à vivre leurs rencontres en fidélité à l’esprit de ces paroles. Il convient, ici, de les rappeler (v. 23- 26) : 

Le Seigneur, dans la nuit où il fut livré, prit du pain, et ayant rendu grâce (eucharistèsas), il le rompit et dit : « Ceci est mon corps pour vous; faites ceci en mémoire (anamnèsin) de moi » Il fit de même pour la coupe après le repas, en disant : « Ceci est la coupe de la nouvelle alliance en mon sang; faites cela, chaque fois que vous en boirez, en mémoire (anamnèsin) de moi. »

 

On remarque d’emblée que le vocable « eucharistie », retenu par la tradition chrétienne pour désigner la célébration de la Cène, n’est, en réalité, utilisé qu’en référence à un geste accessoire de la célébration, soit celui de rendre grâce. Il s’agit, en effet, d’une étape du rituel en vue d’en arriver à la recommandation ultime de répéter le geste en mémoire (anamnèsis) de Jésus. Autrement dit, Jésus ne demande pas de rendre grâce –c’est-à-dire de faire eucharistie-, mais bien de répéter le geste en sa mémoire. Or, faire mémoire est essentiellement dynamique. Ce n’est pas simplement évoquer les faits, mais plutôt les faire vivre. Si bien que faire mémoire de Jésus, c’est se rappeler ce qu’il a été et ce qu’il a fait pour perpétuer le personnage et pour épouser ses options dans notre monde d’aujourd’hui. 
Au cours des siècles, «  l’Eucharistie  » est devenue une liturgie d’adoration où l’engagement à bâtir le Royaume à la suite du Christ a été presque entièrement éclipsé. On en a fait quelque chose d’énigmatique, dont les rites, il faut bien l’admettre, n’ont pas été sans faire penser à ceux des religions à mystères. On n’a qu’à observer certains éléments constitutifs de la célébration pour s’en convaincre : sacrifice, immolation, sang, gestes et langages occultes; le tout sous la présidence d’un personnage consacré (un gourou), qui a franchi les étapes initiatiques, qui détient les codes du mystère et qui a le pouvoir de faire advenir des transformations «surnaturelles», devant une assistance qui ne comprend pas mais qui incline la tête, trouvant là satisfaction à une certaine soif, inavouée, de mystification. Ceci n’est effectivement pas étranger à un certain attrait dissimulé au fond de chaque être humain pour le prodigieux, le secret, l’inouï. 
Pourtant, il semble tellement logique que devant l’imminence de sa mort, Jésus demande à ses collaborateurs de « faire mémoire de lu i», non pas simplement dans le but de revivre, dans le futur, ce moment brûlant des dernières heures de sa vie avec eux, mais bien en vue de prendre à leur charge ce qu’il a essayé de faire pour l’humanité; de faire leurs ses options afin de bâtir un monde meilleur. Si, à la lumière de ces quelques considérations, on redonnait à la célébration son sens d’engagement au lieu d’en faire commodément un lieu d’adoration, cela entraînerait tellement de remises en question et ouvrirait à tant de possibles que ceux qui détiennent actuellement les rênes du pouvoir ne veulent même pas en envisager l’éventualité et refusent toute ouverture en ce sens. 
Une deuxième conclusion : Le fait de redonner à la célébration du dernier repas de Jésus une appellation plus juste favorise une pratique plus fidèle à l’intention originelle. 

Des pistes herméneutiques 

Le Mémorial de la Cène peut finalement être présenté comme le lieu où on se rassemble autour de Jésus pour redire son option chrétienne, pour partager sur les manières de traduire une telle option dans le monde actuel, pour parler de ses propres engagements et pour se supporter mutuellement dans leur réalisation. Bref, pour s’alimenter à la source, s’énergiser et trouver la force de continuer. Si cette perspective est réellement conforme à ce que le Christ a voulu au départ et à ce qu’il attend de nous maintenant, elle implique des modifications radicales à l’approche traditionnelle du Mémorial de la Cène, tant au niveau de la fréquence, la fréquentation, la présidence et la forme. 

La fréquence.

Est-il nécessaire de multiplier les célébrations du Mémorial? Le faire peut entraîner le risque de la routine et de la perte de vue des motifs profonds qui rassemblent. Quand il s’agit de groupes chrétiens réunis sur des bases d’affinités, d’idéologies ou de projets communs, la fréquence devrait être déterminée à partir d’ententes au sein des groupes. Bien sûr, cette approche n’est guère praticable dans les grands rassemblements paroissiaux. 

La fréquentation. 

