La liberté que Jésus a donnée aux femmes

Quand la mort ravit un être tendrement aimé, qui a marqué notre vie, nous aimons  en faire mémoire. Des souvenirs ressassés, il émerge souvent ce qui, de  lui, a le plus contribué à nous faire grandir. La mise en scène fictive que voici rassemble  des femmes dont le destin a été transformé par le passage de Jésus. Elles sont là,  Marie de Magdala , la femme « adultère », la Samaritaine, la femme hémorroïsse, Marthe  et sa soeur Marie, chacune cherchant les mots pour dire le don le plus précieux reçu  de lui. Écoutons-les se souvenir[1]. 

 — Moi, dit l’Hémorroïsse[2], j’ai tellement  souffert de mon isolement. Pendant  douze ans! Imaginez! Douze ans à être  coupée du monde. Douze ans à rendre  impur quiconque me touchait. Quelle  humiliation! J’ai tant de fois souhaité  mourir pour de bon puisque, de toute façon,  je n’avais plus de véritable vie.  C’est bien le cas de le dire, la vie se vidait  de mon corps au rythme de l’écoulement  de mon sang. Ma blessure était  telle que j’en venais moi-même, comme  le reste du peuple d’ailleurs, à oublier  pourquoi le contact avec le sang provoque  l’impureté. Il y a effectivement tellement  de confusion à ce sujet que, dans  l’esprit de plusieurs, c’est comme si le  sang était sale. Moi, n’en pouvant plus,  j’ai fini par consulter un savant scribe,  — si bon et si compatissant, dont je tairai  le nom, vous comprendrez bien —, et  me faire expliquer le véritable sens du  sang. Mais oui, malheureusement, les  gens l’ignorent.
— Moi, je crois le connaître, risque Marie  de Magdala, mais je veux entendre  ce que t’a dit ce scribe.
— « Le sang, c’est la vie! La vie de toute  chair, c’est son sang![3] » s’est-il exclamé.  « Ma pauvre dame, tout le monde devrait  savoir cela puisque c’est là en toutes let-    tres dans les Écritures! » Puis il a expliqué  : « La vie vient de Dieu; elle appartient  à Dieu. Elle est, par le fait même,  sacrée. Comme le sang c’est la vie, le  sang est donc sacré. Or, il ne faut pas  toucher à ce qui est sacré. Le fait d’entrer  en contact avec le sang n’est pas en  soi péché; mais le cas advenant, il faut  se purifier pour revenir au monde  ‘profane’. Si on omet délibérément de  se purifier, c’est là que ça devient péché;  justement pour avoir mêlé le sacré  au profane. » J’ai alors compris pourquoi  ma tradition me demandait de rester à  l’écart du monde[4]: quelqu’un aurait pu  me toucher et être devenu impur sans le  savoir.
— Mais sachant tout cela, comment  alors as-tu osé toucher Jésus? s’écria  Marthe.
— Oui, oui, je sais bien; mon geste ne  semble pas très cohérent avec ce que je  viens de dire. Comment expliquer mon  audace? (L’hémorroïsse cherchait ses  mots, incertaine de se rendre convaincante.)  D’un côté, j’ai senti une petite  ouverture de la part de ce bon scribe. Il  ne voulait pas trop s’avancer, mais il  m’a quand même dit : « Écoutez : il y a  la loi et il y a la vie. La loi est stricte,  c’est bien sûr, mais dans la vie de tous  les jours, ce n’est pas toujours facile de  s’y conformer dans tous les détails.
L’important, c’est que vous fassiez toujours  votre possible. Il ne faudrait donc  pas trop vous torturer l’esprit. » Puis,  comme se parlant à lui-même, il a ajouté  : « Yahvé est si bon. Je ne peux pas  croire que… » Il n’en a pas dit plus,  mais c’était la brèche qu’il me fallait.  D’un autre côté, je connaissais la réputation  de Jésus. Je l’ai vu tant de fois  faire des encoches à la loi quand il s’agissait  d’aider les gens. Combien de  gens a-t-il guéri le jour du sabbat alors  que la loi l’interdit? Il ne cessait de clamer  : « L’homme n’est pas fait pour le  sabbat, mais le sabbat pour l’homme ».  Il avait pour son dire que si le sabbat est  fait pour l’être humain, c’est donc une  journée idéale pour lui faire du bien. Et  Jésus, comme le scribe, était si bon.  Tous les deux voulaient tellement faire  les oeuvres de Yahvé. Quoique Jésus  prenait encore beaucoup plus de liberté,  bien évidemment! Il me semblait que  Yahvé devait aimer et approuver ce que  faisaient ces deux hommes.
