Si tu t’appelais Françoise

Christiane LafailleUn départ qui se dérobe

Écrire sur le pape François et les femmes. Je repousse. Pousser encore. Expulser, expurger tous ces mots qui « gestationnent » et se congestionnent en moi. Je repousse le moment où je devrai m’asseoir; entrer en moi dans un corps à corps de l’âme et m’immerger dans les profondeurs de mes convictions, dans cette soif de justice qui est mienne. Cette soif jamais abreuvée, toujours là, et qui nage en moi de toute la force de ses membres, cherchant à fendre cette lame de fond devenue infranchissable.

L’infranchissable mur du son. Quels mots naîtront de cette joute intérieure? Doux, tendres ou tranchants? Bien qu’ils n’existent pas encore, je les sens déjà qui nagent en eaux troubles. Troublée je m’éloigne, sujet hors sujet. Je me demande s’il est encore pertinent d’écrire sur la condition des femmes. Désabusée? Peut-être. Tellement de mains avant moi ont noirci des pages et des pages de cette condition apparemment spécifique aux femmes, déterminée je suppose par leur fonction reproductrice et leur capacité à donner la vie. Cette condition de mère potentielle qui déterminerait, selon certains, toute leur façon d’être et leurs fonctions féminines, leur « nature féminine ». Peut-on vraiment sortir de ce vieux discours qui danse en redondance? Tous ces mots à effacer, empoussiérés… Si seulement ils avaient été écrits sur le sable…

Une ouverture qu’on n’attend plus

L’exhortation apostolique de notre pape François dénonce le machisme, le pouvoir, le service des femmes trop souvent confondu avec servitude et propose que les femmes occupent des postes décisionnels. Quel baume! Il me tarde de savoir quels seront ces postes décisionnels, de quelles décisions les femmes seront-elles partie prenante dans notre Église universelle. Univers sans elle. En ce sens, ne serait-il pas opportun de mettre en lumière les conditions vécues par les femmes de tous les continents et les écouter sur ce qu’elles ont à dire et à témoigner de leur propre expérience humaine. Ne serait-ce pas le premier pas vers l’inclusion et la justice? Nous reconnaître le droit à une parole libre sur les sujets qui nous touchent intimement. Nous reconnaître comme sujets libres possédant en nous-même l’entière capacité de discerner et de faire des choix éclairés. Nous reconnaître comme seules aptes à déterminer s’il existe ou non des qualités « propres » aux femmes. Cesser de nous dicter ce que mes sœurs et moi devrions être ou penser et admettre que pour certaines d’entre nous existe aussi le désir de dire oui à l’appel de Dieu et d’accéder aux fonctions figées par la tradition.

Et si tout a été dit?

Alors que dire? Que dire de notre pape et les femmes? Que lui dire qu’il ne sache déjà? Puis-je risquer un dire sans re-dire encore et toujours? Redire sans me perdre, sans quêter un tout petit morceau d’amour, une toute petite ouverture envers l’autre moitié de l’humanité. Cette moitié dont je suis. Que dire sans s’humilier dans l’attente d’une réponse qui n’arrive plus?

Tant de femmes ont parlé, ont écrit. Tant de théologiennes théologisent à partir d’une vision différente, une vision qui vient d’elles. Tant de théologiennes et de théologiens ont porté et portent encore un regard d’amour, un regard actuel, sur ce Verbe fait chair et vivant parmi nous. Alors comment comprendre l’affirmation de François selon laquelle une théologie de la femme doit être faite en profondeur? Il me semble pourtant que dès les années soixante, de l’Amérique à l’Europe, des femmes ont entrepris une longue marche de libération, tout comme Moïse, Miriam et Aaron. Un chemin parfois accidenté qui nous a permis de découvrir que nous sommes aimées de Dieu, ce Dieu d’amour aux multiples visages et qui se révèle en chaque être humain qui veut l’accueillir. Une théologie de la femme? Par qui, avec qui, pour qui  et pourquoi? Poussons cette « logique » : à quand une théologie du masculin?

Parole surfacée

Parler au nom des femmes, voilà qui passe difficilement aujourd’hui, surtout lorsque la parole n’émerge pas des femmes elles-mêmes. Les meilleures intentions ou le plus somptueux des enrobages n’y changent rien car  « parler n’est jamais neutre ».1 Parler au nom de… ne témoigne jamais réellement de ce que l’autre est ou pense. On pense pour elle. On la tu-t-elle. On peut nous parler d’égale dignité entre les femmes et les hommes, on peut nous parler du « génie » féminin, mais quelles réalités concrètes ces mots traduisent-ils? La véritable reconnaissance des femmes comme sujet de leur propre histoire passe d’abord par la reconnaissance de leur existence. Exister c’est inscrire sa marque dans son environnement. Le faire sien. L’imprégner et s’en imprégner, comme ces premiers hommes et ces premières femmes qui ont posé leurs mains rougies de pigments sur les parois d’une grotte. Aujourd’hui, c’est l’utilisation du langage inclusif ou épicène, langage non sexiste, qui est le premier geste de reconnaissance et d’affirmation de soi à poser. Inscrire sa marque dans l’univers. Imprégner ce monde insaisissable qui se transforme et se renouvelle de seconde en seconde.