Qui peut participer au Mémorial? Les évangiles regorgent d’exemples où Jésus se retrouve en compagnie de gens qui ne répondent pas aux normes d’orthodoxie de la religion juive. Il mange avec des publicains, des Juifs officiellement inscrits sur la liste noire. Il accueille les Samaritains, ennemis jurés des Juifs, et va jusqu’à les citer en exemple. Mais surtout, il fréquente des femmes et en compte parmi ses disciples et ses amies personnelles; il se laisse toucher par l’une d’elles publiquement reconnue comme femme de mauvaise vie; il prend la défense de celle que l’on s’apprête à lapider; et, comble d’audace, il confie à une Samaritaine d’aller annoncer la nouvelle du salut. 
Considérant l’attitude révolutionnaire de Jésus, qui repose sur une logique pourtant implacable, celle à savoir que tous les être humains sont égaux devant Dieu, il faut être téméraire pour oser pointer du doigt, en son nom, aujourd’hui, des catégories de gens comme étant indignes de participer à son repas. C’est faire affront au Christ que d’ostraciser des femmes et des hommes, que ce soit en raison de leur orientation sexuelle, de leur statut matrimonial ou de tout autre situation jugée « pécheresse » par l’institution. C’est faire affront au Christ de leur interdire l’accès à la Cène, quand ces personnes souhaitent sincèrement y participer. Leur exclusion est carrément anti-chrétienne. 
Paul avait très bien saisi cette ligne de fond, qui a présidé à l’attitude de Jésus à l’endroit des êtres humains. Il avait saisi que le repas du Seigneur doit être lieu de ressourcement pour tous ceux et celles qui veulent vivre comme disciples du Christ. Il savait que ces Corinthiens, aux cheminements moraux les plus sinueux, avaient plus que tout besoin de s’alimenter à la source vive, justement pour en arriver à surmonter leurs déplorables déviations. Seule exigence : vivre les célébrations dans la dignité et le respect des autres. 

La présidence. 

Qui peut présider au Mémorial de la Cène? Si on le comprend dans l’optique de ce qui précède, il devient clair que le privilège de la présidence relève du charisme et non du pouvoir. Certes, on ne s’y improvise pas; pas plus que l’on s’improviserait dans tout autre ministère qui ne correspond pas à ses talents. Par contre, le droit à la présidence n’est pas l’apanage d’un pouvoir mystérieux acquis par la consécration sacerdotale. Il revient, au contraire à toute personne, femme ou homme, qui en a l’aptitude, dont la reconnaissance relève du groupe. Il est clair, en conséquence, que nul ne peut d’autorité décréter qui a droit ou le pouvoir de présider au Mémorial de la Cène. Personne ne peut, par exemple, dire à un groupe de femmes qui souhaitent commémorer le dernier repas du Christ, sous la présidence d’une femme, selon le rituel qu’il a légué, qu’elles n’en sont pas autorisées. 

La forme. 

Quelle forme doit prendre la célébration du Mémorial? Pour avoir du sens, le Mémorial doit prendre les couleurs du groupe qui le célèbre. S’il est lieu de ressourcement et de renouvellement de ses engagements chrétiens, il doit nécessairement intégrer les particularités du groupe, ses préoccupations et les spécificités de ses options existentielles. Ces paramètres en définiront la forme. Bien sûr, pour en conserver l’essence, on respectera les symboles choisis par le Seigneur lui-même, en l’occurrence le pain et le vin, sinon on risque de dériver vers une autre sorte de célébration, qui pourrait certes avoir sa propre validité mais qui ne serait plus celle du Mémorial de la Cène de Jésus. 
Une troisième conclusion : Les modalités de la célébration du Mémorial de la Cène ne doivent pas relever d’une législation canonique mais doivent correspondre aux particularités et besoins de la communauté chrétienne qui la fait.

Conclusion 

Le Mémorial de la Cène demeure le lieu d’ancrage par excellence des regroupements chrétiens parce qu’il ramène à l’épisode ultime où Jésus remet entre les mains de ses disciples la suite de son oeuvre; parce que c’est la forme qu’il a choisie pour le faire; et parce qu’il est, en conséquence, l’occasion d’expression d’appartenance identitaire chrétienne. 
Le contenu de cet article n’est pas strictement à saveur féministe, mais si les paramètres qu’il met de l’avant sont justes, il apporte au mouvement féministe arguments et légitimation pour fonder son initiative d’intégrer à ses rassemblements la pratique du repas du Seigneur, sous la présidence d’une femme, bien évidemment. Car les femmes comme les hommes, si elles et ils se reconnaissent de la foi chrétienne, ont le droit, le pouvoir et le devoir de faire mémoire du Christ.

Odette Mainville est bibliste et professeure retraitée de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal


NOTES

[1]  Cet article s’inscrit dans la continuité d’un autre que j’ai rédigé en 2003 : Reconstituer la scène pour comprendre la Cène, dans Georges Convert, Le repas aujourd’hui…en mémoire de lui (Formation chrétienne), Montréal, Fides-Médiaspaul, 2003, 43-51. Il se trouve sur le site de Culture et Foi. Il serait avantageux d’en prendre connaissance en préalable à la lecture du présent article. 

Le présent article a été publié dans la revue L’autre Parole, no 111, automne 2006 et est reproduit avec les permissions requises. On le trouve aussi sur le site de L’autre Parole.  

 
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A propos Odette Mainville

Odette Mainville est bibliste et professeure retraitée de la faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal. Spécialiste du Nouveau Testament, elle s'intéresse particulièrement aux recherches sur le Jésus historique et au thème de la résurrection. Conférencière recherchée, elle est l’auteure de nombreuses publications concernant l’interprétation biblique, mais aussi de trois romans québécois.