— De toute manière, en ce qui concerne  Jésus, depuis que Dieu l’a relevé d’entre  les morts, cela ne fait plus aucun doute,  s’exclame Marie de Magdala.
— J’étais donc dans un véritable dilemme  : d’un côté, j’avais la nette  conviction qu’à seulement toucher Jésus  je serais guérie, tout en sachant très bien  que je n’avais pas le droit de le faire; de  l’autre, j’étais certaine que Jésus m’accorderait  la guérison si je la lui demandais.  Mais allez donc demander une telle  chose devant tout le monde! Imaginez si  les gens qui le suivaient avaient su! Je  me suis dit que si, en le touchant, j’étais  instantanément guérie, ma situation  d’impureté serait aussi instantanément  annihilée, vous comprenez, et que, par  conséquent, je ne le rendrais pas impur.  Vous savez la suite. Quelle délivrance!  Il m’a redonné la vie, quoi! J’ai depuis  une vie normale avec mon mari, ma famille,  avec tous ceux et celles que je côtoie.  Il a défait les liens qui me gardaient  prisonnière, me redonnant la liberté de  vivre. De vivre comme tout le monde,  enfin!
— Je t’écoute raconter cela, reprend Marie  de Magdala, toute songeuse, et je  suis étonnée de voir comment toute vie  est précieuse pour Jésus. Et encore plus  frappant, la vie d’une femme a autant  d’importance que celle d’un homme.  Hommes et femmes sont égaux devant  lui.
— Oui, en effet, les hommes et les femmes  sont égaux pour Jésus, s’exclame  Marie. Ce qu’il a fait pour moi en est un  exemple criant. La chance qu’il m’a  donnée est complètement renversante  dans le monde où nous vivons.
— Je t’en prie Marie, ne recommence  pas avec cette histoire[5] s’impatiente  Marthe, sa soeur. Ton attitude m’a tellement  irritée, ce jour-là. On invite Jésus à  la maison, et voilà que Madame me  laisse tous les préparatifs sur les bras,  sous prétexte de s’instruire!…
— Voyons, Marthe! Tu ne vas pas encore  faire la mauvaise tête. Si ma propre  soeur ne comprend pas, soupire Marie,  comment faire accepter au monde ce  droit que j’ai reçu de Jésus?
— J’avoue Marie, que moi non plus, la  dite « femme adultère », je ne saisis pas  très bien de quel droit tu parles.
— Le droit de s’asseoir aux pieds de Jésus  et de ne rien faire, ironise Marthe.
— Bien Marie, il semble que nous ayons  vraiment besoin que tu expliques, reprend  avec sérieux « la femme adultère ».
— Vous savez très bien que le droit de  s’asseoir aux pieds d’un maître pour recevoir  l’instruction[6] est réservé aux  hommes. Ce droit leur confère, par le  fait même, les privilèges d’interpréter,  d’enseigner, de diriger, etc. La société  ne reconnaissant aucun de ces privilèges  aux femmes, nos chefs jugent prudent  de nous garder dans l’ignorance. Mais  Jésus, lui, m’a enseigné exactement  comme il l’a fait à ses disciples. Il m’a  fait comprendre que si Dieu m’a donné  une intelligence j’avais le droit de l’éclairer.  Réalisez-vous ce que ça implique?  Considérant justement les implications,  je qualifierais son geste de prise  de position radicale à l’encontre d’une  tradition très ancrée dans notre culture.
— Moi, je continue à croire que tu t’enfles  la tête, ma chère soeur.
— Attention Marthe! Marie est en train  de me faire réaliser des choses en ce qui  me concerne personnellement; des choses  que je n’avais encore jamais vues  avec autant d’acuité, dit Marie de Magdala  d’un air très songeur. C’est effectivement  grave et plein d’implications ce  que tu dis, Marie.