Un appel

Toi François, qu’en penses-tu? Toi qui nous parles de l’appel de Moïse, dès le début de ton exhortation. J’imagine que si tu t’appelais Françoise, tu aurais eu la sensibilité de tenir compte de tes lectrices en utilisant un langage qui les rejoint. Une sensibilité qui se serait peut-être traduite, aussi, par la reconnaissance de l’apport des femmes dans le récit de l’Exode.

Tu nous aurais parlé du rôle clé joué par les sages-femmes. Elles qui n’ont pas hésité à défié l’ordre de Pharaon, mettant ainsi leur propre vie en danger afin de permettre aux nouveau-nés hébreux mâles de vivre. Tu aurais eu un mot pour la mère naturelle de Moïse qui a réussi cacher son nourrisson durant quelque mois pour ensuite le laisser partir, par amour, pour lui assurer la vie ; acceptant même d’en être la nourrice malgré qu’il ait été adopté par une autre ! Par une Égyptienne. Quant à sa mère adoptive, la fille du Pharaon, elle aussi prenait des risques en sauvant un bébé hébreu. Nous aurais-tu parlé de Tsippora l’Éthiopienne, fille de prêtre de Madiân, épouse de Moïse? De son geste que seul un rabbin peut aujourd’hui poser? Tsiporra qui a circoncis son fils et en a jeté le prépuce sur le sexe de son mari, Moïse, afin de le sauver de la colère de Dieu! Et Miriam, la sœur de Moïse, qui l’a déposé dans un radeau de fortune dès le début de l’histoire, le regardant voguer de loin pour s’assurer qu’il ne lui arrive rien. Miriam qui a marché avec son peuple, présente elle aussi lors de la libération. N’a-t-elle pas chanté, dansé et joué du tambourin avec les femmes? Le cantique de Miriam.

À quel appel ont répondu ces femmes? Toutes se sont mises en danger pour sauver celui qui deviendra la figure libératrice du peuple hébreu. Toutes n’ont pas hésité à agir devant l’injustice. Animées par leur conviction profonde, dans un mouvement de vie spontané, elles ont ressenti un appel qui va au-delà de la hiérarchie, des classes sociales, des cultures, des genres, des tabous ou des religions. Touchées dans leur corps, dans leur cœur et dans leur âme elles ont choisi, décidé et agi. Elles ont dit oui à un appel intérieur plus fort que la mort, porté par la force de leur amour. Passer sous silence leur présence, leur intervention, leur rôle n’est-ce pas masquer délibérément une partie importante de notre histoire de foi? La détourner, la nier à s’en crever les yeux? Et pour nous les femmes, adhérer à cet aveuglement, n’est-ce pas se nier nous-mêmes au point de s’aliéner et devenir ainsi l’ombre de l’homme?

Et ton histoire à toi

Toi, si tu t’appelais Françoise, quelle serait ton histoire? La passerait-on sous silence elle aussi? Comment vivrais-tu ta condition humaine. Serait-elle conditionnée ou sans conditions? Qui serais-tu? Une « piqueteras »?2 Comme ces milliers d’Argentines qui ont mis sur pied ce mouvement des casseroles. Peut-être ferais-tu partie des Madres de la Plaza de Mayo3, organisation de femmes qui militent pour la défense des droits de la personne. Leur foulard blanc rappelant les langes de leurs bébés et symbolisant leurs enfants disparus. Connaîtrais-tu la Voz de la mujer, premier journal anarcha-féministe en Argentine au XIXe siècle publié par Virginia Bolten? Aurais-tu participé à l’élaboration de commissariats de la femme, créés il n’y a pas si longtemps afin de contrer le machisme des policiers envers les femmes victimes de violence conjugale? Aurais-tu défié les lois pour faire valoir tes droits?

Une confidence

Ma sœur en humanité, si tu t’appelais Françoise, qu’il me serait facile de m’ouvrir à toi en confidence car ta parole aurait saveur d’authenticité. Elle serait toi, située dans un contexte connu de toi seule. Elle rejoindrait la mienne dans des expériences semblables et différentes. Toi aussi tu porterais un corps de femme, comme moi. Toi aussi tu connaitrais le sens du mot exclusion, le sens du mot « condition ». Les non-dits seraient le reflet de nos joies et de nos peines. Sans nous connaître vraiment, nous saurions par quel chemin entrer en relation. Porte ouverte sur un même langage, nous ouvririons nos bagages. Je te parlerais sans retenue, de ce qui nous uni, de ce qui nous divise, de Celui qui nous lie. Nous chanterions Gracias a la vida et je te demanderais si tu te sens libre dans ton corps et dans ton cœur. Tu me parlerais des femmes de ton pays, de Wandda Taddei.4 Tu me dirais ce que tu ressens à l’intérieur lorsqu’on te fait croire que ta place est à la maison, entourée de marmots et de chaudrons. Tu me dirais ce que tu ressens lorsque d’autres parlent de toi, développent des théories sur toi comme Freud et sa peur de la castration. Nos discussions seraient sans fin, de nos vies, de nous, dans ton pays et dans le mien. Comme j’aimerais que tu récites avec moi: Gracias à la vida pour ce souffle qui m’habite. Gracias à la vida pour le bonheur d’être vivante, avec toi. Gracias à la vida je suis une femme et je suis moi. Gracias à la vida j’habite l’univers et je vis chaque moment comme s’il était le premier.