— C’est tout simplement éblouissant!  renchérit Marie. J’avais souvent entendu  Jésus s’entretenir avec mon frère Lazare.  J’étais fascinée par l’enseignement  qu’il lui livrait. Je mourais d’envie de  me joindre à eux. Je découvrais avec  émerveillement que je comprenais tout  ce que Jésus lui apprenait. C’est fou,  mais je découvrais en même temps que,  moi, une femme, je devais pouvoir assouvir  mon incommensurable soif d’apprendre.  Puis, j’avais d’ailleurs entendu  parler de la fameuse parabole des talents  que Jésus avait racontée un jour. Alors,  tout se bousculait dans ma tête : Avaisje  le droit d’étouffer mon intelligence?  Mais comment la développer? Pour la  faire fructifier où? Auprès de qui? Puis,  à bout d’énergie, je finissais par me dire  que la parabole des talents[7], c’était sûrement  pour les hommes. Je savais, certes,  qu’il y avait des femmes qui suivaient  Jésus[8], mais je croyais que c’était uniquement  pour servir les hommes. — Pardonne-  moi, Marie (de Magdala)—. J’avais  beau me raisonner; ma lutte intérieure  me reprenait de plus belle. Or,  j’avais bien remarqué que Jésus traitait  les femmes avec autant de respect qu’il  traitait les hommes. Ça, j’avoue que ça  m’intriguait. C’est ce qui m’a donné  l’audace…
— Et Marie a sauté sur la première occasion.  Nous avions invité Jésus à venir  manger chez nous et dès qu’il est arrivé,  elle l’a accaparé.
— Pauvre Marthe! Je n’arriverai certainement  pas à te convaincre. Mais enfin,  dès qu’il est arrivé, oui effectivement, je  l’ai interpellé. Je me suis mise à lui poser  des questions. Ça déferlait. Et quel  accueil Jésus m’a réservé! Il me souriait  d’un air ravi. Sans trop m’en rendre  compte, je m’étais tout bonnement retrouvée  assise à ses pieds. Eh oui! Dans  la position de l’élève devant son maître!    Et lui, n’en a même pas fait la remarque.  Tout avait l’air si naturel pour lui.  Plus tard, quand je me suis ressaisie, en  repassant la scène, j’ai réalisé que pour  Jésus, c’était normal qu’une femme  s’instruise. Or, sachez-le bien, mesdames,  s’exclame Marie dans une feinte  d’orgueil enjouée, le savoir confère l’influence  et le pouvoir!
— Oh, Marie! dit la dame de Magdala,  en riant aux éclats, avant que les hommes  n’acceptent une telle réalité, il s’en  écoulera des siècles! Des millénaires  même!
— Trèves de plaisanterie, je n’ai pas encore  fini de mesurer l’ampleur du don  que Jésus a fait aux femmes à travers  son geste à mon égard. La liberté de  s’instruire, réalisez-vous? C’est sûr qu’il  me faudra lutter pour me prévaloir de ce  droit. On pourra toujours me faire obstruction,  mais on ne pourra jamais  m’enlever du coeur la conviction que  Dieu veut que ce droit soit reconnu aux  femmes, puisqu’Il a donné raison en  tout à Jésus en le ressuscitant.
— Tu sais, Marie, ta façon d’exprimer  avec autant de lucidité les conséquences  pour les femmes du geste de Jésus à ton  égard me fait encore mieux saisir ma  propre expérience, reprend Marie de  Magdala[9]. L’enseignement privé que Jésus  a bien voulu te donner, je l’ai reçu  au fil des jours en le suivant. Car tu sais,  ce qui m’est arrivé est tout aussi inouï.  Si je commençais par le commencement!  Tout d’abord, j’ai toujours senti  que j’avais en-dedans de moi…— je ne  sais pas trop comment dire sans avoir  l’air prétentieuse— que j’avais du  « leadership ». Oui, c’est ça, je me sentais  capable de rassembler, d’organiser,  de diriger… Eh bien! Jésus s’en est vite  rendu compte. Aussi, il n’a jamais cessé  de me confier des responsabilités. Nous  discutions beaucoup ensemble. Il savait  très bien qu’il ne pouvait pas m’envoyer  en mission comme il le faisait avec les  hommes; ça aurait été me jeter dans la  gueule du loup. Il disait que notre société  ne le permettrait jamais et que ce serait  trop dangereux pour moi; puis que  de toute façon, on ne recevrait pas l’enseignement  d’une femme, ajoutait-il.  Mais il me laissait prendre une foule    d’initiatives dans son entourage. Il souhaitait  surtout que j’aide les femmes à  développer leur estime personnelle et  que je les encourage à se tenir debout.  Au début, ses compagnons — et même  les femmes!— me regardaient de travers.  À la fin, ses plus proches collaborateurs  avaient appris à respecter mon opinion et  à me faire confiance. Ah! il y avait encore  des réticences à l’occasion. Le naturel  a toujours tendance à refaire surface,  mais Jésus répétait sans cesse :  « Pourquoi le souffle de Dieu, qui fait vivre  et qui inspire, serait-il de moindre  valeur dans les femmes que dans les  hommes? » Que vouliez-vous que les  hommes répliquent à une telle sagesse?  Comme toi, Marie, je me bute aux entraves  sociales quand j’ai le goût d’exercer  la liberté que Jésus m’a donnée. Mais je  sais qu’elle est là, invulnérable endedans  de moi, et j’ose espérer qu’elle  soit une semence. Si Dieu a su vaincre la  mort en faveur de Jésus, il saura bien  également faire triompher la liberté qu’Il  a donnée aux femmes par ce même Jésus.
— Écoutez les amies, si vous êtes étonnées  de ce que Jésus a osé faire pour  vous, en terre purement juive, en défiant  les interdits, imaginez donc ce qu’il a  fait pour moi « La Samaritaine![10] » Dans le  monde juif, ça dépasse l’entendement.  Quand j’y pense, je suis même surprise  qu’il n’ait pas été exécuté sur le champ[11]!  Depuis quand un Juif a-t-il le droit de  s’adresser à une femme, comme ça, en  public? À une Samaritaine, par-dessus le  marché! Même ses disciples, quand ils  sont revenus de leurs courses, en étaient  tout simplement scandalisés! Pourtant,  ils en ont vu d’autres à ses côtés!
— Ah oui, cette fois-là, sa liberté dépassait  toutes les bornes. Même moi, qui, en  le suivant, ai vu tant d’entorses de sa  part, j’ai encore du mal à m’habituer à  celle-là, dit Marie de Magdala.
— Qu’il me parle en public, à moi,  femme samaritaine, c’était déjà inadmissible,  mais qu’il l’ait fait en dépit de  mon lourd passé libertin, c’est renversant!
— Là, je t’arrête, dit la femme  « adultère ». Jésus ne s’est jamais empêché  de côtoyer les pécheurs (excusemoi!),  même si la religion le lui interdisait.  Il avait pour son dire que ce n’est  pas en les méprisant et en les gardant  loin qu’on peut leur faire comprendre  que Dieu les aime. Il n’a d’ailleurs jamais cru que le contact avec qui que ce  soit –homme, femme, étranger, lépreux,  pécheur- pouvait rendre impur.
— Mais plus encore, c’est par une  femme, une samaritaine indigne, que Jésus  a fait entrer la foi en Samarie[12],  ajoute la Samaritaine.
— Sans compter que Jésus était en train  de dire au monde qu’aux yeux de Dieu,  les Samaritains valent autant que les  Juifs. Ça ce n’est pas près d’être gobé  par les autorités juives! Les impacts politiques  et religieux sont tout simplement  trop grands. On ne peut pas voir l’immensité  d’une montagne en se tenant à  son pied; il faut prendre du recul.
— N’empêche qu’au plus profond de  mon coeur, moi, la célèbre Samaritaine,  je suis une femme libre. Jésus m’a rendu  l’estime de moi-même. Il m’a montré  que mon témoignage était digne. Un  seul problème : avec toute la fougue qui  m’habite, j’ai peine à accepter que les  choses bougent si lentement.
— Moi, risque timidement la « Femme  adultère »[13], en t’écoutant, chère soeur de  Samarie, toi qui sembles si à l’aise de  parler de ton cas, même si tu as eu cinq  maris, ça me donne de l’audace de parler  à mon tour. J’ai traîné ma honte longtemps  après que Jésus m’ait sauvé la vie.  Que dis-je? je la traîne encore. Vous savez,  on m’avait surprise en flagrant délit  avec cet homme… J’étais sûre que j’allais  mourir, qu’ils allaient me lapider,  comme le prescrit la loi.[14]
— Et l’homme, lui? s’indigne la Samaritaine.