Un Retour

Mon cher François, si tu t’appelais Françoise, je n’aurais qu’un souhait pour toi : que tu aies les moyens de t’éduquer, de choisir, de décider et d’agir. J’aurais pu te faire état des réalités vécues par les femmes à travers le monde. Une recherche exhaustive sur les conditions d’extrême pauvreté des femmes, viols, prostitution forcée, excision, violence conjugale, mariages forcés, polygamie, féminicide, filles soldates, femmes brûlées vives, fillettes laissées à l’abandon… Te parler des avancées et des reculs. En Église, en société. Tenter de prouver, de convaincre. Mais François, je sais que tu sais. Tu sais tous les abus dont les femmes sont victimes. Tu sais les systèmes qui favorisent la mise en place et le maintien de ces conditions inhumaines. Les systèmes qui font des femmes l’autre de l’homme. Il suffit de s’intéresser et d’aimer les femmes pour voir ce que nous préférons ignorer. Il suffit d’ouvrir son cœur à l’Évangile, se laisser toucher par la pratique de Celui qui, par Amour, a défié les lois et les traditions qui contre-témoignent de l’Alliance. Il suffit de répondre à l’Appel.

Un jour, dans un minuscule appartement de Buenos Aires s’épinglaient les mots d’Alejandra Pizarnik, grande poétesse de ton pays. Née comme toi en 1936, suicidée à 36 ans, elle disait : « Écrire c’est donner un sens à la souffrance. J’ai tellement souffert qu’on m’a chassé de l’autre monde. Écrire c’est vouloir donner un sens à notre souffrance. »5 Moi, au nouveau jour de l’espérance, je respire au parfum de ces phrases. Une pluie de femmes se dépose en pétales de roses et renaît en bouquet dans le creux d’un grand cercueil blanc. Et Je voudrais les porter en tatouage couleur rouge sang, pour que leur histoire ne meure jamais vraiment.

Publié dans  « Le pape François et le message évangélique », Appoint, 48/260,  p. 38,  novembre 2014 et reproduit avec les permissions requises.

Blogue de Christiane Lafaille : http://www.dsjl.org/blogue/category/articles-christiane-lafaille/#sthash.rFG59v9w.dpbs


NOTES

1 Luce Irigary, Parler n’est jamais neutre, 1985, Les Éditions de Minuit, collection « Critique ».

2 Carolina Iacovino, La maternité socialisée : l’Engagement des femmes piqueteras en Argentine, mémoire de maîtrise, sociologie, UQAM, 2007.

3 Association des mères d’Argentine dont les enfants ont disparu lors de la guerre de 1976-1983.

4 Jeune femme de 29 ans brûlée vive par son mari et décédée 11 jours plus tard en 2010.

5 Alejandra Pizarnik, Journaux, 1959-1971, Éditions José Corti, 2007.

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A propos Christiane Lafaille

Agente de pastorale pour le diocèse Saint-Jean-Longueuil depuis 2009 et répondante diocésaine à la condition des femmes depuis 2010, Christiane Lafaille détient un certificat en sciences religieuses et poursuit une formation en théologie pratique à l'Institut de pastorale des Dominicains ainsi qu’une formation en accompagnement spirituel au centre le Pèlerin. Elle s'est jointe à l’équipe de rédaction de la revue « Appoint » en septembre 2013.

3 réflexions au sujet de « Si tu t’appelais Françoise »

  1. Bravo pour ce texte ressenti et lancé comme « une poussée » pour l’avancement de « la part manquante » de notre Église qui s’entête à se laisser mourir par manque d’ouverture à ce que Jésus lui-même est venu annoncé : l’égalité entre les hommes et les femmes, entre les humains. Une chasse gardée masculine qui exclue, catégorise et complexifie sans cesse un message si simple et à la portée de tous et toutes. « …Vous n’aurez pas compris… »

    Odette Bernatchez
    Rimouski

  2. Bravo, c’est tellement bien dit, quoi ajouter de plus. Je souhaite que François puisse te lire et réagir (ce qui serait étonnant) de façon positive.
    Grand Merci
    C.-Hélène Veilleux

  3. Merci, Christiane, pour l’élégance, la poésie même de ton écriture. Ton style rejoint la profondeur de mes émotions dans lesquelles baigne ma presque désespérance que notre Église – en ce haut lieu de mâles en robes – en arrive à ressentir vraiment de la tendresse et de la reconnaissance de facto pour leur moitié en humanité…

    Heureusement qu’il nous arrive sur le terrain de vibrer avec des pasteurs qui vivent leur sacerdoce en intime communion d’amitié… oubliant même dans leur relations qu’ils ne sont que nos petits frères en somme.

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