Haussant les épaules et hochant la tête,  la pauvre « Femme adultère » semblait  incapable de donner plus de précision.
— Ah, mais Jésus a bien dû penser que  tu n’avais pas commis l’adultère toute seule, ricane la Samaritaine.
— Mais enfin, moi qui me sentais si  souillée, si sale, si indigne… Moi qui,  toute tremblante, n’osais même pas redresser  la tête quand Jésus m’a interpellée. J’entends encore la douceur de sa  voix- : « Femme, où sont-ils donc ceux-là  qui t’ont amenée à moi? Ils ne t’ont  pas condamnée? » J’ai levé la tête et j’ai  lu tellement de bonté, de miséricorde  dans son regard. J’ai alors compris que  j’étais sauvée.
Elle essuya une larme, tandis que les autres,  émues, baissaient la tête en silence.
— Mon histoire est peut-être plus personnelle,  mais je voulais quand même  en parler parce que, en dedans de moi,  je me sens grandie face à Dieu; parce  que Jésus a montré, que, oui, pour Dieu,  homme et femme sont égaux. Pourquoi,  lui, il aurait échappé à la mort et moi  pas? L’attitude de Jésus a suscité en moi  un tel bien-être intérieur, une telle libération.  Mais jamais je ne recommencerai!  Oh non! s’écrie-t-elle avec conviction.
Marthe, s’approche par derrière, posant  les mains sur ses épaules, elle  dit affectueusement :
— Ton histoire est loin d’être banale.  Elle est un baume pour les femmes bafouées.  Elle clame l’égalité dans l’exercice  de la justice. Elle est garante de l’amour  de Dieu pour les femmes. Elle est  promesse qu’un jour, on nous respectera  et nous reconnaîtra pleinement, nous  aussi, les femmes.
Les autres, la regardant avec tendresse,  se taisaient toujours. Marthe reprit:
— À moi aussi, Jésus a donné quelque  chose, et ce quelque chose est très précieux.  Ah, bien sûr, ce n’est pas comme  à ma soeur, la possibilité de m’instruire;  il savait que, de toute façon, ça ne m’intéressait  pas. Mais ce qu’il m’a donné,  je le chéris presque égoïstement : une  amitié personnelle. Il a été mon ami, lui,  un homme juif, à moi, une femme!
— Dans ce cas, à moi aussi, dit sa soeur.
— Laisse-moi donc ce qui m’appartient,  veux-tu Marie! Oui, il a été mon ami.  Au début, je craignais les jugements;  mais pour Jésus, c’était tellement naturel.
— Ce que tu dis n’est pas banal, Marthe,  reprend Marie de Magdala. Tu sais,  dans notre groupe, Jésus voulait vraiment  que les hommes et les femmes  aient ce type de relation, sans jugement.  Il était aussi à l’aise avec les femmes  qu’avec les hommes. Ah, ce n’est sûrement  pas le même type d’amitié qu’il a  eu pour toi, se rattrape Marie de Magdala,  soucieuse de ne pas déplaire à Marthe.  Mais au delà de toutes les réticences  que son attitude engendrait, c’était  une semence de libération sociale que  Jésus jetait en faveur des femmes. J’oserais  dire que la relation d’amitié qu’il  a eue avec toi … et avec ta soeur aussi,  peut-être?… est une sorte de consécration  de rapports nouveaux entre les  hommes et les femmes. Il osait vous rencontrer  même si Lazare n’était pas là,  tout simplement parce qu’il attachait  beaucoup de valeur à votre compagnie.  Jésus franchissait là un seuil important.  C’est encore une liberté nouvelle qu’il  octroyait aux femmes
— Mes chères soeurs, Jésus a semé un  vent de liberté dans le coeur des femmes,  et cela, d’une multitude de manières.  L’histoire de chacune d’entre nous en est  un témoignage vivant. Il y aurait encore  bien d’autres exemples à citer. Si seulement  le message de Jésus pouvait être  entendu, reçu, mis en pratique, le monde  entier serait transformé! Car après tout, –  je ne le répèterai jamais assez- Dieu lui a  donné raison, puisqu’il l’a ressuscité.  Mais vivons dans l’espérance et dans la  foi. Dieu est le Maître de l’univers. Il  peut vaincre toutes les résistances. La  liberté que Jésus a donnée aux femmes,  un jour, s’épanouira pleinement pour le  plus grand bien de l’humanité!

Odette Mainville est bibliste et professeure retraitée Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal.
« Je dédie cet article à André Myre en reconnaissance pour son travail libérateur auprès des groupes  marginalisés. L’article était, au départ, destiné à un collectif en son honneur, lequel n’a malheureusement  pas été achevé. »
Ce texte a été publié dans la revue L’autre Parole, no 114, été 2007 et est reproduit avec les permissions requises. 


 

NOTES

[1]   Sans malice aucune, on garde ici, pour certaines femmes, les pseudonymes par lesquels la tradition  chrétienne les a identifiées, cela en raison du pouvoir évocateur du type d’intervention de Jésus à leur  égard.  

[2]   L’épisode concernant l’hémorroïsse se retrouve dans les synoptiques : Mc 5,25-34 ; Mt 9,20-22 ; Lc  8,43-48. 

[3]   Lv 17,11.14 ; Dt 12,23 ; aussi Gn 9,4 ; Ex 24,8  

[4]   Lv 15,25-30. 

[5]   Voir l’épisode de Lc 10,38-42 relatant la visite de Jésus chez Marthe et Marie.  

[6]   Les élèves s’assoyaient effectivement par terre aux pieds de leur maître pour se faire instruire. Ainsi,  selon Ac 22,3, Paul reçoit sa formation à la loi aux pieds de Gamaliel.

[7]   Voir Mt 25,14-30 ; Lc 19,12-27.  

[8]   Lc 8,1.  

[9]   Il ne faut pas confondre Marie de Magdala et la pécheresse non identifiée de Lc 7,36-50. La traditionnelle  confusion vient sans doute du fait qu’elle soit nommée, en Lc 8,2, immédiatement après l’épisode  de la pécheresse, alors qu’on dit de Marie de Magdala qu’il était sorti sept démons. En raison  de ce dernier détail, la possession de Marie a été associée à la situation de péché de l’autre femme.  Pourtant, les démons des évangiles ne suscitent pas le péché mais sont cause ou explication de la maladie  physique ou mentale. Or, dire que Marie de Magdala a été délivrée de sept démons peut signifier  qu’elle ait été guérie d’une maladie incurable, considérant la valeur du chiffre sept, symbole de la plénitude. 

[10]   Jn 4,1-42  

[11]   Il importe de rappeler ici la profonde division qui existait entre Juifs et Samaritains. Les Samaritains  étaient considérés comme un peuple bâtard du fait qu’il était composé d’un mélange d’Israélites et  de colons étrangers. En effet, lors de l’invasion assyrienne en Samarie, en 722 av. J., les conquérants avaient,  d’un côté, déporté en terre étrangère une partie de la population samaritaine, mais ils avaient,  de l’autre, amené en Samarie des étrangers (dits « païens », du fait qu’ils adoraient plusieurs divinités).  Le métissage raciale avait aussi entraîné une sorte de syncrétisme religieux, carrément décrié par les  Juifs de race pure. Bref, les deux groupes, Juifs et Samaritains, se détestaient mutuellement. On saisit  alors l’ampleur de la provocation, dans l’épisode du bon Samaritain (Lc 10,29-36), quand Jésus propose  justement le Samaritain comme modèle, alors que deux Juifs de la plus haute orthodoxie, un lévite  et un prêtre, n’ont pas su adopter le comportement charitable qui plaît à Dieu. (Voir aussi en Lc 17,11-  19, le récit de la guérison de dix lépreux dont seul le Samaritain revient remercier Jésus).

[12]  Jn 4,39-42

[13]   Jn 8,1-11  

[14]   Lv 20,10 ; Dt 22,22-24  

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A propos Odette Mainville

Odette Mainville est bibliste et professeure retraitée de la faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal. Spécialiste du Nouveau Testament, elle s'intéresse particulièrement aux recherches sur le Jésus historique et au thème de la résurrection. Conférencière recherchée, elle est l’auteure de nombreuses publications concernant l’interprétation biblique, mais aussi de trois romans québécois.